2020 – LECTURES POUR COMMENCER L’ANNÉE : BALADES TOKYOÏTES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

Le TOP 5 de DENIS BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Un roman, un récit de voyage, un livre illustré en forme de guide culinaire, trois invitations à découvrir Tokyo en dehors des circuits touristiques. Partir dans le métro avec Jirô Asada où son héros fait un AVC. Mettre ses pieds dans les pas du grand auteur Atukagawa avec Alexandre Bergamini essayant de faire le deuil de son frère disparu depuis longtemps ou accompagner Yôko Hiramatsu dans sa recherche des endroits où l’on mange le mieux à Tokyo. Tout un programme que je déroule dans cette chronique inspirée par des livres édités chez Picquier.

 

L’ombre d’une vie

Jirô Asada

Editions Picquier

 

Ombre d'une vie

 

Jeune employé, j’ai connu un collègue plus âgé victime d’un accident cardiovasculaire resté plusieurs jours dans le coma sans pouvoir faire comprendre à son entourage qu’il entendait tout ce qui se disait autour de lui. Masakazu Takewaki connaît cette même mésaventure quand il est lui aussi victime d’un AVC dans le métro de Tokyo en rentrant chez lui après le pot organisé par ses collègues pour son départ à la retraite. A l’hôpital, il entend la voix du Directeur Général, un ancien voisin et ami ; celle de son gendre et de son employeur meilleur ami de Masakazu ; et aussi celle de sa femme qui le supplie de ne pas partir maintenant. Ses proches racontent leur vie, sa vie, les morceaux qu’ils ont partagés ensemble, évoquent ce que les autres ne savent pas et ce qu’eux-mêmes n’ont jamais su mais seulement supposé. Ces monologues et les réponses que le moribond adresse aux lecteurs, en italique dans le texte, sont l’occasion d’évoquer l’autre face de la vie, la face dégagée de toutes les obligations professionnelles, de montrer la puissance de l’emprise du monde du travail sur les citoyens japonais.

Et, un jour, Il se réveille en présence d’une élégante vieille dame qui dit s’appeler Madame Neige, il ne connait pas cette étrange grand-mère, elle l’invite à boire un café hors de l’hôpital. Il sort alors de son corps moribond pour l’accompagner. Cette aventure se renouvelle avec une belle femme au bord de la mer puis avec Katchan, son voisin de lit, avec lequel il va au bain comme autrefois et enfin avec la jeune et superbe Fuzuki Koga. La femme qui l’accompagne est de plus en plus jeune, comme s’il remontait le temps, comme s’il retournait vers ses origines inconnues. L’auteur fait alors dire à son héros :  ces personnages ont été « créés afin que mon histoire soit plus empreinte de naturel que dans la réalité virtuelle. Je parierais que telle est la véritable nature des « anges » et des « fées », ces entités à l’ambiguïté autant religieuse qu’ésotérique ». Comme si l’auteur lui-même était convaincu qu’il existe un autre monde où les morts existent et attendent ceux qu’ils ont connus et aimés.

Asada conduit son récit avec maestria, trouvant dans le présent ceux qui racontent l’histoire complexe de cet employé parti de rien qui a masqué ses origines pour ne pas entacher son curriculum vitae et ne pas prendre le risque d’être rejeté pour ses origines nébuleuses. Ceux aussi qui racontent comment il a fondé une famille solide et soudée, surmontant son éducation dans un orphelinat, épousant une fille de divorcés, sauvant l’honneur de tous par son courage, sa détermination, son obstination, cachant qu’il ne sait rien de ses géniteurs. Dans le Japon d’Asada, il faut avoir une famille bien nette, bien propre, honorable pour accéder à un bonne situation professionnelle et ainsi donner les meilleures chances à sa famille. La boucle qu’il faut sans cesse reboucler.

« Je suis l’homme de la famille et c’est moi le responsable. Il est vraisemblable que notre génération sera la dernière à invoquer des principes aussi désuets. Il se peut que je sois le seul, qui sait ? Pourtant, je m’obstine à croire en ce schéma de paternité hérité du passé… »

Et, c’est dans l’autre monde qu’il trouve les personnages qui vont accompagner le héros sur le chemin de son enfance pour, peut-être, mieux comprendre ses origines. Un autre monde où le héros se déplace souvent par le métro qui semble être le réseau vital qui irrigue cet autre monde et lui permet de se déplacer aussi bien dans l’espace que dans le temps pour rencontrer ceux qui l’ont accompagné tout au long de sa vie. L’aspect fantastique de ce récit est peut-être le plus concret, le plus réel, celui qui évoque des réalités même s’il s’agit de réalités virtuelles comme l’écrit l’auteur.

Ce livre est un véritable plaidoyer pour la famille que même les aléas de la guerre qui fabrique des orphelins en quantité, que même l’insouciance des parents qui divorcent sans se préoccuper du sort des enfants, ne peuvent pas contester. La famille restera toujours le cocon où chacun peut se ressourcer et où tous peuvent afficher leur honneur si précieux dans la société japonaise. C’est un portrait de cette société qui n’a pas oublié son passé, un portrait où j’ai retrouvé des traits de plume de Kawabata, de Oé, d’Inoué, de Kafu et de nombreux autres auteurs japonais que j’ai eu la chance de croiser dans ma vie de lecteur insatiable. C’est aussi un puissant message adressé aux jeunes génération pour que jamais elles n’abdiquent même devant les pires difficultés, à l’image du jeune homme qu’il était « grâce à toi, j’ai pu racheter entièrement mon triste passé et il me reste même encore de la monnaie ».

Ce livre c’est aussi un roman d’amour plein de tendresse, d’émotion et de spiritualité. La scène de nativité dans le métro est merveilleuse et bouleversante, elle transcende la tradition en faisant intervenir des GI, en forme de rois mages, qui chantent en anglais la fameuse chanson de Noël, « Silent night, holy night, » qu’on chante partout dans le monde à l’occasion de cette fête, donnant ainsi une dimension universelle et biblique à ce texte.

Le livre sur le site de l’éditeur 

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Vague inquiétude

Alexandre Bergamini

Editions Picquier

 

Vague inquietude

 

Trente-huit ans qu’il a perdu son frère et on a le sentiment qu’il n’a jamais fait le deuil de ce frère adulé. Ce cinquantenaire français entreprend alors un voyage au Japon, un pays qu’il aime particulièrement, où fleurit une littérature qu’il admire, notamment les textes de celui qui a laissé son nom au principal prix littéraire japonais : Ryünosuke Akutagawa. C’est donc sur les pas de ce grand écrivain qu’il parcourt les rue de Tokyo, principalement dans le quartier où est érigé le Kokugikan, le temple du sumo, où a longtemps résidé Akutagawa. Il ressent la même douceur, la même tranquillité, la même paix que celle que Yôko Hiramitsu dépeint dans sa déambulation gastronomique : « Un sandwich à Ginza ». Atteint, comme son idole japonaise, d’une hypersensibilité des cinq sens, l’auteur ressent des « sensations douloureuses, vibratoires, thermiques et tactiles » fortement affectées. Il se dépeint comme Akutagawa se décrivait : « Un hypersensible asocial. Je n’ai pas de principes, je n’ai que des nerfs… ». Cette hypersensibilité qui l’a sans doute empêché de faire son deuil, ce deuil qu’il voudrait accomplir à travers ce voyage dans le Japon traditionnel dépeint par les grands auteurs classiques : Kawabata, Inoué, Kafu, Soseki, Mishima et bien d’autres encore, comme le pays de la sérénité, du calme et de la beauté naturelle.

« Je n’ai jamais trouvé une terre où vivre en paix ; j’ai vécu difficilement ailleurs alors que je me serais épanoui au Japon », où paradoxalement son idole n’a pas pu vivre puisqu’il s’est donné la mort, confie l’auteur qui ajoute : « « Tout est à la fois si réel, incarné, et correspond tellement à mon désir le plus profond, le plus enfoui ». Et c’est rempli de ces sentiments et impressions qu’il entreprend un voyage initiatique au pays des ours agressifs dans la montagne centrale, une région rude, presque désertique mais où la nature est restée pure comme à l’origine. Une nature et un voyage qui évoquent la fameuse nouvelle de Schichirô Fukazawa : « Etude à propos des chansons de Narayama »  que tout le monde connait depuis qu’elle a été portée à l’écran.

Ce voyage c’est une confrontation de l’auteur avec lui-même, avec le deuil qu’il n’a pas pu, su, faire, un ressourcement, une régénération, une expédition thérapeutique, une introspection curative au contact de la beauté originelle : « Nous sommes ce que nous regardons. Ce que nous regardons nous regarde à son tour. Nous devenons ce que nous contemplons ». Mais aussi une redécouverte de la littérature nippone, de ses chefs-d’œuvre et un retour vers l’écriture, l’acte d’écrire, l’envie d’écrire, le besoin d’écrire. « Ecrire un livre qui s’ouvre au monde, un livre qui ouvre le monde en soi et vous serre le cœur ». Un livre pour faire la paix en soi, pour faire enfin son deuil, vivre dans le calme et la sérénité, vivre en paix avec soi-même. Oublier cette « Vague inquiétude » qu’aurait évoquée, selon certains, Akutagawa avant de se donner la mort.

Ce livre c’est une allégorie du Japon traditionnel, du calme et de la sérénité qu’il dégage, de la quiétude qu’il peut insuffler à ceux qui savent le contempler. Mais, ce Japon n’est pas le seul Japon que j’ai rencontré dans mes nombreuses lectures nippones, il existe, face à ce pays idyllique né de la tradition sanctuarisée par les shoguns, un autre Japon beaucoup moins irénique : le Tigre asiatique qui cherche encore à dévorer l’économie mondiale même si, sur ce terrain, désormais la Chine et ses satellites le concurrencent férocement.

Le livre sur le site de l’éditeur 

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Un sandwich à Ginza

Yokô Hiramatsu

Editions Picquier

 

Un Sandwich à Ginza

 

L’auteure, critique culinaire de profession, revisite dans cet ouvrage les chroniques qu’elle a écrites pour une revue japonaise. A mi-chemin entre un recueil de recettes de cuisine et un guide de voyages gastronomique, cet ouvrage se présente comme une déambulation gourmande dans les établissements de Tokyo et autres villes réputées pour leur tradition culinaire. Il « rassemble les douze premiers épisodes d’une série publiée dans la revue All Yomimono sous le titres « Saveurs d’aujourd’hui ». Il est parsemé de dessins présentés comme les cases d’une bande dessinée matérialisant les plats que l’auteure essaie de décrire avec la plus grande précision. Yokô Hiramatsu, l’auteure, remercie très chaleureusement le dessinateur :

« Les mots ne suffisent pas à exprimer ma gratitude à Taniguchi Jirô, qui a accepté d’illustrer cet ouvrage. Chaque trait et chaque blanc de ses dessins lui insufflent une puissance indicible ».

Chacune des chroniques présentées est composée d’une description très sensuelle du lieu où l’auteure a mangé ou bu ou encore qu’elle a simplement visité pour transmettre au lecteur la mémoire du site, sa légende, la cuisine qu’il proposait ; parfois une indication sur la végétation et plus souvent une autre météorologique. Cette publication est une véritable œuvre de mémoire, de nostalgie gustative, la perpétuation du Japon légendaire avant qu’il s’enfonce dans la consommation effrénées de produits standardisés et banalisées. L’auteure donne avec un luxe de détails et de précisions la composition des divers menus proposés, ils sont très nombreux dans les restaurants japonais, la constitution de chacun des plats allant parfois jusqu’à la recette complète, divulguant même certains secrets de fabrication. Yokö Hiramatsu ne se contente pas d’évoquer la cuisine, elle évoque aussi abondamment des boissons, bière (elle consacre un passage fort élogieux à la bière belge) et saké surtout, qu’elle déguste avec beaucoup de gourmandise mais avec mesure bien évidemment. Elle est tellement enthousiaste, si convaincante, si gourmande qu’elle pourrait convaincre un Occidental comme moi très peu attiré par la nourriture orientale même quand elle est dite gastronomique.

Yokô Hiramatsu prône une cuisine composée de produits naturels qu’ils soient végétaux ou animaux. C’est une écologiste mais une écologiste gourmande, elle vante la consommation de produits naturels, meilleur gage de bonne santé et de bon goût. Elle ne pense pas que manger de la viande soit une insulte au règne animal, au contraire, pour elle « manger de êtres vivants, c’est pour l’homme une façon de marquer son respect envers la nature, de lui dire sa gratitude, de l’accompagner ». Elle est bien loin des différents courants alimentaires qui envahissent nos médias sans le moindre respect pour l’avis des autres. Les « végans » et autres chipoteurs feraient bien de lire attentivement ses conseils culinaires avant d’asséner ce qu’ils croient être des vérités universelles. En lisant ce livre et celui de Lu Wenfu, le célèbre auteur chinois de « Vie et passion d’un gastronome chinois », le lecteur aura un autre regard sur la gastronomie orientale et, plus généralement, sur la manière de se nourrir.

Ces chroniques sont écrites avec douceur et sensualité, elles évoquent une gourmandise très raffinée, très raisonnable, l’auteure décrit l’art de bien manger, de manger avec plaisir sans jamais se goinfrer même si son assistant fait parfois preuve d’un solide appétit. Elle semble toujours baigner dans une ambiance onirique et bienheureuse comme si le fait de se nourrir en respectant la tradition japonaise assurait à chaque jour joie et bonne humeur. Ce livre c’est un véritable manuel de la conservation des arts et traditions culinaires : « … les goûts qui nous attirent sont tous élaborés autour d’une constante qui entre en résonance avec notre palais. C’est cela qu’il nous faut savourer. Et préserver ». Yokô Hiramatsu présente la gastronomie japonaise comme une composante incontournable de la culture et de la civilisation nippone. Manger n’est pas que se nourrir c’est aussi s’imprégner de la culture des ancêtres et des arômes, des goûts, des saveurs, …, du pays pour perpétuer l’art d’y vivre en harmonie avec la tradition. Ces chroniques culinaires sonnent comme un petit rappel à la raison et au bon sens des valeurs ancestrales après l’explosion économique du Japon qui a provoqué le déferlement de produits et de mœurs peu compatibles avec les coutumes ancestrales.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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