SILENCE SAUDADE de BARBARA BIGOT-FRIEDEN (Le Chat polaire) / Une lecture de Paul GUIOT

LOUVAIN BRISÉ de PAUL G. DULIEU (Editions Traverse) / Une lecture de Paul GUIOT
Paul GUIOT

La jeune poétesse bretonne nous arrive des confins d’un pays voisin de la Mélancolie. Pour venir jusqu’à nous, elle aura emprunté des voix non balisées et les vaisseaux du cœur – ces vaisseaux qui n’ont rien de bateau.

La saudade, ce sentiment de tristesse, cet état mélancolique, cette souffrance provoquée par l’absence d’une terre ou d’un être aimé, emmène la poétesse dans un voyage au long cours tant sur les pentes du corps humain que sur celles du corps du texte.

Le poème d’ouverture annonce la douleur :

je me tiens
à l’embrasure
de tes paupières
nos linéaments
se croisent
sans s’affleurer
l’aube trempe
dans sa robe
trémière
les morceaux
de saudade
que tu m’as
laissés

Du corps, de ses secrets et de ses secrétions, il sera fait état tout au long du voyage : doigts, ventre, bras, vertèbres, hanches, glotte, salive, chevilles, nuque, bouche, cheveux, paupières, trachée, sourcils, gorge, tête, épine dorsale, fémorale, cœur, myocarde… sont autant d’organes, de membres, de canaux évoqués à fleur de peau.

Les visions s’entrechoquent, nombreuses, sûres-réelles, avec un naturel désarmant, celui qui donne à penser que le texte a coulé d’une source limpide, celui qui, bien sûr, cache le labeur derrière son dénuement.

j’ai poli mes yeux
aux angles ronds
des pierres ponces

couvert mes mains
ma tête mon front
du linon blanc
des tiens

tu as brisé
l’aubier de l’air

des cailloux bleus
sont apparus

Au bord des parchemins parcourus, la poétesse a rempli sa besace de mots-pépites rarement ouïs, tels phosphène, ablué, tessure, évasure, esquille, linon…

Mais la souffrance, la saudade ne se font jamais oublier. Bientôt la tête brûlée éclate avant de rouler dans « l’eau céans » et « On se frappe le cœur/cocard/effraction/du myocarde ».

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Barbara Bigot-Frieden

Silence Saudade est un cri structuré en vers tantôt libres, tantôt rythmés comme la samba. Quelques poèmes m’ont confié vouloir être chantés dès leur première lecture.

nous passons
du tout au rien
et rien du tout
c’est plus ou moins

un toit sans moi
un certain nous
qui se dissout
et qui décroit

on s’est dit tout
du moins je crois
maintenant c’est loin
le jeu échoue

faut-il un plus
ou presque rien
pour qu’on renoue
joue contre main

car tout ou rien
c’est pire que tout ;
liens incertains
et contrecoup

Barbara saupoudre ses poèmes de rimes, de répétitions sonores. Ses textes se lisent tout bas mais ils appellent aussi la lecture à voix haute ou au chant. Plaisir des contrastes d’une écriture décontractée malgré la beauté d’une tristesse lancinante, l’absence de l’autre qui revient sans cesse aiguillonner le « je » du texte.

Soulignons enfin le magnifique travail d’illustration d’Héloïse Schreer. Rarement un recueil de poèmes m’aura semblé être si bien équilibré et mis en page : le choix des couleurs, l’enchevêtrement des poèmes et des dessins tombent sous les yeux comme une évidence Saudade.

Le recueil sur le site de l’éditeur 

 

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