ROSA de MARCEL SEL (Onlit) / Une chronique de Jean-Pierre LEGRAND

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre LEGRAND

« Tu vas écrire un roman qu’il m’a dit. C’était un ordre »
Le roman de Marcel Sel, Rosa démarre en trombe ; mise sur orbite immédiate : on ne le lâche plus.

Marcel Sel, Rosa

Vivant au crochet du « Père », Maurice, «  le Fils » se voit donc intimer l’ordre d’écrire un roman. Il sera rémunéré 30 Euros la page. Ecrire, c’est bien beau, mais sur quoi ?  « On écrit toujours contre » nous dit Aragon. Après quelques tâtonnements Maurice trouve sa machine de guerre : il va resservir à son père, l’histoire de Rosa Molinari, sa grand-mère. Depuis que Nonno, le grand-père est mort, Maurice est en effet le seul à savoir que Rosa est morte en déportation, victime du régime fasciste italien, non sans avoir d’abord été, comme des millions de concitoyens, subjuguée par le Duce.

C’est Nonno qui lui a tout dit sous le sceau du secret, lorsqu’il avait quatorze ans. Albert Paliomberi , le Père, n’en a jamais rien su. Il croit qu’un jour, Rosa, sa mère, est partie. Alors le Père va payer, à chaque ligne.

« Et je sais moi,  s’exclame Maurice, pourquoi Nonno s’est tu toute sa vie. Albert le saura lui aussi en temps utile. Je le lui écrirai. S’il peut me lire. S’il peut m’entendre. Je n’ai pas eu le père que je voulais mais aujourd’hui, j’ai une chance de le lui faire savoir ».

Le récit en abîme  qui reconstitue l’histoire de la famille du narrateur nous replonge dans l’Italie fasciste puis nous permet de suivre le parcours de l’immigration italienne en Belgique. De manière très subtile, via le récit à la première personne de Maurice, l’auteur explore la tension entre l’amour fantasmé de la patrie d’origine et la tendresse refoulée pour la patrie d’accueil, inconsciemment vécue comme territoire de la chute.

En évitant l’écueil de la couleur locale, l’auteur, parvient par un style simple mais très imagé, à nous faire ressentir le charme si particulier de l’Italie, perceptible dès les premiers pas sur son sol. Ainsi l’arrivée à Vernazza, minuscule port de pêche engoncé entre mer et montagne : « Ils arrivèrent à la grande maison rouge. Elle était entourée de deux bicoques étroites qui semblaient s’y adosser pour ne pas s’écrouler. Il n’y a d’ailleurs que ça dans la rue principale de  Vernazza : des maisons ivres ». Cette description par petites touches gagne aussi les personnages et singulièrement celui de Rosa que le travail de mémoire saisit dans ce qu’elle a de plus impondérable et pourtant la caractérise le mieux : le mouvement, l’énergie : « J’arrive dans la pièce, je vois sa robe qui se redresse et virevolte, une robe pleine de couleurs ».

Marcel Sel. Le blogueur le plus lu à Bruxelles - Brusselslife.be
Marcel Sel

En imbriquant la temporalité de Rosa et celle du narrateur, Marcel Sel suscite une intéressante méditation sur la transmission. Quand les choses se passent bien, la vie circule au sein de cette galaxie qu’est une famille. Chez les Paliomberi et les Molinari tout se passe comme si le séisme fasciste puis le drame de la déportation, avec son poids de culpabilité et de trahison, détournaient le sang de sa source. Le non-dit envahit la scène familiale, plus rien ne circule, les échanges sont fonctionnels à l’image de cette fausse connivence entre Albert et son fils aîné ; seuls quelques gestes de tendresse – la façon furtive de Nonno de serrer deux fois la main de son petit-fils comme on le faisait dans la famille – ont subsisté, maigre héritage des années révolues. Un rapport névrotique au  passé s’installe et contamine les générations suivantes. Le roman le montre bien ; en faisant de son petit-fils son confident, Nonno lui a imposé sa douleur et son désespoir tout en lui insufflant un paralysant nihilisme.

Insérée dans le cadre narratif, la séquence fasciste est abordée avec beaucoup de naturel par la réfraction des souvenirs d’enfance de Rosa qui donne, au personnage de Mussolini, une coloration presque mythologique : « Rosa pestait contre ce figlo di putanna de Mussolini. Ils avaient un contrat, depuis ses neufs ans, quand il l’avait saluée au Decennale et qu’elle avait chanté pour lui. Elle lui avait donné sa foi presqu’aussi forte que celle qu’elle avait pour le Tout-Puissant. Mais le 5 décembre 1943, le Ministère de l’intérieur avait ordonné l’arrestation de tous les juifs (…). Elle, menacée de déportation avait décidé de résister ». L’innocence trompée d’une enfant recoupe le sentiment de trahison de tout un peuple dont le retournement est saisissant. On peut y voir une versatilité opportuniste ; j’incline davantage à y reconnaître l’heureuse fatalité qui, tôt ou tard, abat les dictatures et les tyrannies de toutes sortes, déjà décrite par Lamennais voici près de deux siècles :« S’enfonçant toujours plus loin dans le mal, elles rencontrent enfin aune autre nécessité, supérieure à celle qui les pousse, l’invincible nécessité des lois qui régissent la nature humaine. Arrivés là, nul moyen d’avancer ni de retourner en arrière ; et le passé les écrase contre l’avenir ».

Le roman de Sel explore enfin le rapport entre la sublimation de l’œuvre où tout se tient et l’apparente banalité de l’existence réelle. De quel roman sommes-nous le héros ; quel est la densité d’être de toutes ces personnes  – simples protagonistes ou personnages ? – que nous côtoyons. Y a-t-il un sens dans la grisaille apparente de nos vies ?  Par la catharsis de l’écriture et la perspective nouvelle que celle-ci va dessiner, le narrateur assumera enfin son destin d’homme.

Rosa (format poche)

Le roman sur le site d’ONLIT (en format poche)

Un blog de sel, le blog de Marcel SEL

 

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