DICTIONNAIRE DU GRAND SIÈCLE de FRANÇOIS BLUCHE (Fayard) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Le TOP 5 de JEAN-PIERRE LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

J’ai acquis il y a quelque temps déjà chez un marchand de livres d’occasion, le volumineux et très incommode Dictionnaire du Grand Siècle, dirigé par le regretté François Bluche. Avec 1640 pages et 2413 entrées, l’ouvrage est imposant. Comme son titre l’indique, il est tout entier consacré au Grand Siècle, « noblement étalé » sur un peu moins de 130 ans, soit de l’avènement d’Henri IV en 1589 à la mort de Louis XIV en 1715. Découpage intelligent qui permet de saisir cette période si riche à la fois dans ses prémisses et ses prolongements.

Dictionnaire du Grand Siècle 1589-1715

L’ouvrage est complet et fidèle à sa quatrième de couverture qui nous annonce que les questions politiques et les biographies y occupent une part, mais qu’également tous les domaines de l’activité humaine y sont traités, des sciences aux affaires religieuses, des lettres aux beaux-arts, de l’économie aux conflits guerriers, des institutions à la vie quotidienne…Servi par 249 auteurs, ce Grand Siècle ne souffre pas trop du disparate d’écriture. Ce que j’en ai parcouru est rédigé dans un style fluide qui se lit agréablement. Qui plus est, le maître d’œuvre y a ajouté sa touche personnelle, non sans, ici ou là, agrémenter son texte d’un zeste d’humour curieusement british pour un tel sujet. Ainsi la première entrée est consacrée au très oublié Abadie, apologiste du christianisme, tenu en haute estime par Madame de Sévigné puis Saint-Simon et dont, jusqu’à la révolution, les ouvrages restèrent dans la bibliothèque des gens cultivés, à égalité avec ceux de Pascal. Il n’est plus aujourd’hui nous dit Bluche, « qu’un nom, à peine sauvé de l’oubli par sa place alphabétique dans les dictionnaires ».

Outre qu’il nous met en garde contre les faux amis du vocabulaire français de ce temps, plus nombreux encore ceux de la langue anglaise (ex. génie, arbitraire, amant, amour, etc), François Bluche sème de ci, de là, de petits cailloux qu’il est amusant de repérer tout au long de ce gros livre. On trouve ainsi une insolite entrée « Je-ne-sais-quoi ». On y apprend que ce néologisme créé au XVIème siècle a connu au XVIIème des fortunes et surtout des sens très divers allant de l’indéfinissable agrément d’une personne à la qualification d’une femme de mauvaise vie. On apprend aussi – et notre Reine Mathilde eût tiré profit de cette seine lecture – qu’il n’y a que dans les films hollywoodiens que l’on peut saluer une reine d’un sonore « Bonjour Majesté ». C’est qu’il convient en effet de distinguer « l’appel » du « traitement » : ce sera donc bonjour Madame mais on s’autorisera un « Madame, votre majesté est trop bonne ! ».

Résultat de recherche d'images pour "françois bluche"
François Bluche (1925-2018)

On peut légitimement se poser la question qui tue : à quoi bon lester ses étagères d’un lourd dictionnaire historique ? Les bons connaisseurs de la période trouveront souvent les entrées insuffisamment développées ou lacunaires. Le péquenaud de constitution normale aura rarement la soudaine inspiration de vérifier qui était le Sieur Conrart, si d’aventure un sort contraire le confronte à ce quidam. Pour ma part, je trouve une certaine poésie à ces dictionnaires. J’aime imaginer cet épais volume comme une immense forêt parcourue d’un réseau de sentiers innombrables, invisibles au premier abord. Je choisis une entrée au hasard : par exemple mon mystérieux Conrart. J’apprends qu’il fut homme de lettres, passionné par la beauté et la pureté du langage, que, très lié avec Chapelain, il fut un familier de l’hôtel de Rambouillet et devint l’ami de Madeleine de Scudéry. Voici donc autant de  nouvelles pistes qui m’invitent à poursuivre plus loin mon chemin. Là-bas, de nouvelles sentes vont s’ouvrir, peut-être sur un croisement, comme dans les parcs, avec une belle statue un peu moussue en son milieu, qui va me retenir plus longtemps. Il faudra alors choisir une nouvelle direction, et ainsi de suite tant qu’on le voudra, créant une impression d’infini dans un espace parfaitement clos.

Un vertige immobile, l’infini chez soi.

Le livre sur le site de Fayard 

François Bluche sur le site de Fayard 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s