2020 – LECTURES POUR COMMENCER L’ANNÉE : UN ÉCRIVAIN ENTOMOLOGISTE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

 

Le titulaire du Prix Nobel de littérature 1911, Maurice MAETERLINCK, était aussi un apiculteur averti, il a consacré une bonne partie de son temps à l’étude de la vie sociale des abeilles, il a publié dès 1901 un essai sur ce sujet complété en 1927 et 1930 par deux autres essais concernant la vie sociale des termites et des fourmis. Pour la rentrée littéraire 2019, Bartillat a réédité ces trois essais, ils m’ont passionné, je regrette seulement de ne pas disposer aujourd’hui d’une étude mise à jour un siècle plus tard tant ces textes laissent des questions tellement mystérieuses et si préoccupantes en suspens.

 

La vie des abeilles

Maurice Maeterlinck

Bartillat – Omnia poche

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Maurice Maeterlinck est non seulement un écrivain dont le talent a été reconnu par l’Académie suédoise qui lui a décerné le Prix Nobel de littérature en 1911, il est aussi un grand admirateur et un vrai spécialiste des apidés. il maîtrise la pratique de l’apiculture et connait la science des « apitologues ». Il a écrit cet ouvrage, publié en 1901, pour exprimer sa passion pour ce monde très mystérieux et surtout pour le faire mieux connaître de tous ceux qui ne le considèrent encore trop souvent que comme le fournisseur du miel dont les membres peuvent, à l’occasion, user de leur dard pour infliger de douloureuses piqûres. Il précise lui-même : « Je n’ai pas l’intention d’écrire un traité d’apiculture ou d’élevage des abeilles ». Il en existe suffisamment.

Il a construit cet ouvrage en suivant le cycle de la vie d’une colonie s’éveillant à la fin de l’hiver quand les toutes premières fleurs titillent les sens des butineuses. La ruche se met alors en mouvement, une sorte de frénésie s’empare des abeilles et le cycle annuel recommence « « la formation et le départ de l’essaim, la fondation de la cité nouvelle, la naissance, les combats et le vol nuptial des jeunes reines, le massacre des mâles et le retour du sommeil de l’hiver ».

Maurice Maeterlinck est un écrivain talentueux, il raconte la vie des abeilles avec passion et précision, rendant son texte accessible à tous même si le monde des abeilles et fort complexe et qu’il n’est pas facile d’essayer d’en percer les mystères et même seulement de les exposer sans pouvoir réellement les comprendre. Il connait toute la littérature sur le sujet et il a lui-même, pratiqué de nombreuses expériences pour conforter des données déjà connues ou pour valider des choses qu’il avait constatées sans qu’elles soient encore démontrées. Mais c’est aussi un poète qui voit dans le monde des abeilles beaucoup plus qu’une simple société d’insectes très structurée autour de deux grand principe : la collectivité qui prime sur tout et l’avenir du monde des apidés, la perpétuation de l’espèce. J’ai ressenti dans son texte une sensibilité, une certaine tendresse, dépassant ces simples notions scientifiques et existentielles.

Dans sa préface, Michel Brix éclaire un autre aspect de cet essai : son sens philosophique. Il écrit : « Dans la vie des abeilles, le modèle de l’écrivain belge est clairement Novalis représentant de la Naturphilosophie, et dont l’œuvre allie sciences naturelles poésie et spiritualité ». Maurice Maeterlinck n’est pas qu’un écrivain qui se pique de passion pour la science et plus particulièrement celle des « apitologues », c’est aussi un poète, comme je viens de l’écrire, et un philosophe qui cherche dans ses observations à comprendre le fonctionnement d’une société d’insectes dont il pourrait étendre les conclusions à l’humanité. Il a cherché chez les abeilles non seulement le comment mais aussi le pourquoi de la vie humaine et des grands mystères qui en dictent tous les moments critiques décidant de l’existence terrestre même. Mais qui est donc le décideur supérieur qui commande aux abeilles de se mettre en vol pour trouver une nouvelle demeure et ainsi perpétuer l’avenir de l’espèce ? Et, des questions comme celles-ci, Maeterlinck en soulève un certain nombre en les projetant au niveau du genre humain.

Ce texte est un véritable plaidoyer pour le travail collectif et l’instinct de conservation de l’espèce que les abeilles démontrent dans toutes les phases de leur existence mais cette abnégation et ses conséquences ont un prix. « A mesure que la société s’organise et s’élève, la vie particulière de chacun de ses membres voit décroître son cercle. Dès qu’il y a progrès quelque part, il ne résulte que du sacrifice de plus en plus complet de l’intérêt personnel en général » (propos de l’auteur cités par le préfacier). Alors quels sont les enseignements que les hommes peuvent retirer de l’observation de l’organisation et du fonctionnement du monde des insectes qui vivent en colonies organisées ? Ceux qui liront ce texte en tireront peut-être quelques enseignements sans pour autant emprunter les sentes du mysticisme parcourue par l’écrivain philosophe et scientifique belge. Il n’a pas résolu les grandes énigmes de la vie mais il a ouvert des portes pour ceux qui voudraient poursuivre ses réflexions.

Intelligence collective, spécialisation des individus, sélection naturelle, sens de l’avenir, …, sont des éléments essentiels de l’étude de l’auteur et, pour conforter ses analyses et ses projections sociales, philosophiques et même mystiques, il a plus tard, vers la fin des années vingt du siècle dernier écrit deux autres ouvrages consacrés à des insectes vivant en colonie : « La vie des termites » publiée en 1927 et « La vie des fourmis » parue en 1930, construisant ainsi une trilogie consacrée à l’étude des insectes dont les trois parties sont souvent regroupées. Bartillat vient de rééditer les trois tomes séparément mais simultanément, je commenterai les deux autres dans les semaines à venir.

 

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La vie des termites

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Passionné d’apiculture, Maurice Maeterlinck a voulu essayer de comprendre comment s’organisent les insectes qui vivent en colonie, sonder les mystères de la ruche, de la termitière et de la fourmilière pour percer les secrets des lois et principes qui régissent la vie des abeilles, des termites et des fourmis. Dès 1901, il a publié un essai sur la vie des abeilles et, en 1927, il a publié le second tome de sa trilogie qu’il consacre aux termites. La démarche est un peu différente, il connaissait bien les abeilles et il pratiquait lui-même des expériences. Concernant les termites, il nourrit sa réflexion à la source des études pratiquées par les grands entomologistes spécialisés dans l’étude de leur organisation sociale et de leurs mœurs et en récoltant des témoignages de voyageurs ou d’expatriés ayant séjourné dans des pays où les termites sont implantés.

A l’époque à laquelle Maeterlinck a écrit ce livre, on estimait qu’il existait, sur la planète, entre douze et quinze cents espèces de termites dont on ne connaissait les mœurs que d’approximativement une centaine. Cette multitude d’espèces implique qu’il existe des différences conséquentes entre ces diverses espèces qui ne semblent pas toutes être au même stade de leur évolution. L’auteur a donc principalement concentré son étude sur les espèces les plus connues et les mieux étudiées.

Le termite est un destructeur dévastateur, les colonies sont très peuplées, les individus se comptent par millions, elles peuvent anéantir en un temps record des constructions monumentales, des plantations complètes, des objets divers composés de cellulose ou de matériaux à base de cellulose, …. C’est un véritable fléau qui pourrait prendre d’autres proportions avec le réchauffement de la planète et Maeterlinck avait déjà émis une hypothèse dans ce sens. Et pourtant cet insecte est des plus vulnérables, la fourmi son grand prédateur en vient très facilement à bout. Sa seule défense est de calfeutrer totalement la termitière afin que la fourmi ne trouve aucune faille pour s’introduire dans la termitière. « Il n’est pas être plus déshérité que le termite. Il n’a pas d’armes défensives ou offensives. Son ventre mou crève sous la pression d’un doigt d’enfant ».

La termitière héberge une ou plusieurs reines totalement hypertrophiées ne servant qu’à pondre en continu des millions d’œufs, un ou des rois chétifs, asservis, reclus dans un recoin de la case de la reine qu’il féconde, des adultes ailés qui ne font qu’une apparition éclatante, tragique et éphémère, des ouvriers, estomacs et ventres de la communauté, des soldats handicapés au point de ne pas pouvoir se nourrir seuls, privés de sexe. Il semble que le pouvoir repose dans la collectivités des ouvriers qui ne poursuit qu’un seul objectif : la survie et la perpétuation de l’espèce. Ce système collectiviste poussé à son extrême a permis aux termites, malgré un système social moins élaboré que celui des abeilles, de surmonter tous les énormes chamboulements connus par la planète depuis l’ère primaire où certaines espèces sont déjà attestées.

Les termites sont aveugles et ne supportent pas la lumière, ils ne supportent pas plus les différences de température, ils ont donc appris à construire des tunnels pour se déplacer à l’extérieur et ils savent réguler la température dans la termitière dont la partie souterraine est souvent plus importante que la partie hors du sol. « Dans la sombre république stercoraire, le sacrifice est absolu, l’emmurement total, le contrôle incessant. Tout est noir, apprimé, oppressé. Les années s’y succèdent en d’étroites ténèbres. Tous y sont esclaves et presque tous aveugles ». Le repos n’existe pas dans la termitière, la maladie est immédiatement sanctionnée, toute défaillance est un arrêt de mort. Les termites ne jettent rien, ils mangent leurs déjections et les morts y compris les victimes de leurs sacrifices, ils ont inventé la communauté sans déchets. Au fil des millénaire, ils ont appris à ne se nourrir que de cellulose en faisant prédigérer celle-ci par des protozoaires dont ils mangent les déjections. A l’abri des prédateurs, et malgré leur fragilité, les termites sont autosuffisants et capables supporter des conditions extrêmement difficiles.

A travers l’étude des termites et de leur formidable capacité à traverser les ères géologiques et les époques, l’auteur s’interroge sur l’évolution des espèces qui plus elles approchent de leur idéal, plus leur système social se perfectionne, plus il est efficace, plus la notion de sacrifice semble se développer. La discipline devient plus sévère confinant à une tyrannie de plus en plus intolérante et intolérable. Maeterlinck comme il l’avait déjà fait en étudiant les abeilles, projette l’organisation sociale, les mœurs, le mode de vie des termites dans le genre humain et essaient d’en tirer des enseignements pour l’avenir de l’humanité. Il pousse très loin la réflexion, la conduisant même au-delà de la philosophie aux confins de la science-fiction et du mysticisme. La réflexion est passionnante, elle laisse la place à de nombreuses hypothèses et à l’imagination de chacun…

« Voilà des millions d’années que les termites s’élèvent vers un idéal qu’ils semblent à peu près atteindre. Que se passera-t-il quand ils l’auront entièrement réalisé ? » Une question qui conduit directement à s’interroger sur l’avenir et la fin éventuelle de l’humanité.

 

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La vie des fourmis

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Pour clore la trilogie qu’il a consacrée aux insectes vivant en société organisée, Maurice Maeterlinck, après avoir étudié la vie des abeilles et des termites, s’est intéressé à celle des fourmis qui est encore beaucoup plus complexe car il existe une diversité énorme de fourmis très différentes d’une espèce à l’autre, vivant selon des principes, des règles et des mœurs très différents eux aussi. « On en a décrit à ce jour six milles espèces qui toutes ont leurs mœurs, leurs caractères particuliers ». Il n’a pas étudié lui-même les fourmis comme il n’avait pas auparavant étudié la vie des termites, il a compulsé les meilleurs auteurs parcourant la presque totalité de la production sur le sujet à la date de la publication de son ouvrage. Rappelons que s’il a publié La vie des abeilles en 1901, La vie des termites n’est paru qu’en 1926 et La vie des fourmis encore plus tard, en 1930.

La fourmilière est peuplée par des reines, des femelles fécondées, vivant une douzaine d’années, d’innombrables cohortes d’ouvriers (ou ouvrières ?) asexués vivant trois ou quatre ans et de quelques centaines de mâles qui disparaissent au bout de cinq à six semaines. Dans une fourmilière peuvent cohabiter plusieurs colonies avec plusieurs reines et même parfois différentes espèces en plus ou moins bonne harmonie. La fourmilière héberge aussi une grande quantité de parasites, l’auteur écrit qu’on en comptait, au moment de la rédaction de son ouvrage, « plus de deux milles espèces, et d’incessantes découvertes, …, accroissent journellement ce nombre ». Je n’ai pas eu la curiosité de vérifier cette donnée auprès d’autres sources, la vie et l’histoire de ce monde en miniature sont pourtant fascinantes et permettent de formuler moult élucubrations plus ou moins fantaisistes mais, pour certaines, tout à fait plausibles. L’auteur s’est penché sur cette vie grouillante et pourtant très organisée qui peut évoquer l’humanité à une échelle réduite et peut-être même dotée d’une intelligence au moins comparable. C’est là un vaste champ d’investigation, de réflexion, d’imagination et surtout de recherche qui ne sera sans doute jamais exploré jusqu’à ses limites.

Pour suivre le préfacier, Michel Brix, nous retiendrons que l’auteur formulerait deux interrogations à travers cette trilogie : « Les insectes sont-ils heureux ? et quelle spiritualité serait susceptible d’éclairer et de conforter les humains dans leur marche vers une existence plus « sociale », marquée par le renoncement à l’intérêt individuel ». Toute la trilogie est empreinte de cette double question et principalement ce troisième opus consacré aux fourmis qui sont encore plus dévouées au collectif que les abeilles et les termites, leur l’esprit de sacrifice est absolu. Maeterlinck les considère un peu comme les infimes parties d’un tout vivant, à l’exemple d’une cellule d’un corps humain.

Certaines espèces de fourmis sont particulièrement évoluées, elles peuvent cultiver des champignons, élever des parasites, moissonner, …, elles sont encore plus ingénieuses et mieux organisées que les abeilles et les termites. Mais, comme si toute évolution impliquait un esprit hégémonique et conquérant, « Seules, entre tous les insectes, les fourmis ont des armées organisées et entreprennent des guerres offensives ». Certaines espèces peuvent aussi causer des dégâts cataclysmiques dans la végétation, dans les villages, partout ou leur énorme flot se déverse en un énorme fleuve tranquille mais dévastateur. Elles ont aussi inventé l’esclavage en réduisant les espèces les moins solides, les moins débrouillardes, à leur service.

L’étude de la vie des fourmis bute sur de nombreux mystères que la science n’a pas pu élucider avant la publication de cet ouvrage et certainement guère plus aujourd’hui même si la connaissance a probablement évolué depuis la publication de ce dernier opus. Un des problèmes fondamentaux réside dans l’expansion incessante du nombre des individus, la reine pond sans cesse à un rythme effréné sans qu’aucun système de régulation ne freine le processus de reproduction. Quel pourrait être le but d’une telle frénésie reproductrice ? L’auteur laisse cette question sans réponse. Pour clore cette trilogie, nous resterons sur une autre interrogation formulée aussi par l’auteur : « Les fourmis iront-elles plus loin ? », rien ne permet de le dire mais rien n’est impossible, l’accroissement exponentiel du nombre des individus reste une hypothèse plausible et, dans ce cas, l’étendue des dégâts qu’elles causent peut croître elle aussi de façon extraordinaire. Et si cette question n’appartenait pas qu’au domaine de la science ? A la lecture de la trilogie, on constate vite que Maeterlinck s’est très vite posée cette bien embarrassante question.

 

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Maurice Maeterlinck (1862-1949)

Maurice MAETERLINCK chez Bartillat

 

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