L’AIR ET LES SONGES de GASTON BACHELARD (José Corti) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Gaston Bachelard est un véritable OVNI dans notre paysage culturel . Son œuvre tient à la fois de la philosophie, de la psychologie, de la poésie et de la critique littéraire, le tout, abordé dans un style très musical, traversé de flamboyances, animé d’un souffle parfois proche de l’incandescence.

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Après une série d’études arides consacrées à l’épistémologie, Bachelard se tourne vers ce qui le passionne le plus dans l’esprit humain : l’imagination et le rêve. Il prend alors pour objet de ses recherches ce qui, à ses yeux, est le produit même de l’alchimie onirique et imaginative : la poésie.

Bachelard pose le principe que l’imagination est la valeur psychique fondamentale. Elle est « faculté de déformer les images fournies par la perception ». Si, écrit Bachelard, une image ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas imagination ; il y a simplement perception ou souvenir d’une perception. « Percevoir et imaginer sont aussi antithétiques que présence et absence. Imaginer, c’est s’absenter, c’est s’élancer vers une vie nouvelle ».

Cette prodigalité, cette profusion de l’activité idéative et rêveuse n’est cependant pas totalement anarchique. A l’étude de ses concrétions que sont les poèmes ou plus largement les images littéraires, on peut discerner une typologie où apparaît que l’imagination créatrice prend appui, à son origine, sur tout ou partie des quatre éléments de la cosmogonie classique que sont l’air, le feu, l’eau et la terre.  Ce sont « les hormones de l’imagination. Ils mettent en action des groupes d’images. Ils servent à l’assimilation intime du réel dispersé dans ses formes ». C’est ce que Bachelard appelle l’imagination matérielle. Certes, même  au plus profond de nos songes, aucun de ces quatre éléments n’est imaginé dans son inertie : chaque élément est travaillé dans son dynamisme spécifique, dans le champ de forces qui lui est particulier. Cette congruence d’une dynamique, d’une énergie et d’une matière alimente l’imagination dynamique.

Ainsi, l’image formelle, onirique ou poétique modèle une matière et obéit à une dynamique A chaque objet imaginé, la matière indifférenciée procure sa densité d’être spécifique tandis que sa dynamique propre lui donne son exacte énergie de devenir. En retour, l’image poétique, en une espèce de magie ondulatoire, émet chez le lecteur sa propre imagination dynamique et suscite tout en les renouvelant, la résurgence d’images fondamentales. Dans l’acception bachelardienne, la déformation dynamique de l’image s’affranchit des données visuelles dont elle s’abstrait par le langage qui en retour s’enrichit d’un nouveau sens. Une image littéraire, écrit Bachelard, c’est un sens à l’état naissant ; le mot – le vieux mot – vient y recevoir une signification nouvelle. Mais cela ne suffit pas encore : l’image littéraire doit s’enrichir d’un onirisme nouveau. « Signifier autre chose et faire rêver autrement, telle est la double fonction de l’image littéraire.  L’image littéraire promulgue des sonorités écrites. Une sorte d’oreille abstraite, apte à saisir des voix tacites, s’éveille en écrivant. La plume chante ». Texte merveilleux qui fait se rejoindre créations littéraire et musicale.

Même si elle joue fréquemment des quatre éléments en les combinant, l’imagination matérielle aime à privilégier l’un d’entre eux dont elle imprègne tout un monde, lui donnant sa tonalité propre. Dans L’Air et les songes, Bachelard isole l’élément aérien comme constitutif d’un type d’imagination. De toutes les « matières », l’air est sans doute l’une des moins substantielles. Sa matérialité est évanescente : chez les auteurs plus sensualistes, les qualités les plus substantielles de l’air sont les odeurs dont celui-ci est le support. Portés par l’air, une odeur, un parfum évoquant un infini. Pour un Shelley, nous dit Bachelard, « l’air est une fleur immense, l’essence florale de la terre entière ». En revanche, l’air nietzschéen est une étrange substance sans qualités substantielles : dans l’air « Nietzsche ne rêve qu’à la tonicité : le froid et le vide ». Cette tonicité est celle de la liberté et du total devenir.

L’immatérialité relative de l’air en fait le lieu privilégié de l’imagination dynamique et de la supériorité de ses images sur les images purement (bassement ?) visuelles. En effet, avec l’air, le mouvement prime la substance.

Bachelard le dormeur éveillé – Les chemins de la philosophie par ...

Un exemple fera mieux comprendre l’enjeu de cette dialectique. Bachelard lit un petit texte du poète Eichendorff sur l’alouette, l’oiseau fétiche des romantiques : « Enfin, je vis dans le ciel de longues bandes rougeâtres aussi légères que la trace d’une haleine sur un miroir ; déjà une alouette chantait au plus haut des airs au-dessus de la vallée. Alors une grande clarté envahit mon âme à ce salut matinal, et toute crainte disparut ».
Bachelard commente : « La description dynamique de l’alouette est celle d’un monde en éveil qui chante par un de ses points. Vous perdrez votre temps à surprendre ce monde dans son origine, alors qu’il vit déjà dans son expansion. Vous perdrez votre temps à l’analyser, alors qu’il est synthèse pure de l’être et d’un devenir – d’un vol et d’un chant. Le monde qu’anime l’alouette est le plus indifférencié des univers. C’est le monde de la plaine, de la plaine d’octobre où le soleil levant est dissout tout entier dans la brume infinie. Un tel monde a une richesse en profondeur , en hauteur, en volume, sans ostentation. C’est pour un tel monde sans dessin que l’invisible alouette chante ».
Philosophiquement et poétiquement, Bachelard vient de nous démontrer l’impossibilité de décrire cette alouette formellement dans le règne des images visuelles ; ce que le poète nous a suggéré, c’est son invisibilité éclatante, son mouvement imaginé, rêvé.

Bachelard s’attarde longuement sur notre songerie la plus aérienne : le rêve de vol. Chacun de nous en a certainement déjà fait l’expérience au moins une fois dans sa vie. Très finement, le philosophe note que, dans le monde du rêve, on ne vole pas parce qu’on a des ailes, on se croit des ailes parce qu’on a volé. Le vol onirique est moins visuel que dynamique : l’impression onirique dominante est faite d’une « véritable légèreté substantielle, d’une légèreté de tout l’être, d’une légèreté en soi dont la cause, n’est pas connue du rêveur ». Pour l’imagination matérielle, « le vol n’est pas une mécanique à inventer, c’est une matière à transmuer ». Transposée dans le monde poétique ou simplement vécue par la méditation, cette invitation à l’envol induit dans la conscience un sentiment d’allègement, d’allégresse toujours solidaire de l’impression d’une légère ascension. Par le rêve et la médiation du langage, Bachelard nous invite à une sorte d’empathie avec un réel dynamiquement transmué par notre imagination. Tout cela pourrait conduire à une sorte de mysticisme. Pourtant il n’en est rien. Il n’y a pas de transcendance chez Bachelard. A le suivre, jamais nous n’éprouverons le bonheur complet d’une transcendance intégrale qui nous transporterait dans un monde  nouveau. L’infini n’est pas habitable : notre espace psychique est celui de la différentielle temporalisée par le verbe : « Ici, écrit-il, pas plus loin, tout près du mot poétique, tout près du mot en train d’imaginer, on doit trouver une différentielle d’ascension psychique ».

Pas de mysticisme donc, mais une forme d’éthique ; une éthique de la verticalité. Si bien des rêves de vol naissent dans une émulation de la verticalité devant les êtres droits (un arbre, une tour et pourquoi pas même la flamme d’une chandelle), c’est que, pour le philosophe, l’’homme en tant qu’homme ne peut vivre horizontalement. L’onirisme « aérien » intimement ressenti est une invitation au courage de vivre contre la pesanteur, de vivre « verticalement ».

On sort de ce livre l’esprit rendu un peu ivre par l’altitude et avide du premier songe qui nous élèvera  vers ce monde – notre monde – où « l’azur, l’onde, le sol, tout est envolement ».

Le livre sur le site des Editions Corti

L’Air et les songes au Livre de poche

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Une causerie de Bachelard (en 1954) sur les poèmes de l’air

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