VERTIGE ! de PHILIPPE REMY-WILKIN (Maelström) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Dans une de ses Cinq leçons sur la psychanalyse, Freud évoque cette colonne  non loin du London Bridge, que l’on appelle « The monument ». Elle rappelle le souvenir du grand incendie qui, en 1666, éclata tout près de là et détruisit une grande partie de la ville. Ce type de  monument constitue un « symbole commémoratif ». « Que diriez-vous, nous suggère Freud, d’un habitant de Londres qui, aujourd’hui encore, s’arrêterait mélancoliquement devant ce monument alors que Londres s’est depuis longtemps déjà  relevée de ses cendres. Le malaise que suscite en nous la survivance ici ou là de traces de notre passé colonial,  n’est pas si éloigné du trouble névrotique décrit par Freud. La très belle nouvelle de Philippe Remy-Wilkin se nourrit de ce vertige, y mêlant en un subtil entrelacs, les traumatismes de l’Histoire et les blessures de l’enfance. Le texte est publié dans la jolie collection « Bruxelles se conte », dans laquelle l’éditeur a eu l’heureuse idée d’inviter divers auteurs à rédiger de courtes nouvelles ayant Bruxelles pour toile de fond plus ou moins explicite.

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L’argument est simple et nimbé de fantastique : attiré par une invitation assez mystérieuse, un auteur vient découvrir l’Africamuseum de Tervuren, rouvert après cinq années de rénovation et bien des polémiques sur la décolonisation. Commence une visite guidée dont la relation évoque une progression labyrinthique et souterraine aux symétries improbables comme celles du rêve. Sous la forme d’une remémoration du Congo colonial, la visite sera aussi introspective que rétrospective : conçu au Congo qui fut un  court temps  la terre d’élection de ses parents,  l’auteur-narrateur naîtra en Belgique, triste apothéose du désastre colonial.

Sous la plume légère et toute en fluidité de Philippe Remy-Wilkin, les eaux du passé reflètent en leur genèse toutes les errances d’une famille : « Le Congo, écrit le narrateur, a déterminé la vie de mes parents, leur appréhension de la vie, devrais-je dire et jusqu’à nos rapports, c’est-à-dire la fin de nos rapports ». Le schéma narratif est astucieux : les blessures narcissiques du passé sont évoquées sous forme de courtes incises qui, de proche en proche, viennent se ficher dans le texte comme autant d’échardes douloureuses. Très habile et particulièrement efficace dans un texte aussi court qui n’aurait pas supporté les détours d’un pesant flash-back. (Au fait je me suis plu à imaginer que le narrateur n’a jamais reçu d’invitation à se rendre au musée de Tervueren et qu’il s’agit là d’un prétexte pour assouvir son obsession de s’y rendre encore et encore.)

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Philippe Remy-Wilkin

Sans jamais alourdir son texte, l’auteur aborde le sens de nos vies dont les hasards et mystères nous projettent en haut ou plus souvent en bas de nos destins ; les subtils faux- fuyants, les alibis dont nous travestissons nos déroutes personnelles, nos choix hasardés. Le rapport à l’histoire est aussi interrogé sans jamais faire la leçon, sans juger et en faisant entendre toutes les voix comme en une musique polyphonique. Ce texte fort riche dans son apparente concision est également une invitation à poursuivre plus avant notre exploration d’un passé que nous connaissons si mal et sur lequel, à l’évidence, l’auteur s’est beaucoup documenté. Belle idée du reste de s’être ainsi servi de l’actualité – la réouverture sous une forme nouvelle du musée de Tervueren – pour interroger notre rapport à l’histoire : servons-nous la cause de l’Afrique en déboulonnant les statues de Léopold II, est-il judicieux d’aborder notre passé comme un document word, la dernière version écrasant toutes les autres ? Autant d’interrogations que suscitent cette nouvelle toute en finesse et intelligence.

Pour ceux qui voudraient approfondir la question du  colonialisme, je conseille deux lectures  parmi bien d’autres, l’une littéraire – Le voyage au Congo de Gide – l’autre historique – Congo : Mythes et réalités du professeur Stengers. Dans ce dernier ouvrage, vous apprendrez que les colons belges en congé à Bruxelles s’étranglaient de rage à la vue des travaux (dont le Cinquantenaire) engagés par Léopold II. Considérant le Congo comme sa propriété, le Roi pompait tous les revenus de la Colonie au bénéfice de ses pharaoniques travaux sans investir un kopeck en faveur des colons qui, sur place, manquaient de tout. C’est une autre facette de cette histoire.

Le livre sur le site des Editions Maelström

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