CHOSES VUES de VICTOR HUGO / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans son petit et très précieux « Victor Hugo par lui-même », Henri Guillemin s’interroge : « Victor Hugo ? Lequel ? Les quatre syllabes de ce nom propre suscitent une collection d’êtres disparates ». Cette multiplicité de personnalités hébergées sous un seul crâne nous est rendue encore plus sensible par ce « livre-monstre » qu’est CHOSES VUES et qui a été réédité voici quelques années dans la collection Quatro. Composé de morceaux épars réunis après la mort de Hugo, l’ouvrage tient du journal intime, de la chronique, du témoignage et de l’archive. Il s’étend de 1830 à 1885 et nous entraîne dans cette période labyrinthique de l’histoire de France au cours de laquelle la Révolution française n’en finit pas de finir.

Tumultueuse comme le fut l’histoire dans laquelle elle s’inscrit, l’existence de Victor Hugo surprend par son parcours politique tourmenté qui nous le montre successivement légitimiste, orléaniste, bonapartiste puis républicain. Le plus curieux est que ces métamorphoses se marquent également sur le plan physique. Le jeune dandy un rien tête à claques de l’époque d’Hernani se mue fort tôt en un notable aux traits épaissis gagnés par la mollesse et au regard plus que satisfait. Il court les honneurs et devient académicien puis Pair de France. Sa maîtresse Juliette Drouet se moque de lui avec beaucoup de drôlerie : « Toto se serre comme une grisette. Toto se frise comme un garçon tailleur. Toto a l’air d’une poupée modèle ! Toto est ridicule ! Toto est académicien! » . Tout changera avec les années d’exil et l’affermissement de plus en plus net du combat de Hugo pour la liberté et la république : il devient celui que nous connaissons tous ; le cheveu court et dru, la barbe du patriarche, un regard ferme ombré de tristesse que surplombe un front magnifique. Vers 1867, dans une rue de Bruxelles, une prostituée l’accoste : « Tiens ! Vous ressemblez à Victor Hugo ». Il est entré dans sa propre légende.

Il est parfois de bon ton de fustiger la girouette Hugo que tous les vents de l’histoire auraient fait grincer sur son axe. En réalité « le siècle traverse Hugo autant que Hugo traverse le siècle ». Dès 1830 (il vient de tourner le dos au légitimisme) et, pressentant les soubresauts de l’avenir, il écrit : « Mauvaise éloge d’un homme que de dire : son opinion n’a pas varié depuis quarante ans. C’est dire que pour lui, il n’y a eu ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de sa pensée sur les faits. C’est louer une eau d’être stagnante, un arbre d’être mort : c’est préférer l’huître à l’aigle ». Pourtant derrière les apparentes sinuosités d’un destin hors du commun une cohérence rare se devine puis s’impose au regard : tout au long de sa vie Hugo est l’homme de la liberté et de la défense des droits humains, avec en point de mire l’abolition de la peine de mort que tant de pays accompliront bien avant la France, décidément paradoxale patrie des droits de l’homme.

Progressivement, cet homme d’ordre que répugnent la violence populacière comme la répression aveugle de l’appareil d’Etat, prend conscience que la liberté sans l’égalité est un leurre. Il pressent l’agitation sociale qui monte, l’explosion inévitable. Un jour, Hugo croise un détachement militaire qui emmène un malheureux en haillons, accusé d’avoir volé un pain. Les hommes s’arrêtent devant la porte d’une caserne. Au même moment, une luxueuse berline armoriée stationne à côté d’eux.

« Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien écrit Hugo. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois, enfouis sous les rubans, les dentelles et les fourrures. Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait. Je demeurai pensif. Cet homme n’était plus pour moi un homme ; c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois, le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment que cet homme s’aperçoit que cette femme existe tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable ».

Hugo a très tôt compris que l’ombre s’allonge et que les riches sont en question dans ce siècle comme les nobles le furent au siècle précédent.

Le chemin est pourtant long entre le conservateur mâtiné d’humanisme réformiste et le républicain partageant les bancs de l’extrême gauche. Longtemps chez Hugo perdure un fond de cynisme voltairien friand de grandes causes mais méfiant à l’égard d’un peuple incontrôlable et peu instruit qui n’est pas sans parenté avec le mépris que suscite aujourd’hui les gilets jaunes, lorsqu’il écrit en 1847 : « Voici la situation de la société depuis la révolution française et la liberté de la presse : une grande lumière mise à la disposition d’une grande envie ». Hugo se reprendra et, en 1870, écrira en marge de cette note : « Et pourquoi pas ? Ceux qui souffrent ont le droit d’envier. Et au fond de cette envie, n’y a-t-il pas une grande équité ? Aujourd’hui, je refais ainsi la définition de la révolution ; une grande lumière mise au service d’une grande justice. Ah, pair de France, le proscrit te dit ton fait ». Ne nous laissons pas abuser cependant par la pose hugolienne : l’homme est retors. Il se méfie du socialisme qui pointe, condamne les insurrections de 1848 ainsi que la Commune (la Commune est une bonne chose mal faite) mais accueille les Communards en exil à Bruxelles, ce qui lui faudra son expulsion. En fait son idéal, serait une révolution qui ne fût point trop révolutionnaire…

Choses vues  est donc un formidable document historique sur cette bégayante période qui oscille entre le drame et le pastiche et rejoue inlassablement 1789, le passéisme des vieilles idées monarchiques affrontant l’hystérie des vieilles idées conventionnelles. Notre guide est particulièrement doué : par moment on a l’impression de suivre un reporter caméra sur l’épaule. On est étonné par cette instabilité que masque un temps, l’apparence pérenne du pouvoir en place. C’est singulièrement le cas de la monarchie de juillet qui semble s’évaporer plus qu’elle n’est renversée : c’est le lot des régimes sans élan que soude artificiellement le soutient passif des intérêts ; ils ne résistent pas à la première secousse. Nous ferions bien de nous en souvenir…

Nous suivons également Hugo dans sa vie de tous les jours, cueillant la poésie au détour d’une rue, prompt à rêver à la vue d’une pâquerette perdue derrière une palissade, parmi les gravas d’un théâtre dévasté par un incendie : « Que de choses, que de pièces tombées ou applaudies, que de familles ruinées, que d’incidents, que d’aventures, que de catastrophes résumés par cette fleur ! Pour tous ceux qui vivaient de la foule appelée ci tous les soirs, quel spectre que cette fleur, si elle leur était apparue il y a deux ans. Quel labyrinthe que la destinée et que de combinaisons mystérieuses pour aboutir à ce ravissant petit soleil jaune aux rayons blancs ». C’est parfois plus prosaïque : Hugo est d’une sensualité débridée ; il multiplie les liaisons jusque dans son grand âge, courant les aventures tarifées ou non, qu’il détaille en un amusant langage codé dans ses calepins.

Peu de vies font l’économie du drame : Hugo lui, est particulièrement malmené par le sort. Léopoldine, sa fille adorée, meurt noyée ; son autre fille Adèle, sombre dans la folie ; ses deux fils, Charles et François-Victor meurent dans la fleur de l’âge ; sa femme puis Juliette, l’amour d’une vie, le précèdent dans le trépas ainsi que deux de ses petits-enfants. Si ces malheurs ne le rapprochent guère de l’Eglise, ses prêtres, son Dieu pudibond et rôtisseur, ils approfondissent néanmoins la foi profonde de Hugo en un Dieu étranger à tout dogme, sorte de force infinie, créatrice et maîtresse de l’univers, immense immanence. Le chant du monde en perpétuel contrepoint de notre condition tragique ne cesse d’interpeller le poète comme lors des obsèques de Balzac : « Le prêtre dit la dernière prière et je prononçai quelques paroles. Pendant que je parlais, le soleil baissait. Tout Paris m’apparaissait au loin dans la brume splendide du couchant. Il se faisait, presque à mes pieds, des éboulements dans la fosse, et j’étais interrompu par le bruit sourd de cette terre qui tombait sur le cercueil ». Pas de désespoir chez Hugo mais une tristesse infinie qu’il conjure par la prière profane qui est la sienne, la certitude que rien ne finit ici-bas et que nous nous retrouverons dans l’ »Ouvert : « Je suis resté longtemps penché sur Victor ; je l’ai béni, et je lui ai dit de nous bénir et de nous prendre sous les ailes qu’il a maintenant ». Anticlérical certes mais pas irréligieux (au sens d’une religion naturelle) Hugo respecte le sacré : « Une pierre quelconque où cette grande anxiété qu’on appelle ta prière a marqué son empreinte n’est jamais raillée par le penseur, La trace des agenouillements devant l’infini est toujours auguste. Qui suis-je? que sais-je? »

Choses vues a la spontanéité, le disparate, le sérieux, la fantaisie, le drame, de toute vie. La notation dérisoire – « La laitue romaine a été importée d’Italie par Rabelais » – ou coquine y côtoient l’analyse politique la plus fine, le drame humain et la poésie. Un fil rouge court tout au long de l’ouvrage et partant de la vie de Hugo : l’espoir en la victoire de l’esprit ; « Que suis-je ? Seul, je ne suis rien. Avec un principe, je suis tout. Je suis la civilisation, je suis le progrès, je suis la Révolution française, je suis la révolution sociale (…) Un seul homme en qui la vérité s’incarne, fait jour autour de lui. »

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