L’ÉPAISSEUR DU SILENCE et autres textes de PHILIPPE BRAHY

 

L’épaisseur du silence

… Et, pour solutionner l’énigme, un nid-de-poule ou peut-être le creux naturel d’une Pierre qui contenait l’eau lustrale de son baptême, un baptistère. Le silence d’une eau qui ne dirait pas son nom et dont le miroir n’avait que le reflet de lui-même et… l’épaisseur de son silence. Narcisse pouvait s’aimer puisqu’il était, tel un vampire, sans reflet. Il y avait aussi ce chapiteau de poussière patiemment tissé par une tégénaire sur un sol abandonné, une piste aux étoiles sans étoile dont l’unique source de lumière était lunaire. Et ce portrait au visage absent magnifiquement encadré d’un tricot noir en capuche « à mémoire de forme » qui laissait deviner l’être qui l’habitait, mais aussi le vide abyssal dont le regard absent vous fixait pourtant.

 

 

Une bulle d’air creva à la surface de l’eau à la suite du bouillonnement tumultueux produit par l’expulsion de l’air de ses poumons. C’était là, sans aucun doute, sa dernière expiration avant la noyade, l’effet fut celui d’une « alliance » d’eau comme un fumeur ferait un « rond » d’une gorgée de fumée. Et de fumée il était question dans ce looping vertigineux réalisé par trois as de la voltige aérienne. Une course-poursuite de prétendants au titre roi des meilleures figures acrobatiques. Elle s’était donc, in extremis, propulsée de l’eau pour attribuer ce titre au vainqueur et se retrouver à nouveau sous l’eau rédemptrice d’une douche où le verre d’une paroi laissait entrevoir la présence martelée et kaléidoscopique d’un corps se réfléchissant à l’infini. Fallait-il cela pour se retrouver près d’un buisson aux pelotes de neige poudreuse, cotonneux cristaux de glace qui évoquaient le moelleux d’un rouleau d’ouate hydrophile ? Je ne pourrais dire mais je laisse au lecteur occasionnel le soin de juger de cet enchaînement car je vis cet ami en homme solitaire gravir des paysages de paix et d’infini. Un ami s’en aller, sortir de l’image, pour se fondre dans l’immensité inconnue de tous, l’hors cadre du grand départ figé dans le sommeil. Restait sur une étendue d’eau, les reflets zigzagants d’une lune portés par le batillage produit par le sillage d’un bateau fantôme.

 

 

« Mon oeil ! » avait-elle titré sur cette photo, l’exacte traduction de cet aphorisme d’Éric Allard, in Les Belles Phrases : « J’immerge un doigt dans les profondeurs narines. » – Qui avait inspiré l’autre ? Ce portrait de femme équipé de lunettes de moto, le doigt dans le nez et ayant l’air de dire « poil au nez » non sans humour et provocation ; les verres embués et ce regard « charlot » qui montraient son humeur du jour tout porté sur la dérision. Et, comme pour affirmer ce bonheur, cette autre photo de verre blanc cassé : « Verre blanc cassé… bonheur obligé. » Adage cent fois répété par ma mère qui s’écriait ensuite : « celui qui ne fait rien ne casse rien ! ». Fallait-il pour autant se présenter nue et les poignets joints en passant par la case prison, c’était un raccourci osé. Mais c’est ainsi que je retrouvais m’amie à la pose suivante, toute disposée à satisfaire au pire voire d’aller de mal en pis. Ce qui se présenta aux cases suivantes…

 

 

Cinq images résumaient la journée en une « journée de merde ! » À suffoquer même… dans cette image d’une tête bâillonnée de slips à l’exception de l’ovale du visage, me semblait-il ? Puis soudain une mer et son reflet lunaire, le calme plat. Au cliché suivant, posée devant une bibliothèque prestigieuse, une magnifique sculpture en bois, vermoulu et fendu, une sorte de mandarin dans une bure relevée à mi-cuisses. Il était plongé dans la méditation, le coude sur un appui de siège disparu et la main lui soutenant la joue. Je ne pus m’empêcher d’imaginer Le Penseur de Rodin initialement nommer Le poète et qui devait représenter Dante devant les portes de l’Enfer. Ici, à Laeken, je n’en étais pas loin. Puis encore ce cadrage d’une épaule ; d’un avant-bras et d’un sein enduits d’un latex blanc, pelé à hauteur du cou, comme un masque d’où surgirait une nouvelle peau. Restait cette dernière photo, une ancienne forme d’embauchoirs en bois dont le bout était retourné avec ce commentaire pertinent : « Volte-face… ! ».

 

 

Les lettrines de Philippe Brahy sont tirées d’un recueil de Gérard Clery : La Seine en chemise de nuit, contes de Paris, paru chez Caractères en 1999. 

Résultat de recherche d'images pour "Philippe Brahy"
Philippe BRAHY

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s