2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : CHEMINS DE TRAVERSE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : FANTASMAGORIE FERROVIAIRE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Pour construire cette chronique j’ai réuni deux auteures qui ont confié leur plume, plutôt leur clavier, à des narratrices qui ont raconté, comment mal aimées de leurs parents et mal acceptées par beaucoup d’autres, souvent sous la contrainte, elles ont dû emprunter des chemins de traverse pour se construire un vie qui correspondait mieux à leur choix qu’à ceux de leurs parents. Ne connaissant pas ces deux auteures, je précise bien que ce sont les narratrices qu’elles ont créées qui racontent leur vie. Je fais toujours bien la différence entre auteure et narratrice. L’auteure invente la narratrice qui écrira le texte, parfois les deux peuvent se confondre.

 

Les beaux jours

Annie Préaux

M.E.O.

Les beaux jours - Annie Préaux - Babelio

Sa grand-mère l’a prévenue ses beaux jours sont révolus, quelques gouttes de sang tachent le fond de sa culotte, elle va passer du stade d’enfant à celui de femme pubère. Tout ça elle ne le sait pas encore, elle ne sait pas ce que c’est, elle n’y comprend rien et on ne veut rien lui dire.

La narratrice, je ne sais pas si cette histoire est autobiographique ou non, c’est la raison pour laquelle, je l’attribuerai à la narratrice et non à l’auteure, a choisi un habile processus littéraire pour raconter son adolescence, comment elle l’a conditionnée pour aborder sa vie d’adulte et la vie de senior qui l’attend peut-être en racontant celle de sa cousine qu’elle accompagne sur le dur chemin du grand âge. Elle raconte en alternance son adolescence et ses visites à s vieille cousine établissant ainsi une sorte de pont entre les deux bouts d’une vie.

C’était dans un village du Borinage, à l’époque où cette riche région minière devenait une immense friche industrielle, où les fortunes se défaisaient beaucoup plus vite qu’elles s’étaient constituées. Ainsi, après le décès de son père, la mère fut obligée de fermer la petite fabrique que la famille exploitait, en laissant une vingtaine d’ouvrières sur le carreau. Annette, la narratrice terrorisée par les prédications sataniques de sa grand-mère refuse de devenir une femme, ne s’aime pas, se déteste même au point d’en devenir anorexique.

« Contrairement aux vraies anorexiques, je ne me pèse jamais, je ne contrôle rien. Je ne souhaite pas être mince ou grosse. Je hais tout simplement cette chair qui recouvre mon squelette et qui saigne irrégulièrement. Je déteste mes points noirs, mes boutons, mes poils. Ma peau. Mes os. »

Annie Préaux
Annie Préaux

Elle se révolte contre tout, contre sa famille qui ne lui dit rien, qui la traite comme une enfant, contre l’école où, bien qu’elle soit une élève brillante, la maltraite et l’accuse d’être l’instigatrice de tous les mauvais coups fomentés au sein l’institution. C’est une rebelle, on la considère et la traite comme telle. Elle s‘oppose surtout à la religion, notamment celle pratiquée par sa grand-mère qui, restée au temps des rites et croyances le plus obscures, les plus contraignants, les abscons, ceux qu’elle l’oblige à pratiquer comme elle.

Cette religion que sa cousine Jeannette, un peu plus vieille qu’elle, respecte pointilleusement jusque dans ses plus obscures pratiques, quitte à inventer d’autres pour paraître encore meilleure catholique et être sûre d’aller directement au Paradis. Mais Jeannette subit la dégénérescence qui affecte de nombreuses personnes âgées, Annette décrit sa lente mais inéluctable dégradation physique et mentale. En pensant certainement dans un petit coin de sa tête que le début de sa descente, à elle, se rapproche de plus en plus. Je l’imagine aisément, je partage le même âge que l’auteure…

Un roman court, plein d’humanité et d’émotion qui survole, d’une adolescence douloureuse à une fin de vie dégradante, tout ce qui peut constituer une vie, la sienne peut-être, consacrée à de multiples engagements dont la défense de la cause des femmes très présente dans ce texte. Cette biographie est aussi un plaidoyer contre toutes les contraintes imposées aux jeunes filles, aux femmes, aux personnes âgées par des religions bigotes, castratrices, liberticides… dont des familles et des institutions usent et abusent encore pour maintenir leur pouvoir.

Le livre sur le site de M.E.O.

Bio-bibliographie d’Annie Préaux

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Au fond un jardinet étouffé

Morgane Vanschepdael

Maelström

BSC #84 Au fond un jardinet étouffé

« Je sors tous, les pensées, les viscères, les souvenirs, les contes élaborés dans les limbes… J’éclos lentement sous des trombes de phrases qui s’attachent à moi et je m’accroche à elles. »

L’auteure raconte comment l’écriture, la mise en mots de ses mésaventures bruxelloises l’a libérée du poids pesant sur ses épaules depuis qu’elle a quitté sa Gaume natale. Elle est née dans cette campagne, « Ici » où une héroïne de Christine van Acker s’est réfugiée pour oublier les affres de la capitale. Elle a travaillé dur, nettoyant les box, charriant le fumier mais elle a aussi bien profité de la nature, du grand air et de la forêt. Comme les loisirs n’étaient pas très fréquents, elle a beaucoup lu du théâtre et des romans notamment d’Oscar Wilde et de Samuel Beckett ses auteurs fétiches.

Elle était bonne élève, alors on l’a mise incitée à poursuivre ses études à la capitale mais elle n’était pas prête à affronter, la ville, la foule, le confinement, les règles de toutes sortes, …, elle a échoué, recommencé dans une autre école où elle ne s’est pas mieux intégrée. Heureusement, elle est partie en stage à Malte où elle a retrouvé la liberté et découvert la fête qui ne s’achève que lorsque le soleil se lève. Mais toutes les belles choses ont un terme, il a fallu rentrer à Bruxelles, retrouver la grisaille, les contraintes, les amies et amis pas tous très francs.

Morgane Vanschepdael (morgouille) sur Pinterest
Morgane Vanschepdael

Alors, elle a jeté sur ses pages avec encore plus de fougue des mots qu’elle griffonnait depuis longtemps déjà pour raconter son histoire, ses mésaventures, ses doutes, ses terreurs, ses angoisses devant son avenir. Et un beau jour, un petit matin après la fête peut-être, un lecteur a trouvé ses mots beaux, touchants, émouvants … il l’a incitée à écrire encore et encore et voilà le début d’une histoire qui conduit à la rédaction de cette première publication.

Espérons qu’il y en aura d’autres de la même verve, dégageant la même énergie, la même volonté de transcender la terreur en sensation artistique pour s’installer dans le monde du théâtre et des lettres. Et peut-être que nous avons mangé, le même soir, des crêpes avec les doigts au Kokob, en laissant la première bouchée à son voisin, par une froide nuit hivernale mais chaleureuse et enfiévrée.

L’ouvrage sur le site de Maelström

Morgane Vanschepdael sur Babelio

 

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