LES FANTÔMES DE THÉODORE de MARTINE ROUHART (Murmure des Soirs) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

ON S'ATTARDERA DANS LA LENTEUR de MARTINE ROUHART (Les Chants de Jane) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND
Jean-Pierre LEGRAND

J’avais beaucoup aimé La solitude des étoiles. J’ai encore davantage goûté Les fantômes de Théodore qui en est comme la suite lointaine : on y voit reparaître avec plaisir une vieille connaissance mais il n’est nécessaire d’avoir lu le précédent opus pour trouver ses marques.

Une évidence jaillit dès les premières pages : Martine Rouhart a resserré son écriture sans rien perdre de sa poésie, tout en affinant un déroulé narratif qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière ligne. Il ne s’agit pas ici d’un texte hybride comme en voit quelques fois où le récit sert de prétexte à une sorte de poétisation de l’écriture : le plus souvent, les coutures trop visibles de la trame narrative y gênent l’envol ; seule demeure l’impression de n’avoir pas été emmené bien haut ni très loin. Rien de tout cela ici : certes tournée vers l’intime, l’invention romanesque nous emporte, servie par une écriture au plus près des sentiments des différents personnages.

L’histoire, dont nous dirons très peu de choses débute simplement : chaque dimanche selon un rituel quasi immuable une jeune femme, Charlie, rend visite à son père Théodore. Un dimanche d’avril 2018 sa porte reste close ; il ne répond plus au téléphone : il semble avoir disparu.
Au sens propre comme au sens figuré, Charlie mais aussi son frère Paul, vont retrouver ce père qu’ils connaissent si peu.

Le sujet du roman n’est pas tant l’incommunicabilité entre les êtres que l’indicible de certaines souffrances ainsi que le silence gris et froid qui recouvre les enfances dévastées .
Théodore est à sa manière un survivant : sa survie est la victoire fragile d’un être mutilé qui ne peut plus qu’imiter la vie sans la vivre pleinement. Une sorte de simulacre fait de constants décalages.

Pourtant, un élément perturbateur survient qui va précipiter Théodore sur le chemin d’une possible rédemption, d’une sorte de renaissance. Cet événement va aussi profondément modifier l’existence de Charlie et Paul, ainsi que leurs relations avec leur père.

Martine Rouhart

Comme toujours chez Martine Rouhart, le roman est finement construit. Il prend ici la forme d’un récit polyphonique ou la voix de chaque personnage s’exprime à la première personne, sans aucun dialogue et selon les limites étroites d’un espace-temps de quelques mois. L’absence de dialogue a pour effet que le présent des personnages paraît s’estomper pour se muer de manière très poétique en l’arrière plan d’un passé que Théodore a tenté d’occulter, de renier. Cet effet de « tremblé » du présent sous l’effet du passé qui le ronge m’a paru l’une des plus grandes réussites de ce roman.

Très réussis aussi ces quelques personnages dont les relations tracent les contours d’une famille, sorte de galaxie dont chacune des planètes s’attire et se repousse. Il n’y a pas de personnage secondaire : chacun à sa voix propre, son histoire, sa perception des choses. Avec beaucoup d’humanité, l’auteure dessine des portraits sensibles et attachants dont on se souvient, parfois avec beaucoup d’émotion. Par exemple Théodore vu par sa fille : « Je me rappelle tant d’autres détails. Ses yeux clairs, ses cheveux raides de la teinte d’un ciel de pluie, ses sourcils très foncés, sa voix chaude aux tonalités d’automne, sa façon de marcher lourde et traînante ; son visage fatigué comme s’il avait vécu plus que ses années ; ses gestes autour de nous, enveloppants, emplis de sentiments ». On retrouve chez Théodore et dans cette manière si personnelle de nous en parler,  une immanence au monde, pour moi caractéristique des romans de Martine Rouhart.

Sombre et lumineux à la fois, ce beau roman ressemble à nos vies, tissées de non-dits, cernées par le malheur mais ouvertes sur des trésors de tendresse trop souvent contenue. En fermant ce livre l’envie vous prend de serrer dans vos bras un être cher et de « tourner le dos aux nuits obscurs, aux barbelés, au vacarme du monde et de basculer dans le bleu, juste un instant ».

Le roman sur le site de l’éditeur 

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