LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : BALISES LITTÉRAIRES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Les Editions BARTILLAT ont édité, ou réédité, des textes un peu oubliés d’André SUARÈS et de Paul VALÉRY, des textes qui peuvent servir de balises dans l’histoire de la littérature, ils apportent de nombreux informations et témoignages pris sur le vif. Si je connais bien le second, j’avoue ne l’avoir que peu lu et le confesse volontiers n’avoir fait la connaissance du premier qu’à l’occasion de cette lecture. Ces éditions ont donc le mérite de faire connaître et faire revivre des textes pas, peu ou mal publiés.

 

Miroir du temps

André SUARÈS

Edition établie par Stéphane Barsacq

Bartillat Edition

M

Si Stéphane Barsacq n’avait pas établi cet important recueil de textes, si Bartillat ne l’avait pas publié, je crois que de très nombreux lecteurs assidus et passionnés seraient, tout comme moi, passés totalement à côté de cet auteur qui connut cependant une réelle notoriété dans la première moitié du XX° siècle. Il n’a pas, comme ses plus ou moins contemporains, Proust, Gide, Claudel, Valéry, …, franchit le seuil de la notoriété et il serait, sans cet énorme travail de recensement et de compilation, probablement tombé, à plus ou moins long terme, dans les oubliettes de la littérature comme beaucoup d’autres hélas. Mais Suarès, avec cet ouvrage, est désormais bien présent dans les rayons des librairies et des bibliothèques, du moins je l’espère vivement.

Dans cette sorte d’anthologie, Stéphane Barsacq regroupe tout un ensemble de textes inédits ou seulement dans des livres ou revues peu accessibles : des préfaces, des publications dans des revues, des articles dans la presse littéraire, des billets, des homélies, des lettres adressées à ses amis ou à ceux dont il appréciait le talent. Pour le situer comme écrivain, je citerai ce propos de Gabriel Bounoure que la préfacier a introduit dans son texte.

« Au moment où les symbolistes acceptaient la démission du vouloir vivre en s’adonnant à d’immobiles nostalgies, lui a voulu la grande action, la profusion et l’éclat, l’héritage des siècles amoureux et guerriers, les trésors de la passion et de l’art, le royaume de l’Homme renaissant, …, le triomphe de la personnalité accomplie, … ».

Sa culture était aussi vaste et variée que le champ artistique qu’il embrassait. Barsacq a regroupé les textes choisis en cinq grands chapitres inégaux : Littérature, Danse, Musique, Art, Mystique, qui montre bien toute la vastitude de son horizon culturel. Tous les chapitres n’occupent pas le même nombre de pages dans le recueil, la littérature, sa discipline personnelle, prend une place privilégiée suivie de la musique puis des autres arts ou de l’art vu dans globalité et enfin de la danse qui a trouvé un petit espace pour évoquer des grands danseurs et chorégraphes. Pour clore cette anthologie, l’auteur a réservé une place pour la mystique qui n’est certes pas un art mais qui occupe souvent une place importante dans le monde de l’art et Suarès l’évoque souvent. Il nous faut suivant les conseils du maîtres – « Il ne faut pas me lire pour me suivre mais pour se mettre en route. » – mettre nos pas dans les siens sur la route des arts et des lettres.

M

Les textes sont classés par ordre chronologique des auteurs et artistes qu’ils évoquent. Pétrone et Suétone, dans des textes parallèles, introduisent le chapitre consacré à la littérature où figurent ensuite Voltaire, Goethe, Chateaubriand, Dostoïevski, Verlaine, Stevenson, etc., jusqu’à André Malraux et Gilbert Lely. Bach et Beethoven précèdent Wagner, le musicien tant admiré de l’auteur et Debussy autre idole de Suarès. Le chapitre consacré à l’art accueille Léonard de Vinci, Véronèse, Cézanne, Bourdelle et d’autres peintres dont certains sont peu connus et qu’il était très intéressant de découvrir.

Suarès n’a pas eu que des amis, c’est lui qui le confie, mais il dit souvent beaucoup de bien des artistes qu’il évoque, les couvrant de louanges, mais il sait aussi verser le vitriol sur ceux qu’il n’apprécie pas ou qui lui sont franchement hostiles. Il ne reconnait qu’une contrainte : sa liberté.

« Ma seule doctrine : je tiens pour l’individu contre l’automate et le robot, partout en dans tous les cas. La liberté est mon essence. Je préfère mourir libre à vivre esclave » (citation de Barsacq dans sa préface).

Il n’accepte aucune concession mercantile.

« Si on plait au public, tant pis. Nous en dépendons pour le succès, notre bonne ou mauvaise fortune ; nous n’en dépendons pas et ne voulons pas en dépendre en ce que nous sommes ».

Son choix a toujours été guidé par le talent au détriment de la notoriété : « Entre les hommes que j’ai connus, j’ai toujours préféré aux plus célèbres ceux qui auraient mérité de l’être et qui ne l’étaient pas ».

Sa vision de l’art et de sa place dans l’univers, car l’art dépasse notre monde, a particulièrement retenu mon attention. Barsacq a placé une citation de François Chapon en exergue au chapitre traitant de la musique, qui expose bien la conception de l’art de Suarès : « La notion de l’art, plus réel que le prétendu réel, est au centre de l’œuvre suarésienne dès ses origines et ne variera jamais ». Mais l’art n’est pas que concrétude, plus loin, il revient sur la place prépondérante qu’il accorde à la métaphysique – « Une philosophie qui proscrit la métaphysique est une philosophie sans philosophie. » – qui conduit à la mystique qui semble le marquer profondément.

« Être sans mystique n’est pas la marque d’une raison droite, mais d’un esprit borné et mécanique, privé d’antennes sur la vie ».

Alors, je retiendrai le juste équilibre qu’il semble trouver entre la science et la métaphysique : « La philosophie manque autant à la science de mil huit cent quatre-vingts, que la science manque à la philosophie de saint Thomas d’Aquin ».

Les marchands de technologie qui envahissent notre monde devraient s’inspirer des bonnes paroles de Suarès et réserver une place à la pensée et à l’art qui peuvent conduire le monde encore plus loin que leurs belles inventions.

Et malheureusement si on évoque l’écriture on peut comprendre qu’« A bien des égards, Suarès appartient à la légende, celle d’un âge d’or des lettres qui semble révolu, … ». Il appartenait à un monde où l’écriture était encore un art, un monde qui hélas a déjà disparu.

Le livre sur le site de Batillat

 

La renaissance de la Liberté

Paul VALERY

Edition établie par Michel Jarrety

Bartillat / Omnia poche

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Ce recueil a été établi, présenté et annoté par Michel Jarrety ; dans sa préface, il explique l’objet de cette publication, ce qu’elle comporte et comment il a procédé pour l’établir. Comme son sous-titre, Souvenirs et réflexions, l’indique de manière explicite, elle se compose de deux parties : une première regroupant des souvenirs que Paul Valéry a laissés dans ses nombreux écrits brefs, la seconde comportant des réflexions formulées sur son œuvre, la littérature, le langage, l’Europe qui le préoccupait fort surtout depuis qu’il faisait partie d’une commission de la Société des Nations. Pour présenter ce recueil, Michel Jarrety a regroupé quelques-uns des très nombreux textes de circonstances que l’auteur a écrits, parfois à la hâte, cédant à la pression de ses amis et autres personnalités jugeant utile d’user de sa gloire et de sa notoriété pour valoriser leurs œuvres ou leurs entreprises.

Dans ce texte, le lecteur trouvera donc des préfaces, des contributions ou des introductions à des conférences, congrès ou autres manifestations culturelles, des hommages, des témoignages, des discours, mais aussi des articles, des courriers, des notes plus ou moins personnelles, des notules, etc. Certains de ces textes ont été repris, parfois plusieurs fois, dans des publications précédentes et d’autres sont restés parfaitement inédits non pas parce qu’ils sont inintéressants mais plutôt parce qu’il y avait surabondance de matière et qu’ils ont été écartés faute de place pour eux. Tous ces textes ne sont pas de la même qualité littéraire, certains, manifestement, ont été écrits à la hâte, juste pour ne pas dire non à un ami ou à un personnage important, d’autres comportent des passages dignes des grandes ouvres de Valéry. Tous ne présentent pas le même intérêt, certains n’évoquent que des faits relativement banals, d’autre sont de profonde réflexions, souvent très pertinentes notamment quand l’auteur formule des projections sur l’avenir des lettres ou de l’Europe.

La première partie comporte, sous diverses formes, ses souvenirs dans un ordre chronologique ; ils commencent par un billet sur Montpellier en 1890 où il a rencontré Pierre Louÿs qui n’était encore que Pierre Louis. Il évoque ensuite ses divers séjours en Angleterre où il avait de la famille et où il rencontra de nombreuses personnes du monde des lettres notamment Joseph Conrad. Et ainsi de suite, de note en billet, de lettre en hommage, il évoque de très nombreux personnages, Rilke dans une lettre, Léon Paul Fargue dans une notule, tout un ensemble d’auteurs et gens de lettres gravitant dans le monde littéraire de la première moitié du XX° siècle en Europe ; Paul Valéry croyait fermement à une culture européenne vecteur de l’identité, du rayonnement et du développement de l’Europe.

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Dans la seconde partie consacrée à des réflexions formulées surtout à travers des interventions dans des manifestations culturelles, il évoque son œuvre, assez peu, ce n’est pas son sujet de prédilection. De manière générale, il parle peu de lui et de sa vie privée. En contrepartie, il intervient plusieurs fois sur l’avenir de la littérature qu’il juge bien sombre face à la montée en puissance de la presse écrite et de la radiophonie. Il formule même des conjectures qui auraient encore un sens aujourd’hui en remplaçant presse et radio par réseaux sociaux, Internet, téléphones androïdes, etc… Il juge que les lecteurs « ne lisent en général que des journaux ; or, au point de vue des formes et au point de vue des idées, une culture fondée sur la lecture des journaux uniquement, est une culture finie ». Il est encore plus inquiet sur l’avenir du langage, véritable nourriture de la littérature. « Il y a une foule de mots français qui ont disparu dans l’espace d’une génération à peu près, des mots précis, d’origine populaire, généralement très jolis ; ils s’effacent devant la mauvaise abstraction, devant les termes techniques qui envahissent notre langue ». là aussi son jugement était prémonitoire même s’il ne connaissait pas encore la création d’un jargon international incapable de véhiculer une quelconque culture, seulement des éléments de technologie basiques.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à évoquer après la lecture de ces courts textes, on sait depuis longtemps que la forme courte permet de dire beaucoup en peu de mots, mais il faut laisser au lecteur le soin de soulever lui-même les idées qui l’intéressent. Pour ma part, j’ai noté avec un réel intérêt ce que Paul Valéry pense des chroniqueurs qui ont lu ses œuvres et qui en parlent. Pour lui l’auteur n’a que son propre point de vue sur son œuvre alors que les lecteurs peuvent en mettre en évidence d’autres et soulever d’autres questions. Le lecteur ne connaît, souvent, l’auteur qu’à travers ce qu’il écrit et non ce qu’il est réellement.

« Entre l’auteur tel qu’il est et l’auteur que l’œuvre a fait imaginer au lecteur, il y a généralement une différence qui ne manque pas de causer les plus grands étonnements… ».

Et Paul Valéry ajoute que l’auteur est souvent victime du message qu’il a voulu passer oubliant certaines idées figurant pourtant bien dans son texte.

« En un certain sens on peut dire que l’auteur ignore son œuvre ; il l’ignore en tant qu’ensemble, il l’ignore en tant qu’effet ; il ne l’a éprouvée qu’à titre de cause, et dans le détail ».

J’essaierai de ne pas oublier ces sains principes quand je m’aventurerai encore à parler des écrits des autres.

Le livre sur le site de Bartillat 

 

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