2020 – EN ATTENDANT LE PRINTEMPS : LÂCHETÉ, COURAGE, QUEL CHOIX ? / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Le lâche n’est parfois pas très loin de l’héroïsme, il lui suffirait peut-être de dire non une fois, une seule fois, c’est ce que s’évertuait à demander Stefan ZWEIG à tous ceux qui possédaient un certain pouvoir quand Hitler asseyait le sien : dire non une fois au moins au tyran qui promettait l’enfer. C’est aussi ce non que le héros d’Alain BERTHIER n’a jamais voulu dire à la femme qui voulait le soumettre à sa botte. Une chronique pour dire qu’il suffit parfois de bien peu, d’un refus clair et net pour ne pas sombrer dans la lâcheté dégradante.

 

Stefan Zweig

L’ESPRIT EUROPÉEN EN EXIL

Edition établie par Jacques Le Rider et Klemens Renoldner

Editions Bartillat

L

Jacques Le Rider et Klemens Renoldner ont réuni ce que ce dernier détaille comme des « essais discours et entretiens de Zweig entre 1933 et 1942 », pour constituer ce recueil destiné à mieux comprendre les rapports du grand écrivain autrichien avec la politique, l’exil et le destin des juifs pendant cette période particulièrement cruciale pour le devenir de l’humanité toute entière. Dans sa préface, Klemens Renoldner précise que l’année 1933 avec « la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et le début de la persécution systématique des Juifs » marque un tournant décisif dans l’œuvre de Stefan Zweig.

« C’est ce qui marque le début de sa crise d’identité. Le présent recueil des essais discours et entretiens tient compte de cette césure chronologique. »

Cet ouvrage rassemble donc des entretiens avec divers journalistes de l’Europe centrale à l’Amérique du Sud en passant par l’Europe Occidentale, notamment la France et la Grande Bretagne où il a résidé un certain temps, l’Amérique du Nord où il a voyagé et séjourné et l’Amérique du Sud où il s’était établi mais où il mit rapidement fin à ses jours ; quelques-unes des nombreuses allocutions qu’il a prononcées suite aux nombreuses sollicitations qu’il recevait ; des réflexions sur les sujets d’actualité, des articles pour la presse ; des propos introductifs à diverses manifestations ; des conférences et divers propos de circonstance. Il faut bien comprendre que Zweig était déjà un auteur connu et reconnu dans les années avant la guerre et que comme intellectuel juif, il a été très sollicité pour formuler un avis sur les sujets abordés ici. Thomas Quinn Curtis, journaliste américain, dans un article publié dans Books Abroad, vol. 13, 1939, rapporte que : « Une enquête menée récemment par la Société des Nations à propos de la littérature contemporaine a mis en évidence la popularité de Zweig lui-même. Il occupe aujourd’hui la première marche du podium. Il est l’auteur vivant le plus traduit et le plus lu ».

Dans sa préface, Klemens Renoldner écrit : « L’œuvre de Zweig est profondément marquée par les circonstances politiques de son époque, mais l’auteur affirme dans le même temps qu’il méprise la politique ». Tout le monde voulait obtenir l’avis de Zweig sur les événements politiques mais lui détestait la politique, il craignait comme la peste la récupération et surtout l’interprétation de ses propos. Son lectorat était principalement germanophone, surtout au début de la période étudiée, et il ne voulait pas le perdre. Il prétendait aussi que la plainte de celui qui souffre passe vite pour une jérémiade et que la réprobation a beaucoup plus de poids quand d’autres la formulent. Hélas, les états et les religions n’ont pas compris son message et ont bien mal défendu la cause du peuple juif. Il a longuement plaidé l’idée d’une Europe unie, respectueuse des libertés individuelles de chacun mais le nationalisme était beaucoup trop fort à cette époque pour que cette idée ait la moindre chance de se concrétiser.

L’exil fut l’autre question importante à laquelle il dut moult fois répondre. Il prétendait être bien partout, aimait travailler dans les grandes bibliothèques françaises, anglaises et américaines, se plaisait partout où il résidait avec Lotte, sa seconde épouse, et il rencontrait partout où il allait des intellectuels émigrés comme lui, arrachés à leur sol et souvent moins bien lotis que lui qui a toujours été bien accueilli par des éditeurs étrangers. A mon sens ce n’est pas de l’exil dont il souffrait le plus mais du déracinement, de la perte de ses racines, de la coupure avec sa langue, de la distance d’avec ses lecteurs qui pouvaient le lire sans le truchement des interprètes en lesquels il avait une confiance limitée. Il aimait profondément Vienne et je ne suis pas sûr que Vienne l’aime tout autant aujourd’hui. En séjour dans cette ville en septembre dernier, j’ai été surpris qu’on nous parle de Mozart et des architectes qui ont façonné la ville mais jamais de Zweig ni de Freud. De vieux démon auraient-ils survécu ?

Au-delà de la politique et de l’exil, la question qui préoccupa peut-être le plus Zweig est le sort des Juifs, leur devenir mais aussi leur responsabilité dans le sort qui leur a été réservé. Il leur a toujours dit de rester éloignés des positions le plus exposées, de ne participer à la prise des décisions qui engagent les peuples, les états, les nations… de ne pas donner le bâton pour se faire battre. Mais il a défendu vigoureusement à travers le monde entier la cause du peuple juif martyrisé, il a soutenu le sionisme comme solution, ou plutôt partie de solution. On le croyait fataliste, attaché à ses intérêts commerciaux, mais je crois qu’il avait très bien compris ce qui attendait le peuple juif. La passivité des Américains notamment, a laminé ses derniers espoirs. Il n’aurait pas voulu d’une vie de sous homme, d’untermensch qui selon ce qu’il pensait, allait être réservée à son peuple. Il avait déjà soustrait beaucoup de temps à son art…, trop pour continuer ainsi.

Pour moi, Stefan Zweig est un immense écrivain, installé au pinacle de mon panthéon littéraire, mais dans ce recueil on voit surtout un homme qui doit lutter pour exercer son art, pour rester en relation avec ses lecteurs, un homme engagé dans la lutte pour défendre son peuple même si beaucoup n’ont pas compris la finesse de ses analyses. Pour conclure, j’ai emprunté ce propos à Thomas Quinn Curtis : « Il a réussi à échapper aux dangers de la grande célébrité. Il ne deviendra jamais un Grand Ancien. Sa rafraîchissante modestie lui a permis de rester jeune ». Devant l’Holocauste, il est difficile d’évoquer l’écrivain, on peut toutefois penser à ce qu’il aurait pu écrire dans d’autres circonstances.

Le livre sur le site des Editions Bartillat 

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Notre lâcheté

Alain Berthier

Le Dilettante

Couv Notre lâcheté

Avant de découvrir ce livre, je n’avais même jamais entendu parler de cet auteur né en 1901, il est vrai qu’il n’a hélas écrit que ce seul texte, quel dommage car celui-ci est remarquable. Il fréquentait un petit cénacle d’écrivains bretons en herbe où il a vite admis qu’il n’était pas de la taille de ses compagnons de lettres. Ce n’est pas évident à accepter car ceux-ci n’ont, à ma connaissance, connu qu’un succès d’estime. Ces talents de rédacteur l’ont orienté vers un travail aux revenus plus stables : la rédaction d’une encyclopédie. Après lecture de son texte on comprend son choix, il écrit remarquablement avec une grande précision, choisissant ses mots avec attention. Ses descriptions, ses commentaires, ses analyses sont toujours très précises et très claires, c’est un bonheur de redécouvrir un texte écrit avec une telle application et retrouver des mots oubliés, de déguster des formules succulentes, de véritables aphorismes. Comme celle-ci que j’aime beaucoup : « Elle sait bien qu’à son âge chaque jour ne doit plus être employé qu’à assurer ses nuits ». Cette petite phrase contient à elle seule la quasi-totalité d’un roman.

Son propos, entre roman et essai, raconte comment un jeune homme est devenu lâche, veule et soumis à une vieille prostituée avachie dont il dresse des portraits accablants mais tellement éloquents. Il raconte la parcours de cet enfant mal aimé, nargué pas sa sœur et ses copines, souffre-douleur au collège, éconduit par les filles à l’adolescence qui ne trouve qu’un peu de réconfort dans les bras des prostituées dont il devient un fidèle client jusqu’au jour où l’une d’elles, Paule, se l’accapare pour elle seule.

« Et quand une de ces prostituées devint ma maîtresse et me donna de l’argent plein d’odeurs, cela ne fut rien encore, bien que ceux qu’on paie soient sûrs que l’on tient à eux et qu’on ne les lâchera pas ».

Commence alors un jeu de désamour, chacun ne pouvant plus se passer de l’autre pour des raisons nullement sentimentales. Il jouit du confort et de l’argent de la courtisane décatie tout en s’assurant une compagne pour ses besoins sexuels et elle, sait qu’à son âge, elle ne trouvera plus un autre compagnon pour partager sa vieillesse. Il se haïssent, se réconcilient, font encore semblant de s’aimer, jouent à celui qui dominera l’autre, poussant le jeu toujours de plus en plus loin. Mais, il sait qu’à ce jeu, il perdra toujours et s’avilira de plus en plus.

Une description chirurgicale de la mécanique de l’humiliation conduisant à la bassesse et à l’avilissement, au renoncement à sa propre dignité. Un véritable cours de psychanalyse appliquée démontrant comment un enfant mal aimé et persécuté peut devenir un homme faible et soumis à la première femme venue, qu’elle soit repoussante, amorale, manipulatrice, possessive et d’autres choses encore. Elle s’apitoie pour qu’il s’apitoie sur elle, il s’apitoie sur lui mais elle ne s’apitoie pas sur lui ou seulement pour l’induire en erreur et inspirer sa pitié. Tout un jeu de manipulation que Berthier dénoue comme s’il avait lui-même connu cette humiliation ou comme si quelqu’un de son entourage avait connu cette mésaventure, l’avait ressentie dans sa chair, dans ses tripes, dans son cœur et dans son âme.

Je croyais lire ce petit livre en quelques heures mais il est si dense que j’ai dû marquer des poses pour ne pas me noyer dans toutes ces manipulations, pour ne pas suffoquer sous de telles nuées de haine répandues.

Le livre sur le site du Dilettante

 

 

 

 

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