LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 48. PASSE-POIVRE

Moulin à poivre en métal vert de gris | Maisons du Monde

 

Le passe-poivre est le parent pauvre des passeurs de la tablée.

Toujours soucieuse, pour répondre à sa vocation sociale, d’aider les réprouvés, les laissés-pour-compte de la société de consommation et de l’Horeca, La Fabrique des métiers a choisi de mettre au goût du jour ce métier négligé.

Le passeur de chaises, par exemple, jouit, comme on le sait, d’une grande considération auprès des convives. Il est associé à la force virile, aux gros bras galants : Non, non, madame (ou mademoiselle), ce n’est pas à une dame (ou demoiselle) de le faire !, les entend-ton dire en saisissant des deux doigts d’une main la chaise par son dossier pour la faire valdinguer par-dessus la table.

Le passeur de sel est le pivot (non le poivrot, quoique) de la tablée, celui par lequel transite la parole, l’art de recevoir et les bonnes lanières (quand il y a du bondage au dessert).

Puis, tout le monde aime le sel (sauf les cardiaques) et peu de gens goûtent le poivre (sauf les orgiaques). Et ne me faites pas dire que le moulin à poivre ressemble à un gode

Mais passons… en revue d’autres passeurs, d’autres porte-serviettes.

Les artistes et auteurs dépassés (par leur ego, par leur grandeur ?), pour lesquels l’évidence de leur œuvre peinent, comme qui dirait, à s’établir, ont besoin de passeurs dévoués auxquels, une fois la passe accomplie, les premiers jettent des miettes de reconnaissance aux seconds.

Les passeurs de savoir, eux, sont au service d’une institution : plus flics que savants, ils travaillent inlassablement (sauf durant leur temps libre où ils s’adonnent alors à des occupations de plein air) à jeter des ponts (parfois aux oubliettes) entre les livres et les hommes & femmes, souvent jeunes et dociles. C’est beau et ça mérite salaire et reconnaissance. Le métier attire autant qu’il répugne, il possède ses détracteurs comme ses partisans.

Alors que le passeur de poivre, lui, ne suscite aucune émotion particulière. On s’en contrefiche un peu pour tout dire, du porte-poivre. D’autant plus qu’il passe volontiers pour un passeur de sel.

Alors que rien n’est plus faux : on a vu des passeurs de poivre refuser de passer le sel.

Ce sont des rebelles dans l’art de cuisiner qui ont besoin de pimenter le palais des autres pour se sentir exister. Comme on l’aura démontré, j’espère, le passe-poivre est un passeur comme les autres. Il ne porte pas la poisse, non ; il apporte de l’éternuant à la nourriture, il se veut un dérivatif au condiment roi, un anti-passeur de sel.

À l’occasion, quand il n’a rien à faire, il peut servir la soupe.

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