LE BANC de MARIANNE SLUSZNY (Academia) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

JEANNE D'ARC AU BÛCHER d'HONEGGER au THÉÂTRE DE LA MONNAIE, vu par Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

Ce n’est pas toujours le cas, mais l’excellente quatrième de couverture de ce beau récit me dispensera de me fendre d’un pitch nécessairement moins convaincant. Donc, le voici :

« Les cendres d’un homme ont été dispersées dans le jardin de sa maison de campagne, sous le banc qui jouxte un imposant noyer. C’est là que le disparu rêve désormais, acteur invisible d’une scène aussi étrange qu’émouvante. Alors qu’il médite sur les épreuves et les joies de son existence, sa compagne s’assied sur le banc et s’ouvre au ressenti de l’inexorable dégradation du malade, un temps où malgré l’amoindrissement, il s’était efforcé, par touches sensibles, de rester l’homme qu’il avait été ».

Cet homme, nous découvrons progressivement qu’il s’agit de Guy Lejeune, réalisateur à la RTBF d’émissions culturelles emblématiques et de plusieurs documentaires.

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J’ai adoré ce livre même si, unique réserve, j’ai trouvé son prologue un peu trop long, son propos n’obéissant pas toujours à la nécessité qui habite les autres parties du récit.  Un autre point est davantage un sujet d’étonnement qu’une critique : mené avec beaucoup de tact, le récit ne laisse aucune place à la sensualité. En occultant cet aspect, l’extrême pudeur de l’auteure, m’a laissé un petit goût de frustration. Mais tout cela est de peu d’importance car, à vrai dire, il m’est arrivé une chose fort rare : j’ai pleuré. Sans doute quelques échos personnels ne sont pas étrangers  à l’émotion si fortement ressentie. Mais il y  a surtout le talent déployé par Marianne Sluszny qui sans détour, mais avec beaucoup de délicatesse se tient constamment à fleur d’émotion.

C’est une très bonne idée d’avoir donné la parole au défunt ; cela permet de suivre de manière très fluide son chemin de vie pour ensuite changer de point de vue et passer au témoignage direct de l’auteure. Avec un accent de vérité parfois déchirant, Marianne Sluszny décrit le désarroi d’un fils qui, très tôt, doute avoir jamais aimé sa mère. Elle prend également l’exacte mesure de la solitude ressentie par un enfant confronté à un contexte de violence psychologique. Passé un certain étiage, la souffrance ressentie au sein d’une famille cesse d’en souder ses membres, de développer entre frères et sœurs une solidarité de résistance : elle les sépare les uns des autres dans un réflexe de survie assorti d’une sourde culpabilité. C’est ce qui semble s’être passé entre Guy Lejeune et son frère aux troubles autistiques : « Je n’étais plus que pitié et sollicitude pour mon cadet. Notre destin de frères était scellé. Il me serait impossible de combler le fossé qui nous séparait. Nous étions des parallèles qui ne se rejoindraient jamais ». Pourtant ce détachement apparent s’accompagnera tout au long de sa vie d’une attention constante pour sa famille d’origine.
En somme amputé d’une part de lui-même, Guy Lejeune va substituer à l’amour qu’il n’a pas reçu une fidélité qu’il portera jusqu’à une forme de souffrance propitiatoire.

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Marianne Sluszny

Dans la seconde partie de son livre, Marianne Sluszny témoigne du combat de son mari, des difficultés quotidiennes, de la déchéance mais aussi des instants de grâce cueillis dans le déroulé des jours qui, bientôt, se mue en tragique compte-à-rebours. L’un des aspects les plus touchants du livre est le regard à la fois lucide et tendre dont Marianne Sluszny caresse le souvenir de son mari dans sa richesse striée de lignes de faille. On devine un homme comme morcelé mais qui, par une esthétique de la vie, parvient à tout tenir ensemble, mêlant souffrance pudique parfois travestie en humeur et satisfaction d’avoir contribué à une certaine beauté du monde, sans être parvenu toutefois à exprimer dans sa totalité, l’essence même de son être.

Se dessine au fil des pages, un combattant entravé par les fantômes du passé ; un homme d’action qui s’impose inconsciemment des limites, et qui jamais ne tournera le film rêvé. J’étais, lui fait dire Marianne Sluszny « conscient que mes justifications tentaient de masquer une dimension fondamentale de ma personnalité. Car les mots par lesquels j’aurais pu imposer mes projets et mes volontés avaient été broyés dans l’œuf familial, cette matrice mâcheuse de désirs et d’appétits interdits. Oui, c’était trop m’accorder à moi-même que de prendre ma place de cinéaste. Il m’a été inconcevable d’en désirer davantage que ce que l’existence m’avait providentiellement accordé. Je ne suis pas parvenu à me décaler si loin de mon point de chute »

Voilà, magnifiquement décrits en quelques phrases tout le ressort intime d’une existence et, sur la personnalité d’un homme, la morsure indélébile de l’acide familial. Un très beau livre.

Le livre sur le site de L’Harmattan

 

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