2020 – LECTURES POUR CONFINÉS : PETITS MAIS TALENTUEUX / La chronique de Denis BILLAMBOZ

LA SAISON LITTÉRAIRE 2019-2020 : MES CARNETS DE POÉSIE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

Ils n’occupent pas des kilomètres de rayonnages dans les librairies et autres commerces distribuant des livres, ils défraient rarement la chronique littéraire, ils raflent peu de prix dits littéraires et pourtant les éditeurs dits petits éditent des livres, pour la plupart, de grandes qualités. Petits par la quantité, ils sont grands par le talent qui ruisselle dans leurs ateliers. Pour ma part, je préfère les qualifier d’indépendants car ils tiennent, avant tout, à leur liberté de choix et d’expression à travers les livres qu’ils publient. Pour leur rendre hommage, j’en ai réuni trois dans cette chronique : Gros Textes avec un recueil de textes courts de Jean-Claude MARTIN, Louise Bottu éditions avec un recueil de textes de Christophe ESNAULT et Bleu d’encre avec un recueil de poésie de Liliane SCHRAÜWEN.

 

Ne vous ABC jamais

Jean-Claude Martin

Gros textes

Comme un encyclopédiste Jean-Claude Martin a rassemblé le savoir sous forme d’un abécédaire. Pour chaque lettre, il a écrit une sorte de présentation, mettant en valeur tous les qualités et défauts qu’il lui semble bon de prêter à chacune d’elles. Pour l’exemple, j’ai pris au hasard la présentation de la lettre « P », voici donc comme il la définit :

« Doit-on lâcher P et l’abandonner en rase campagne, pour qu’il n’incommode plus personne ? Ce serait lâche, et on y perdrait aussi paix et paie. Entre paillasse et purin, il y a des P qui méritent qu’on les entende, qu’on les sente, qu’on les fête, qu’on les honore ! Oublions donc pétoire, pétaudière, et le triste maréchal Pétrin, pour laisser P s’envoler comme un papillon au paradis des passiflores, pénard comme un pélican, pétillant tel Dom Pérignon, poétique et pyramide, pénétrant … »

Jean-Claude Martin a beaucoup d’humour mais aussi un brin d’impertinence, il joue avec virtuosité du jeu de mots, du calembour, de l‘allusion, de l’assonance, de l’allitération. Il sait débusquer la moindre faille dans le langage, dans son utilisation, pour introduire un double sens, un contre sens, une incongruité, un paradoxe, une inconvenance, un fou rire, …, et même parfois un éclat de rire. Mais il ne limite pas son chant à la rigolade, il déverse aussi dans ses définitions son immense culture et son grand savoir et beaucoup de poésie.

Jean-Claude Martin / Maison des écrivains et de la littérature
Jean-Claude Martin

Il mobilise toutes sa riche culture et tout son talent poétique pour définir les mots qu’il associe à chacune des lettres, les mots le plus couramment usités ou au contraire des mots presque disparus comme « frusquin » qui ne sort plus sans son saint. Pour vous montrer un exemple, j’ai choisi un mot bien courant, utilisé à plusieurs fins : « gorge », en voici sa définition selon Jean-Claude Martin :

« Gorge, hélas, attire tout, « dans » et « sous » : un chat, le cœur, un couteau, un pistolet… On la prend, on la serre, on l’échaude, on lui fait rentrer des mots dont elle n’a pas besoin, on la fait rendre… Heureusement on inventa… soutien-gorge. Elle put alors se déployer, rire et exposer aux yeux du monde sa beauté. Certains décolletés sont de véritables sopranos. « Gorgeous » disent les Anglais. A déguster par longues, lentes et tendres gorgées. Gorge est sauvée… »

Lire cet abécédaire, c’est non seulement mesurer toute l’étendue des capacités de notre langue, c’est aussi constater comment son usage la fait évoluer et la rend vivante, de plus en plus vivante. Merci Jean-Claude de nous avoir prêté, le temps de cette lecture, une part de ton immense érudition.

Le recueil sur le site de Gros Textes 

 

livre automne vent dans les pages Image, GIF animé

 

Ville ou jouir et autres textes navrants

Christophe Esnault

Editions Louise Bottu

couv-ville A.jpg

Christophe Esnault, je l’ai déjà croisé notamment lors de la lecture de Neuroleptie dans lequel il exprime sa dépendance aux médicaments, son angoisse, ses frayeurs, sa lutte, son courage, son espoir et sa volonté de s’en sortir. Dans ce recueil, j’ai retrouvé le poète et son écriture claire, nette, précise, fluide, dépouillée, même s’il écrit surtout en prose, révolté, mais surtout misanthrope, un peu aigri.

Apologie du revuiste par Christophe Esnault, le site des revues ...
Christophe Esnault

Ce recueil se compose de :

  • deux textes qui se complètent pour raconter l’histoire d’un gars qui a raté son suicide et qui retrouve la vie en fuyant dans les paradis artificiels : drogue, alcool, sexe sans amour, débridé et très éclectique (hétéro, homo, trans). Rejetant la société dans son ensemble, n’acceptant pas l’autre, il se passionne pour le collage d’aphorismes monumentaux à travers la ville.
  • Dans une seconde partie rédigée en petits textes de quelques vers, il précise sa réflexion sur les sujets qui le préoccupent.
  • Suivent ensuite une série de réflexions, aphorismes, définitions, slogans, revendication, contre les autres, et tout ce que la société propose à travers ces autres.
  • Les mots d’Antonin, un texte sur la culpabilité.
  • Un bonus à l’usage des prétendants à la publication complète le recueil, il m’a rappelé, à l’inverse, les courriers adressés à Raymond Queneau alors chez Gallimard, que Dominique Charnay a rassemblé dans un ouvrage intitulé « Cher Monsieur Queneau» et sous-titré : « Dans l’antichambre des recalés de l’écriture ».

Toutes les composantes de ce recueils s‘articulent autour de la misanthropie du narrateur, qui n’est pas forcément l’auteur, de son rejet de la société, de tout ce qui a été créé, inventé, décidé, construit, … par l’autre. Un rejet viscéral de la société, du monde tel qu’il est et même s’il était autrement car il serait toujours le fruit des autres qu’il ne tolère pas. Quelques expressions, quelques réflexions, quelques principes ou maximes illustrent bien cette misanthropie :

« Je n’aime pas les gens et je n’ai jamais eu besoin d’eux pour vivre ma vie. »

La rejet de l’autre va jusqu’à la peur de lui ressembler :

« La peur de ressembler un peu

A mes contemporains

Est un monde de terreur… »

La répulsion conduit jusqu’au cynisme :

« Qu’est-ce qu’il peut être merveilleux 

De penser à tous ces gens

Qu’on a la chance

De ne pas connaître »

Jusqu’au rejet de la vie des autres, laissant penser que seule la vie qu’il voudrait mener aurait un sens :

« Quand je dis votre vie, je suis gentil avec vous car je sais bien que vous n’avez pas de vie. »

Le narrateur connait certainement une autre façon de vivre, d’aimer, de se nourrir, de créer, de s’évader ailleurs, plus loin, plus haut…, alors pourquoi ne pas l’écouter ?

Le livre sur le site des Ed. Louise Bottu 

 

livre automne vent dans les pages Image, GIF animé

 

Nuages et vestiges

Liliane Schraûwen

Bleu d’encre

Dans des vers aussi libres que le vent, empreints d’un romantisme lyrique, Liliane Schraûwen chante sa ville, les arts, le patrimoine, la nature, …, tout ce qui l’entoure, tout ce qui pourrait faire de Bruxelles la plus belle des villes pour les touristes, la plus romantique pour les amoureux, la plus enchanteresse pour la poétesse et pour toutes les femmes qu’elle raconte, plusieurs femmes, une seule femme ? On ne sait, une ou plusieurs femmes qui résumeraient le sort de toutes les femmes ayant vécu toutes les aventures, tous les drames qu’elle met dans ses vers inondés de désillusion et de désespoir. Elle veut

« Ecrire écrire écrire

Et l’encre coule

Comme du sang

Comme du sang sur le papier

… »

Elle veut écrire pour dire tout ce qu’elle a subi, tout ce qu’on lui a fait subir, sa lassitude, son envie d’en finir :

 « …

Cela fait mille ans que j’y vis

Que j’y survis toujours plus seule

Toujours plus triste plus perdue 

…»

Elle se souvient de son enfance de ses parents, de ses amours de ses amants, de ses échecs, des abandons accablants qui l’ont torturée, elle ne supporte plus la solitude qu’on lui a infligée.

À DEUX PAS DE CHEZ VOUS de LILIANE SCHRAÛWEN – LES BELLES PHRASES
Liliane Schraüwen

Dans ce recueil de poèmes tous différents, l’auteure dévide un fil rouge en racontant une histoire, une histoire triste douloureuse, une histoire d’abandon, une histoire de solitude, une histoire d’enfants partis, emmenés même, une histoire d’amour évanoui, une histoire de violence, une grande désillusion, un profond désespoir, un désir de fin. Le sang inonde les vers, le sang de la défloraison, le sang de l’enfantement, le sang qui coule sous la lame qui court sur la page

« Je suis vieille aujourd’hui

Plus seule que jamais

Mais chaque nuit je te retrouve

Je redeviens petite fille

Mais au matin

Je regrette ces rêves

Où tu étais vivante

Jamais aussi présente

Que depuis ton absence ».

Un vie de femme pleine de douleur, de souffrance, de violence, de trahison, d’abandon, un vie de désillusion et de désespoir. Une vie comme trop de femmes en ont subie. Une vie de femme mise dans des mots mis en vers, des poèmes pour dire l’inacceptable.

Le recueil sur le site des Editeurs Singuliers 

Le groupe de la revue et des Editions BLEU D’ENCRE sur Facebook

livre automne vent dans les pages Image, GIF animé

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s