LE VENTRE DE PARIS d’ÉMILE ZOLA / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Il est assez prévisible : c’est en effet au pas de l’oie que ses personnages se dirigent vers une catastrophe annoncée. En plus d’une occasion, son style a la légèreté d’un panzer sur les plaines d’Ukraine. Et pourtant, j’adore Zola. Ses livres forment une œuvre-monde où palpite une vie négligée jusque-là par la littérature. Un avant-goût de lutte des classes. Féru d’hérédité et de physiologie, il invente un genre, le naturalisme, machine de guerre qui décrira le vaste soulèvement démocratique qui monte, le tout sur fond d’une passion appelée à prospérer : la haine du bourgeois.

Le Ventre de Paris

Le Ventre de Paris est le  troisième opus de la saga des Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Dans le premier volume, nous assistons à l’éclosion de la famille Rougon, qui entend bien profiter du coup d’état de Louis Napoléon mais dont le sang est déjà irrémédiablement vicié par les gênes de l’aïeule  Adélaïde, hystérique et passablement érotomane. La Curée nous emmène à Paris, dans les affres de la spéculation immobilière à laquelle prend part un premier surgeon des Rougon. Le Ventre de Paris, nous transporte dans le quartier des Halles, dans la charcuterie de la belle et plantureuse Lisa Macquart, épouse du terne Quenu, homme jeune, très gras, charcutier par vocation :  une véritable  usine à saucisses sur pattes ; rentable mais sexuellement peu emballant.

Tout ce petit monde d’honnêtes gens est troublé par la survenue de Florent. demi-frère du Sieur Quenu. Jeune républicain, arrêté au soir du coup d’état de Louis-Napoléon et injustement accusé de crime, Florent, comme des milliers d’autres malheureux a été déporté à Cayenne. Récemment évadé, il regagne Paris et trouve refuge chez les Quenu. Même dans un régime autoritaire, le fichage n’en est encore qu’à ses balbutiements : Florent trouve donc assez rapidement un emploi aux Halles, comme inspecteur à la marée. Les difficultés ne vont cependant pas tarder.

Zola peint la société du Second Empire à grands traits et de manière féroce : il y a  du Daumier chez lui : c’est cruel, sarcastique et très noir. En filigrane, à peine nommée, se devine la figure de Louis-Napoléon, principe corrupteur de toute une société, profanateur de la République, qui installe l’Empire dans l’ombre portée de l’Oncle. L’univers des Halles, personnage principal du roman symbolise bien ce peuple de  boutiquiers, de petits bourgeois et de financiers sur lequel il règne : c’est  le ventre boutiquier de la France, « le ventre de l’honnêteté moyenne se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout va pour le mieux, que jamais les gens de mœurs paisibles n’ont engraissé si bellement ». A l’autre bout du spectre, cela s’agite mais là aussi, ce régime aux vertus émollientes semble ne faire surgir que de pâles ersatz, des révolutionnaires de pacotille : de cette parodie d’Empire  ne surgissent que des fantômes de la République. Florent se trouve ainsi embringué dans une conspiration d’opérette, pilotée par des hébertistes qui rejouent à 1793.

Emile Zola (1840-1902) – Major-Bac
Emile ZOLA (1840-1902)

Au milieu de tout cela, Paris digère : Zola ne nous décrit pas un Paris du désir, mais un Paris de  satiété, de chairs bouffies, de mauvaise  graisse.  Une Babylone callipyge  en forme d’excroissance des cuisines du charcutier Quenu : «  La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la table à hacher d’un luisant et d ‘une transparence de chêne verni. Et, au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation continue de trois marmites, où fondaient les cochons, il n’était certainement pas du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la graisse ». Dans ce surprenant roman, une dialectique puissante s’installe, non entre classe ni même  entre pauvres et riches mais entre maigres et gras.

Rongé d’aigreur à l’égard d’un régime qui a ruiné sa vie et sa santé, Florent promène  sa figure ascétique et son corps amaigri comme un acte d’accusation. Son désintéressement qui peut sembler un idéalisme éthéré n’est pas tant une vertu qu’une indifférence suprême qui confine, nous dit Zola, à  un manque absolu de personnalité. Son étrangeté dérange puis séduit l’une ou l’autre femme comme la belle normande, poissonnière de son état. Lui reste mal à l’aise, face à ces gorgones. Il se sent  toujours davantage perdu « dans un cauchemar de filles aux appâts prodigieux qui l’entouraient d’une ronde inquiétante, avec leur enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses ».
Dans ce roman, on retrouve une vision des femmes très particulière. Zola avait la réputation d’une grande chasteté et chez ce progressiste, on croise des conceptions très convenues voire réactionnaires sur le chapitre de la sexualité et de manière plus générale quant à l’image de la femme : ici ,comme dans les deux premiers volumes des Rougon, les femmes sont tour à tour bonnes et asexuées, froides et castratrices, lubriques et dangereuses. Les pages du Ventre de Paris saturées  d’odeurs fortes  et écœurantes, d’images fantasmées, exsudent une sexualité refoulée : « Lisa, debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu’elle mordait à petits coups de dent écartant ses belles lèvres pour ne pas les brûler ; et le bout noir s’en allait peu à peu dans tout ce rose ».

Florent se cherche et son malaise face à l’existence, sa réserve à l’égard des femmes se subliment  en un fantasme d’insurrection, de révolte : « Il y vit bientôt un devoir, une mission. Ce fut le but enfin  trouvé de son évasion de Cayenne et de son retour à Paris. Croyant avoir à venger sa maigreur contre cette ville engraissée, pendant que les défenseurs du droit crevaient la  faim en exil, il se fit justicier, il rêva de se dresser, des Halles mêmes, pour écraser ce règne de mangeailles et de soûlerie ». Mais comme tous les velléitaires épris d’idées vastes et répugnant à l’action, Florent semble appeler le désastre qui le dispensera d’agir plus avant.

Émile Zola — Wikipédia

Dans cet univers de matières digérantes ou digérées, il n’est guère étonnant que toute spiritualité soit absente. Ce monde n’est pas très éloigné de la fin de notre vingtième siècle avant que le salutaire sursaut de l’écologie, cette spiritualité sans dieu, ne commence à le tarauder. La déchristianisation est en marche derrière le trompe-l’œil d’une religion réduite à des rituels sociaux : « Lorsque Lisa allait dans une église, elle se montrait recueillie. Elle avait acheté un beau paroissien, qu’elle n’ouvrait jamais, pour assister aux enterrements et aux mariages. Elle se levait, s’agenouillait, aux bons endroits, s’appliquant à garder l’attitude décente qu’il convenait d’avoir. C’était, pour elle, une sorte de tenue officielle que les gens honnêtes, les commerçants et les propriétaires, devaient garder devant la religion ». Bref, nous assistons aux premiers pas de cette classe moyenne, trop moyenne, pour laquelle la seule bonne politique, c’est la politique des honnêtes gens qui fait que le commerce va bien et que chacun peut manger sa soupe tranquillement. Curieusement en ce début du cycle des Rougon, les ouvriers sont encore absents. On les a bien vu défiler dans la Fortune des Rougon, mais pour le reste nous restons ici dans un univers encore très balzacien mais appelé à évoluer.

On l’aura compris, Le Ventre de Paris est un roman très noir : peu de personnages y trouvent grâce. A la fois réaliste et emporté, Zola nous montre le Paris des Halles telle que révélé par le verre grossissant de son lyrisme. Cela touche par moment au mythologique : curieusement ces visions hallucinées d’harengères fortes d’odeur, aux faces rouges et au cou gonflé m’ont fait pensé à Proust et à ses vieux monstres féminins de « l’aquarium de Balbec ». C’est parfois outré mais souvent fort juste : mon envie de poursuivre mon voyage dans le monde des Rougon-Macquart en sort renforcée.

Le roman chez Le livre de poche

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