LES LECTURES D’EDI-PHIL #22 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (photo : Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 22 (décembre 2019)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

 

À l’affiche :

Deux pièces de théâtre (Charles Van Lerberghe), des promenades littéraires (Daniel Simon), trois romans (S.A. Steeman, Pierre Hoffelinck et Salvatore Minni), un récit de vie et de deuil (Isabelle Fable) ; les maisons d’édition Espace Nord, Couleur Livres, Librairie des Champs-Élysées, Murmure des Soirs, M.E.O. et Slatkine & Cie ; l’émission Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre.

 

(1)

Cour de cœur du mois !

Charles VAN LERBERGHE, Les Flaireurs suivi de Pan, théâtre, Espace Nord, Bruxelles, 2019, 155 pages.

Un classique des Lettres belges !

 

Les Flaireurs.

La première pièce, très courte, tragique, ne m’a guère emballé, je l’avoue. Divers personnages viennent frapper à la porte d’une pauvre demeure où vivent une fille et sa mère alitée, malade. L’aînée veut céder aux lois de l’hospitalité, la cadette pressent le danger et s’y refuse… tant qu’elle le peut. Mais c’est la Mort qui s’invite !

 

Laissons la première œuvre publiée par l’écrivain pour nous pencher sur l’ultime (il y travaillait encore peu avant sa mort).

D’abord, un mot sur Charles Van Lerberghe, « un écrivain majeur du symbolisme belge », ce qui nous ramène vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe. On nous l’avait présenté à l’université (durant mes études de Lettres à l’ULB, j’avais un cours sur la littérature belge), mais il a été éclipsé par Verhaeren (en poésie), Rodenbach ou Lemonnier (côté roman), Maeterlinck (en théâtre).

 

Pan.

Eh bien, c’est… excellent ! Ce drame satyrique (avec un y !) en trois actes m’a rappelé la tonicité de La Fiancée du pirate, un film de Nelly Kaplan (1969), où Bernadette Laffont jouait les trouble-sens dans un village empuanti par l’hypocrisie bourgeoise. Ici aussi, l’irruption d’un élément de distorsion bouleverse le quotidien morne et veule d’une petite communauté enchâssée dans la morale et la religion (dans leurs versions les plus conformes et frelatées). Un élément osé, avouons-le : un dieu, ni plus ni moins, Pan, qui s’échappe des limbes où l’avait confiné l’Eglise triomphante pour rallumer la flamme du paganisme. Et l’amour de s’exhaler, les vêtements de voltiger, le vin de couler ! Et tous et toutes, progressivement envoûtés, de se mettre à danser, chanter, etc.

Nudité, ivresse, joie. Inadmissible pour le bourgmestre, l’instituteur, l’abbé, le garde-champêtre et les autres représentants de l’ordre. Pas pour les humbles paysans Pierre et Anne, qui ont accueilli l’étranger si étrange (ses oreilles pointues, sa queue, etc.) avec bonhommie puis allégresse, se sont attendris devant ses amours avec leur fille.

Pan nous demeure invisible mais nous percevons les effets de son passage, nous vivons surtout de plain-pied les mille et un échanges qui agitent l’assemblée des notables, des allures de procès en sorcellerie. Heureusement, l’air, ici, est comique. L’abbé a beau avoir une apparence de Torquemada, le bourgmestre rappelle le maire de Champignac. Et ajoutons une pincée de disputailles à la Peppone/don Camillo.

C’est enlevé et très amusant, même si le rire dissimule une fable sur la tolérance et la véritable humanité. Et puis il y a notre étonnement devant un brûlot anti-Vieux Monde qui date d’il y a plus d’un siècle :

« Dites-leur bien qu’il est défendu, sous peine de mort, je veux dire sous peine de péché mortel, de toucher aux fruits de ce jardin. »

Parbleu ! On se croirait projeté en pleine ère hippie. Peace and Love, tout ça. Tout ce qui est étriqué, figé, fermé est condamné. Il faut ouvrir portes et fenêtres, laisser entrer l’air et… l’errant :

« Je ne demande jamais le nom des gens. Leur figure me suffit. »

Cette pièce est un cri d’amour en direction de la nature. Un étendard pour les écolos, les partisans de Greta Thunberg et autres ? Disons : modernité, santé, humanité.

Au détour d’une page, j’ai même failli apercevoir enfin Godot :

« – Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ?

  • Attendre quoi ?
  • Je n’en sais rien. 
  • C’est bon. Je ferai mon rapport. »

Bref, un texte remarquable qui réévalue le mot « classique », le recolore dans toute sa noblesse INTEMPORELLE.

 

(2)

Daniel SIMON, Positions pour la lecture, Couleur Livres, Mons, 2019, 136 pages.

Positions pour la lecture, une lecture de Martine Rouhart...

Le sous-titre renvoie à un contenu singulier. Il n’est pas question d’un roman ou d’un recueil de nouvelles, ni d’un essai ou d’un témoignage mais de Promenades, soit d’un ensemble de textes, d’articles tournant autour du rapport à la lecture ou à l’écriture, des ateliers d’écriture aussi. Avec, en guise de bonus, une micro-interview de l’auteur.

Je ne suis pas à l’aise face à ce type de livres, mes appétits et mon expertise se conjuguant au grand large, à la structuration ample, etc. Je dois donc m’adapter, quitte à perdre l’essentiel de mes compétences, quitte à perdre ma passion pour l’immersion. Comme si l’on m’arrachait à une journée de randonnée menant à 3000 m et à un col prestigieux pour m’offrir un sentier botanique. Apprendre à goûter autrement. Par petites bouchées. Qui peuvent, toutefois, être intenses.

Et de fait. On a ramassé au fil de la lecture, de ses bonds et rebonds, une manne de pépites d’or.

Il y a de purs bonheurs de lecture. Des gorgées où la voile du sens est gonflée par la notation poétique :

« Ecrire, c’est souvent se ramasser endolori de chutes infinies. » ;

« (…)  je m’allongeais un peu près de vous, dans la poussière, sans la matière, dans la poussière de Gutenberg . » ;

« Ecrire, et lire, ces temps suspendus, seraient une forme de barrage contre le temps mou, le temps moche, le temps émietté. »

En tant que créateur, j’ai eu plusieurs fois, et même souvent, la sensation d’un fanal allumé sur une autre bateau, celui du collègue averti, au creux du brouillard, des ténèbres, touché alors aux joies de l’empathie, de la sympathie :

« Ecrire long, c’est aussi une façon de marathon où toutes les qualités de l’écrivain sont requises : sa capacité technique à scénariser son récit, la construction des personnages, l’écho de l’époque, l’inscription d’un sous-texte, ample et généreux, un style aux multiples changements de vitesses. » ;

« Aimer la lecture…et les livres, s’en faire le berceau d’une vie jusqu’à son lit de mort, est une façon de tenir Fort Alamo contre les armées mexicaines du cynisme, de la vulgarité des rapports, de la grossièreté morale, des confusions de tous genres, des velléités de pacotille et des courages en papier doré de la politique estropiée par la peopolisation. »

Daniel Simon compare ici les lecteurs (et, plus loin, les auteurs) à des résistants, lui qui rechigne pourtant, habituellement, aux positions héroïques des acteurs du livre, arguant à raison, mais pas tout à fait, d’une disproportion entre les actes ou dangers celés derrière un fauteuil et les misères du monde réel.

Plus loin Daniel Simon creuse encore l’image Alamo, lyrique :

« Alors, nous, à Alamo, on regarde l’horizon et on se dit qu’on ne nous aura pas comme ça. On prend son temps, on se (re)fait des amis, on apprend à relire, on murmure un texte pour soi, tellement c’est beau et qu’on voudrait aussi l’entendre de l’extérieur de soi. »

Daniel Simon rejoint une métaphore qui nous est très chère, celle des flambeaux au milieu des ténèbres, en tout temps et à toute époque, qui brandissent l’étendard de l’espoir, préservent en une réserve comme qui dirait secrète, ou trop peu fréquentée disons, la survivance du Bien, du Bon, du Beau :

« Tout va bien. Il paraît que des Alamo un peu partout s’organisent, sans les corps intermédiaires de la Culture, eux, ils ont depuis longtemps rejoint l’armée mexicaine… »

Un combat aux résonances actuelles, quand on se réunit pour débattre du sort du livre en FWB, quand les politiques flamands songent soudain à détruire l’appui à la culture, à l’identité que nous envions à nos voisins et compatriotes les plus exotiques.

Daniel Simon, lucide et sans doute parfois amer, ose discriminer le bon grain de l’ivraie. Tantôt, à la manière d’un Eric Allard (Les écrivains nuisent à la littérature) : « (…) le plus curieux, c’est cette façon, à peine un texte est-il paru, de se présenter comme écrivain. » Tantôt nous désignant la voie : « Quittons les vrais purs menteurs et les vrais sincères faux-culs pour aller vers les hommes incertains et qui doutent. »

Notre art est interrogé :

« A quoi distingue-t-on toute décadence littéraire ?  A ce que la vie n’anime plus l’ensemble. Le mot devient souverain et fait irruption hors de la phrase, la phrase déborde et obscurcit le sens de la page, la page prend vie au détriment de l’ensemble : le tout ne forme plus un tout. »

C’est du Nietzsche (Le cas Wagner) et pas du Simon, mais la citation est ô combien heureuse ! Elle illustre notre conception du roman. Se dégager du détail mesquin pour s’ouvrir de grands horizons et d’amples perspectives. Elle met en évidence le danger d’une focalisation sur l’outil ou une information partielle au détriment de l’objectif, de la substance, du tableau complet.

Oui, l’écrivain est un frère, qui dit ceci : « Il y a deux sortes de lecteurs. Il me semble qu’il n’y en a que deux : les lecteurs qui vont vers ce qu’ils connaissent déjà et trouvent dans cette reconnaissance des signes, des sentiments des situations, des personnages, une sorte de consolation une forme de soutien ; et ceux qui picorent un grain encore inconnu, quitte à se piquer le gosier… »

Je diviserais la première catégorie entre les chercheurs de sympathie (et d’approfondissement du moi) et les auto-complaisants, qui ne souhaitent rien tant que de se voir conforter dans leurs certitudes, une tribu ô combien dangereuse, engluée dans le clanisme, l’égocentrisme et le narcissisme, la médiocrité. Daniel Simon semble rejoindre mon point de vue :

« Il existe des livres qui rendent des amours impossibles, qui nous forcent à reconnaître que si quelqu’un trouve plaisir dans cette littérature-là (ou aime les moules au chocolat, la langue basse des à peu-près, les passe que, à cause que, ou les vins en cannette…), pour nous, c’est foutu ! »

On terminera cette esquisse, avec une observation destinée à une élève d’atelier, Daniel y endosse des allures de Rilke s’adressant au jeune poète. Une vraie leçon de création, une initiation à sa mystique :

« Commencer un texte se passe souvent, que ce soit dans l’arrière-cour d’une longue préparation, de notes prises et projets, par une parole, une image, un dialogue qui font que, soudain, vous sortez de ce que vous prépariez, vous êtes surprise, vous devez profiter de cet étonnement, ne pas l’éteindre d’un effet, d’une secousse qui viendrait déranger cet instable moment que vous êtes en train de créer ; laissez- vous gagner par ce qui se creuse ou se déplie à l’intérieur de cet instant de début, le reste, la suite, viendront… »

Vous voilà mis en appétit ?

À déguster, comme un alcool fort ou un café rare, par petites gorgées, que vous laissez se faufiler lentement en vous.

 

(3)

Stanislas-André Steeman, Six Hommes morts ou Le dernier des Six, roman policier, Librairie des Champs-Elysées, Paris, 1941, 252 pages.

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Un classique du roman policier belge !

Mon ami Guy Stuckens, lors d’une précédente salve des Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre, m’a offert un vieil exemplaire du Grand Prix du Roman d’Aventures 1931. Un livre adapté au cinéma, dont j’avais cependant et heureusement oublié la trame et le dénouement.

On parle d’un auteur aujourd’hui méconnu, le père de l’humoriste Stéphane Steeman, qui, en compagnie de Jean Ray et de Thomas Owen, est souvent cité dans les cénacles experts comme un représentant majeur d’un certain courant des Lettres belges francophones, ayant brillé dans une littérature de genre (policier pour celui-ci, fantastique pour les autres), dont les véritables héritiers ont peut-être été naguère en nos terres des auteurs de BD.

Steeman mérite, comme les deux autres, d’être redécouvert, loué, lu, transmis, réhabilité. Et, de fait, j’ai évoqué précédemment dans Les Belles Phrases un autre roman de S.A.S., que j’estime fort supérieur, qui a d’ailleurs été intégré à la collection patrimoniale belge Espace Nord, à propos duquel je confessais mon éthique littéraire et quelques références :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/01/19/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-francophones-belges-8/

J’ai attaqué ce roman avec beaucoup d’appétit. Et plongé aisément dans l’intrigue. Très romanesque.

Six amis, cinq ans plus tôt, ont décidé de prendre le large, vers l’étranger et l’aventure, et se sont donné rendez-vous à une date qui coïncide avec les premières pages. Des retrouvailles fort singulières : connaissant l’aléatoire de la vie, ils additionneront les fortunes accumulées et les partageront en bons (NDA : excellents) camarades.

Le récit commence dans la foulée de Georges Senterre, l’un des Six, qui a acquis une immense fortune, des premières retrouvailles, avec Jean Perlonjour, qui est resté pauvre. Ils attendent les autres, en premier lieu Gernicot et Namotte, qui reviennent de Chine sur un paquebot. Mais ne voilà-t-il pas que tombe un télégramme annonçant la mystérieuse chute à la mer (et disparition) de ce dernier ? Ne voilà-t-il pas que le premier débarque affolé, persuadé qu’on a tué son ami, qu’une menace infernale rôde autour des signataires du pacte ?

On devine la suite (le titre dit tout !). Un assassin (un génie du crime même, à la Moriarty !) va s’évertuer à éliminer les six jeunes hommes pour accaparer leur fortune collective. Mais qui ? Un élément extérieur mis au courant du serment ? L’un des Six ?

Pour corser l’affaire, un brillant inspecteur, Monsieur Wens (personnage récurrent) et une femme fatale aux attraits exotiques, Asuncion.

C’est bien écrit, amusant ou angoissant, enlevé, fluide :

« M. Herbert Voglaire, juge d’instruction, avait pris place près de la fenêtre du salon, derrière une petite table sur laquelle il avait posé, bien en évidence et comme pour en prendre avantage, une serviette de maroquin bourrée de paperasses. »

On ne s’ennuie pas un instant, transporté dans une variante des aventures de Sherlock ou Rouletabille (qui me sont infiniment chères), distillant moultes scènes de suspense, d’action, de cogitation. Tous les ingrédients d’un film somptueux sont sur la table.

Ce récit, toutefois, fait bien pâle figure par rapport à La Maison des veilles évoquée ci-dessus. Les personnages et les décors sont en carton-pâte ; l’enquêteur et les victimes manquent sacrément d’imagination. Pour ma part, cocorico !, j’avais découvert le pot-aux-rose dès les premiers chapitres, les premiers événements, les indices m’explosaient au visage (ou au bon bout de ma raison). Mon esprit a été surentraîné/corrompu par la lecture/vision de milliers de policiers ou thrillers ? Certes, mais…

 

(4)

Pierre HOFFELINCK, Les Héritiers de Portavent, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 134 pages.

Irina et Pavel ont passé leurs étés d’enfance/adolescence, des étés apparemment enchanteurs, dans le domaine de Portavent, auprès de Tante Olga. C’était il y a bien longtemps, plus de vingt ans, ils se sont perdus de vue, mais le décès de la propriétaire les mue en héritiers, ils se retrouvent sur place, seuls, à devoir décider du devenir des lieux. Et de leurs avenirs à tous deux, en corollaire.

Le roman débute de manière feutrée et sensitive, sur les pas d’Irina. L’écriture est travaillée, avec l’infiltration d’un vocabulaire rare sinon précieux (« jacquemart », « haridelle », « amatie »). La nostalgie souffle, le charme opère, entre madeleine de Proust et connivences/tonalités à la Hauts-de-Hurlevent. Même si la configuration du site alerte :

« La particularité du château était d’être construit sur un immense réseau de galeries souterraines – reliques, selon la légende, d’une ancienne abbaye troglodyte du haut Moyen-Age – auquel on accédait par les caves. C’était le terrain de jeu préféré de Pavel et il en connaissait tous les secrets. »

Une belle atmosphère, traversée de nuances gothiques, s’est insinuée mais il ne se passe pas grand-chose durant les trente premières pages : on revisite quelques souvenirs, qui se croisent ou se décroisent, on émet des considérations sur le temps qui passe, les vies qui s’effritent… On remarque aussi une irrégularité d’écriture, les dialogues s’avérant peu naturels :

« Mais je refuse de céder à la facilité des idées convenues. Notre Portavent, nous l’avons construit nous-mêmes. Et c’est par nous qu’il vit encore. Ne sens-tu pas comme une résonance entre lui et nous. »

Une maladresse accentuée par la longueur/pesanteur de trop nombreuses tirades. Contrebalancée par des beautés d’expression :

« C’était un silence sans intrigue, sincère et harmonieux, qui nous entraînait à la lisière d’une délicieuse somnolence. »

D’un coup, la narration se tend. Irina laisse entendre qu’elle ne vient pas s’installer à Portavent mais lui dire adieu, elle compte vendre, se reconstruire avec l’héritage. Premier basculement. Pavel ne s’y attendait pas et semble courroucé. Un peu plus tard, en l’absence de son cousin (lointain), elle s’aventure à jeter un œil à sa chambre, à ses affaires. Deuxième basculement : il cache un revolver sous son matelas. Et détail indiciel : il se teint les cheveux. Autrement dit : il n’est pas tout à fait ce qu’il s’évertue à paraître. Anodin ? Non, la distorsion va commencer, les souvenirs se craqueler, les personnages se démasquer, s’éloigner, l’utopie s’évanouir pour laisser s’infiltrer des notations de plus en plus glauques, un parfum de fantastique ou de thriller.

Mes conclusions ? Ce récit dégage du charme et des qualités, d’écriture et de narration, mais ses élans sont inachevés.

 

(5)

Isabelle FABLE, Ces Trous dans ma vie, récit, M.E.0. Bruxelles, 2019, 199 pages.

Ces trous dans ma vie

Il est difficile d’évoquer un livre dont le sujet est la mort des proches de l’autrice : ses parents, son mari et son fils aîné. Allez émettre des considérations sur l’écriture, l’équilibre des parties, votre intérêt pour certains passages et votre malaise face à d’autres !

Comme ce n’est pas un livre banal, comme chacun d’entre nous se retrouve un jour hélas confronté à ces drames et enjeux, je vais m’abstraire d’une analyse/recension et céder plutôt la parole à celui qui a choisi de publier cet ouvrage, Gérard Adam :

« La mort est, avec l’amour et la souffrance, un des grands thèmes de la littérature. Mais, curieusement, le deuil est rarement traité. J’ai apprécié ce cri d’Isabelle Fable. L’écriture n’est pas proustienne, mais elle est juste, et c’est rarement le cas dans la littérature francophone contemporaine, obnubilée par la recherche d’originalité. C’est un des grands défauts du parisianisme (« Je n’ai rien à dire, mais qu’est-ce que je le dis de façon géniâââle ! ») – bon, là, je caricature –, qui cadenasse la littérature française depuis le Nouveau roman et réduit année après année sa pénétration mondiale.

L’approche aussi est très juste, avec les modes de défense plus ou moins conscients, le rejet de l’impuissance sur l’incompétence ou l’inhumanité des soignants, le recours à une pensée magique (j’ai tout un temps évolué dans un milieu où la numérologie jouait un grand rôle, j’ai beaucoup réfléchi et observé). J’ai aussi, dans ma profession (NDA : Gérard a été médecin dans une autre vie), accompagné des deuils. Et j’ai pu constater l’obnubilation fréquente sur les derniers moments, au détriment des souvenirs heureux, qui remontent bien plus tard. La souffrance du manque occupe tout le terrain, se raccrocher aux bons moments vécus est comme une trahison.

Le récit (ce n’est pas un roman !) exprime remarquablement le sentiment d’impuissance et de fatalité. Il est aussi pour un lecteur qui serait confronté à un deuil pénible un point d’ancrage dans la résilience. Gabriel Ringlet, qui signe la belle préface et sait de quoi il parle, ne s’y est pas trompé. Il donne enfin – et ce n’est pas la moindre de ses qualités – un témoignage poignant sur la situation de l’artiste incompris. Et nombre d’écrivains belges d’expression non parisienne peuvent s’y retrouver. »

 

(6)

Salvatore MINNI, Anamnèse, roman, Slatkine & Cie, Paris, 2019, 281 pages.

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Voir ma recension du deuxième roman de ce jeune auteur, un thriller, dans Le Carnet :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/11/15/minni-anamnese/

Je relis, par curiosité, ce que disait l’excellent Nicolas Marchal du premier roman de Salvatore :

« Salvatore Minni a tout d’abord publié Claustrations à compte d’auteur, puis a proposé son livre aux éditions Nouvelles Plumes, après l’avoir remis sur le métier. Nous n’avons pu comparer les deux versions, mais il nous semble qu’il reste encore bon nombre d’adjectifs redondants, de passages un peu trop explicites, et de scènes de réveils après un cauchemar. Gageons qu’il ne s’arrêtera pas là, que l’expérience du premier roman sera sa plus solide leçon, et souhaitons-lui une belle route. »

La critique pouvant, dans le meilleur cas, assurer un rôle de coaching littéraire, je confirme le diagnostic d’un auteur plein d’allant qui n’arrive pas encore à s’extraire de ses modèles, qui cherche un peu trop à épater sans suffisamment raffiner ses effets.

Inter nos, Salvatore, n’écoutez pas les flatteurs et travaillez votre instrument, tous les ingrédients (écriture, personnages, scènes), vous pouvez/devez viser plus haut, à la hauteur de votre (excellente) idée de départ et de votre enthousiasme ! Et sachez que je suis passé par là avec mon premier roman, une sorte de grande bouffe du genre (thriller ésotérique dans mon cas), étonnamment applaudie par beaucoup (lecteurs et journalistes) : j’ai préféré retenir la leçon avisée du critique Ghislain Cotton, la seule à contre-courant pourtant, et j’ai franchi un premier palier. Avant un deuxième lors de mon troisième roman. L’expertise, en nos métiers, demande du temps, beaucoup de travail et une volonté d’en découdre, de progresser. Ceux qui sont en avance de maturité, souvent, calent très tôt et n’ont de cesse de se répéter.

 

(7)

Les Rencontres Littéraires de Radio Air-Libre.

Suivez nos chroniques littéraires radiophoniques, une fois par mois, le troisième lundi, en duo avec Daniel Simon, au micro de Guy Stuckens. Voir la page Facebook de l’émission (et n’hésitez pas à vous y inscrire !) :

https://www.facebook.com/groups/651047755384427/

 

Edi-Phil RW

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