QUELQUES NOTES SUR « ROCCO ET SES FRÈRES » par PHILIPPE LEUCKX

LES LUNES ROUSSES de TÜLIN OZDEMIR / Une chronique de Philippe LEUCKX
Philippe LEUCKX

Que louer dans le beau film « Rocco et ses frères »? Revu si souvent, l’ouvrage de Visconti recèle toujours des surprises, et une lecture attentive fait parfois émerger des scènes inédites. L’épisode « LUCA » se termine ainsi par un plan tracé au cordeau de la ligne de fuite, relayant bien le message : le petit Luca ira de l’avant.

Rocco et ses frères - film 1960 - AlloCiné

D‘une distribution apparemment composite (cinq comédiens français – Girardot, Hanin, Delon, Delair, Cartier (rôle de CIRO) – une Grecque, Paxinou – quelques Italiens tout de même : Stoppa, Cardinale, Salvatori), le cinéaste de « La terre tremble » réussit à tirer le maximum de densité.
La musique – sans doute tributaire des rengaines jazzy du cinéma d’alors , et Fellini, Antonioni n’échappent pas à cela, semble apporter une once de fantaisie lors des séquences inaugurales de découverte de Milan par la famille pauvre du sud, des Lucaniens « autant dire des sauvages » comme une commère d’achélème le clame à sa voisine lors de l’installation de la famille Parrondi dans les sous-sols.
La caméra de Visconti fouille les lieux :les grands ensembles comme dans « La notte », « Les garçons », « La dolce vita », « Mamma Roma »; les rues du soir; les grilles; les usines (Alfa Romeo); les terrains vagues (la fameuse séquence de viol et l’autre tragique de l’assassinat).
Rocco (Delon, un Delon sans tics), Simone (Salvatori), Nadia (Girardot), Ciro (Max Cartier), la mater dolorosa (Paxinou), les managers sportifs (Hanin, Stoppa) : autant de personnages crayonnés dans toutes les nuances et subtilités. Quoique les symboles (le fils prodigue, la mère tragique, le « saint », la prostituée) ne tardent guère à s’afficher à l’écran derrière la sombre histoire. Les comédiens donnent à ces figures une nature charnelle, sensuelle, de vie, d’amour, de lutte, de bien, de mal.
Les cinq fils de la mère tragique, veuve, exilée de son chez soi, dans une grande ville, Vincenzo, Rocco, Simone, Ciro et Luca sont autant de variations de l’être fragilisé, sont autant de destins qui vont soit trouver mesure ou égarement.
Ce film de 1960 (chef-d’oeuvre d’une année qui en compta quelques autres : « L’Avventura », « La dolce vita ») rend compte subtilement d’une société gangrenée par les « avancements », par les dichotomies nord-sud italien, par le relief nouveau attribué à la cellule familiale (en termes d’inclusion, d’indépendance…)
Sans aucun moralisme, le cinéaste assène de sérieuses réflexions sur les soubresauts d’une fratrie, sur la place du mal (qu’on peut faire à autrui, qu’on peut se donner à soi) dans le chef du personnage quasi dostoïevskien de Simone (fragile, machiste, violent, buté, fou jaloux, criminel).
C’est une œuvre sombre avec quelques éclaircies : Ciro, volontaire, studieux, ouvrier chez Alfa, est une pure positivité, tandis que le personnage tenu à bout de bras par Delon, Rocco, est tout à la fois bon, agneau pour le loup, sensible et finalement autodestructeur par sa naïveté, son besoin incessant d’innocence et de retour au pays fœtal, natal.
Tributaire du néoréalisme, le film garde cette patine d’un noir et blanc épuré, qui tranche ainsi les significations du film en les hissant à une mesure tragique du monde. En cela, la fin ouverte (avec Luca) rejoint bien celle, aussi béante, de « Ladri di biciclette », avec les pleurs du père et la main de Bruno qui vient se loger dans la sienne, comme une assurance pour l’avenir.

 

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