2020 – LECTURES POUR (DÉ)CONFINÉS : CALAMITÉS ASIATIQUES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2020 - LECTURES POUR CONFINÉS : CHEMINS DE TRAVERSE / La chronique de Denis BILLAMBOZ
Denis BILLAMBOZ

En cette période d’inquiétude où, tous unis dans la même lutte, nous devons serrer les coudes dans notre combat contre un virus pernicieux venus d’Extrême-Orient, nous devons nous souvenir que cette calamité n’est pas la première qui affecte l’humanité et que d’autres ont déjà causé bien des malheurs notamment en Chine et au Japon. Deux de mes dernières lectures concernent ce sujet, un roman de Chi Zijian qui évoque la dernière grand peste qui a affecté Harbin en 1910 et un autre roman de Shinsuke Numata qui raconte une histoire japonaise brutalement interrompue par le Tsunami de Fukushima.

Neige et corbeaux

Chi Zijian

Editions Picquier

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Née dans la froide région chinoise de Heilongjian jouxtant la Russie, Chi Zijian a connu de nombreux épisodes neigeux et appris à respecter les corbeaux honorés, selon la légende, comme les protecteurs du premier empereur de la dynastie des Qing. Elle est une écrivaine talentueuse qui aime raconter son pays, son histoire, ses mœurs, ses coutumes et ses habitants qui ont souvent souffert de ce rude climat. Dans ce texte, elle évoque plus particulièrement la dernière grande peste que la planète a connue, la peste qui ravagea Harbin, la capitale de cette région en 1910.

Harbin a été fondée à la fin du XIX° siècle quand, après la construction du transsibérien, les lignes de chemin de fer se sont développées dans la région pour relier Irkoutsk aux rives de l’océan et l’extrême nord de la Chine à la capitale. Deux compagnies de chemin de fer, l’une russe l’autre chinoise, se sont installées à Harbin pour y héberger leurs services et leurs employés. A cette époque la ville comptait environ cent mille habitants dont quatre-vingt-mille russes. Chi Zijian raconte les origines de cette ville devenue une énorme mégapole de douze millions d’habitants.

Devant l’afflux de population, ouvriers du chemin de fer, soldats et services de tous ordres, des Chinois ont voulu eux aussi leur part du gâteau et se sont installés à leur tour à proximité de cette ville dans ce qui devint le quartier de Fujiadian, le quartier qui est au cœur de ce roman. Les Chinois comme Fu Baichuan, ou Yong He, y ont rapidement fait fortune en installant divers commerces : auberges, maisons closes, distilleries… tout ce qui pouvait produire des biens et services à des ouvriers et des soldats rassemblés dans un coin où il y avait beaucoup moins de femmes.

Pour faire vivre cette ville qui est encore la sienne aujourd’hui, Zijian a créé quelques familles dont elle suit les tribulations tout au long de son roman « La dernière chose qui me restait à faire était de lui donner du sang frais. Et pour cela, il fallait créer des personnages divers et variés », des familles entières comme celle de Wang Chungshen, le personnage le plus récurent du roman. Il s’installe à Fujiadian avec une épouse qui ne peut pas lui donner l’enfant à qui il veut transmettre l’auberge qu’il a fondée, il prend donc une concubine qui lui donne deux enfants, un garçon décédé dans sa jeunesse et une fille dont il n’est pas le père…. Sa femme et sa concubine se sont rapprochées chacune d’un eunuque qui les protège et les respecte. Le commerce a enrichi de nombreux Chinois du quartier, leurs mœurs étaient assez libres, ils respectaient peu leurs épouses, prenaient concubines ou maîtresses, fréquentaient les maisons closes, lorgnaient sur la femme du voisin. Cette ville bouillonnante évoque un peu les villes nouvelles qui ont émergé lors de la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis. On n’y connaît pas le principe de la croissance mais elle y est exponentielle.

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Chi Zijian

Cette cité débordante d’activité connait bien vite un taux de mortalité anormal, le mal frappe partout mais surtout dans le quartier de Fujiadian à partir de l’auberge de Wang Chungshen accueillant les marchands souhaitant faire affaires avec les commerçants de la ville. L’ampleur de la crise sanitaire prend des allures d’épidémie de plus en plus grave, les habitants réalisent qu’ils ont affaire à la peste mais à une forme de peste qu’ils ne connaissent pas. Un médecin formé en Europe mène alors un long combat pour faire comprendre aux autorités administratives et sanitaires que cette peste a pris une forme pulmonaire et qu’il devient nécessaire d’éviter tous les contacts d’homme à homme. Il lui est bien difficile de faire admettre son diagnostic et ses méthodes thérapeutiques…

Ce roman dégage une profonde empathie, dans sa postface Chi Zijian explique comment elle l’a conçu, comment elle l’a construit, comment elle l’a rédigé. Elle dévoile surtout son intention de faire revivre cette ville et ses habitants et c’est une réelle émotion qui saisit le lecteur quand rapporte qu’elle a appris le décès de sa grand-mère au moment de terminer la relecture de son texte qu’elle dédie « à la famille spirituelle qui me soutient depuis le début : le « pays du Dragon », mon pays ». C’est d’autant plus émouvant pour moi que j’ai lu ce livre en pleine période de confinement alors qu’un virus sournois décimait les populations dans plusieurs régions de la planète. J’ai eu une pensée pour mes concitoyens indisciplinés, pour les personnels soignants et pour nos dirigeants en lisant ces quelques lignes : « Wu Liande avait créé des services chargés de la mise en quarantaine, du diagnostic, de la protection contre le froid, de la désinfection, etc… La meilleure méthode de prévention, en l’état actuel, était le port de masques respiratoires ». Un siècle plus tard, nous pourrions nous inspirer de celui qui vainquit la peste à Harbin !

Le roman sur le site de l’éditeur 

 

Editions Picquier - Littératures d'Asie

 

La pêche au toc dans le Tôhoku

Numata Shinsuke

Editions Picquier

Pêche au toc dans le Tohoku

Ce court roman est le premier de Numata Shinsuke, un jeune Japonais né sur l’île d’Hokkaido tout au nord de l’archipel, il a connu un succès très rapide puisqu’il lui a valu le prix Akutagawa, principal prix littéraire au Japon, en 2019. Dans cette brève histoire, j’ai retrouvé le style frais, léger, dépouillé, minimaliste même de Kawabata, son amour pour la nature originelle, il ne manque que les très jeunes filles mais l’histoire ne les convoque pas. Bien que la sexualité ne figure pas au programme de ce texte, l’auteur signale tout de même qu’il a passé deux années avec un garçon qui a ensuite changé de sexe mais ce n’est pas le sujet du livre…

Ce texte raconte l’histoire d’un jeune cadre d’une grande entreprise qui a été muté dans le Japon central, au cœur d’une région reculée au nord de l’île d’Honshu, dans la préfecture d’Iwate. D’une nature plutôt solitaire, ce jeune homme se lie difficilement avec ses collègues de travail, il passe beaucoup de temps à la pêche dans une petite rivière poissonneuse qu’il adore. C’est cette passion qui le rapproche de Hiasa un employé de son entreprise qui ne bénéficie pas encore d’un CDI. Ils deviennent rapidement amis, multiplient les parties de pêche, une liaison serait presque possible mais un jour Hiasa démissionne et devient commercial pour une mutuelle où Il rencontre quelques difficultés pour vendre ses produits. Il démarche Imano en jouant sur la corde sensible de l’amitié, il ne sera pas le seul à succomber au démarchage quémandeur du vendeur… il l’apprendra plus tard comme d’autres choses qui touchent à cet ami que finalement il connaissait bien mal.

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Numata Shinsuke

Hiasa a disparu après le tsunami, celui qui a stigmatisé toute une région, tout un pays et bien au-delà encore, ce cataclysme que l’auteur ne décrit pas, il réside trop loin du bord de mer, trop haut sur la montagne pour avoir subi l’impact des eaux ravageuses. Il ne parle presque jamais de Fukushima situé dans la région voisine de celle du Tôhoku mais la description de la rivière, de la vallée, de la faune abondante qu’il dresse laisse imaginer les dégâts que les retombées radioactives ont pu avoir sur ce petit paradis des pêcheurs. La catastrophe et ses possibles conséquences même si elle n’est pas décrite s’imposent en creux au lecteur.

Ce texte c’est aussi une réflexion sur la solitude qu’on essaie de meubler avec des amis partageant la même passion sans jamais bien savoir ce qui se cache derrière la façade de cette passion, qui est réellement celui qui vous séduit parce qu’il a les même goûts que vous ? Et, si vous voulez éviter de donner corps à une relation plus intime que vous ne souhaitez pas, vous ne cherchez pas à en savoir plus… Ce texte montre aussi tout le poids que les entreprises nippones détiennent sur leurs personnels, sur leur intimité et sur l’organisation de leur vie privée. Aussi court qu’il soit, aussi léger qu’il semble, ce roman dévoile, parfois en creux, des problèmes qui affectent sérieusement la société japonaise actuelle.

Le roman sur le site de l’éditeur 

 

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