SE DÉPASSER POUR S’ATTEINDRE – LE TRÈS BEAU FILM DE STEFAN THIBEAU CONSACRÉ À MARCEL MOREAU par PHILIPPE LEUCKX

Philippe Leuckx (auteur de D'Enfances) - Babelio
Philippe LEUCKX

D‘une moustache fine l’autre, le relais physique et une certaine ressemblance (d’hidalgo) : il suffit de voir Marcel jeune, la trentaine, arborant moustache et lunettes lorsque Jacques Antoine l’interviewait au milieu des années soixante. Stefan, au même âge, a décidé, après un engouement pour les livres, une longue fréquentation amicale, de lui donner cet hommage de vingt-sept intervenants qui déroulent, en 79 minutes, le fil d’une vie tout enlacée au verbe à défendre.

De l’éclatement à la fusion, de l’incandescence à l’indécence, du volcan qui bout à la tendresse jamais dissimulée, de la pensée anarchiste à la révolution intérieure sans cesse à relancer (il ne croyait plus vraiment à la collective, souvent leurrante)…le profil est d’une luminosité étonnante.

Se dépasser pour s'atteindre | Cine Ecran

Voilà Moreau (qui n’a plus vu d’école à partir de quinze ans) devenu correcteur du « Soir » (à la grande époque où le rédac’chef souhaitait que tout le monde écrivît gris), relégué aux entrailles des bureaux, au 36e dessous, remuer lentement et sûrement, de cette grisaille, les ferments vifs d’une œuvre.

Né à Boussu (« Toute cette boue sue » – ville minière, du père couvreur, décédé à 51 ans), Marcel est devenu employé, s’installe avec Danny, les enfants à Bruxelles, puis c’est le départ pour Paris (1968). « Quintes » (1963), « Bannière de bave » (1965) ont trouvé des critiques élogieuses pour dire ces fulgurances, ces bouillonnements, ce style intérieur qui fulmine (proche des Artaud et Arrabal). Selon Marcel, la mesure de nos sociétés (l’ordre, ne pas déborder) est le pire des éteignoirs d’énergie et de souffle.

Il fallait un cinéaste, fils de comédiens et d’animateurs culturels, pour relater avec justesse ce parcours d’un « fou » du verbe.
De 1963 à 2018, chez nombre d’éditeurs (Buchet-Chastel, Gallimard, Luneau Ascot, La Différence, Denoël, Lettres vives, Cadex, Bourgois), l’écrivain a donné une bonne soixantaine de livres.

Duplat (dans « La Libre » de ce 6 avril 2020), Cartano (dès 1977 dans le fameux « Dictionnaire de littérature française », dirigé par Claude Bonnefoy), Baronian (dans son bel article de son « Dictionnaire amoureux de la Belgique ») ont tracé de l’écrivain bouillant un portrait juste : l’importance du styliste (qui n’aura vécu que pour nourrir la langue, entre autres de beaux néologismes : « le coin lacrymaliste de la cuisine »), l’énergie dégagée de la lecture de l’œuvre (écrire pour vivifier celle et celui qui vous lisent).

Hors mondanité, coteries, il est l’image même de l’écrivain solitaire (ne dit-il pas que la solitude l’empêche de mal penser de la famille, comme tant – Famille, je vous hais !), tout à son verbe. Il avait toutefois obtenu quelques prix (Malpertuis 1979 – Grand Prix de la Ville de Mons – Prix Charles Plisnier).

L’écrivain, marqué par la mort du père, avait perdu il y a peu sa sœur Lydie, et , frôlant sans cesse la tragédie, avait failli perdre la vie dans un naufrage (« Eleanna »). Il était aussi un « fou » de voyages (Iran, NY, …)

Défilent ici des amoureux de ce verbe : Sojcher, Godin, Frédéric Baal, des peintres proches de son univers (à la Rustin), de jeunes écrivaines proches (Sophie Buysse), des professeurs de littérature ou encore notre spécialiste des lettres belges, Quaghebeur, qui répète l’importance de l’écrivain belge et bien sûr les Hainuyers littéraires qui l’adoraient (Françoise Houdart, Daniel Charneux, Françoise Delmez).

La très belle musique d’Oivier Terwagne (chanteur, poète), la voix de Jean-Claude Drouot relatant ce parcours extraordinaire, celle aussi de sa très jeune amie, grande connaisseuse de son œuvre, Morgane Vanschepdael, ajoutent à la beauté de l’entreprise de Stefan Thibeau, documentariste qui se cache pour laisser toute la place à l’invité, nous invitant ainsi à nous dépasser pour atteindre quelque vérité littéraire.

Marcel est mort ce 4 avril à Bobigny. Il aurait eu 87 ans le 16.

« Se dépasser pour s’atteindre » –2019 – La Roulotte théâtrale – Hainaut Culture

 

 

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