VERTIGE ! de PHILIPPE REMY-WILKIN (MaelstrÖm) / Une lecture d’Éric ALLARD

BSC #81 Vertige !

Le musée de l’Homme

À la descente du tram 44, même si seulement vingt minutes le séparent de son lieu de départ, le narrateur vient déjà de loin et ne sait vers où il va. Tangage. Vertige. Confusion des espaces propres et télescopage des temporalités. Dix jours plus tôt, il a été invité par un mail énigmatique signé d’une mystérieuse société donatrice à une visite du musée en sa qualité d’homme de lettres.

C’est à pied que l’écrivain accomplit les dernières centaines de mètres qui le séparent de l’Africamuseum de Tervueren. Il pressent qu’il va vivre un voyage non seulement dans l’histoire de la Belgique, par un de ses pans les plus controversés, mais aussi dans son passé jusqu’à remonter à ses origines. Quand on sait avec Pascal Quignard que ce moment est source d’effroi, on comprend quel tourment il appréhende.

Philippe Remy Wilkin déroule dès lors ce nœud de liens d’une façon aussi subtile que limpide.

Par brèves notations, durant la visite guidée du musée sous la conduite d’un Africain trentenaire, le narrateur relève les réactions d’une quinzaine de visiteurs qui expriment les diverses opinions qui ont toujours lieu sur le passé colonial belge. Au fil de l’exploration des différentes salles du « palais des Colonies », il va se rapprocher d’un octogénaire grec…

LES LECTURES D'EDI-PHIL #21 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES ...
Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Il mène aussi une réflexion sur le rôle du musée qui, à travers ses différentes métamorphoses et dénominations (Musée de l’Etat du Congo, Musée du Congo belge, Musée royal de l’Afrique centrale), s’adapte, se refait (au sens du joueur qui a perdu), en (se ?) jouant avec la société de son temps pour survivre. Le Musée, comme toute espèce vivante, est soumis aux lois de la sélection naturelle et doit se réinventer pour survivre, c’est ce que le narrateur réalise et révèle.

Au cours du parcours guidé, l’homme descendu du tram 44 revisite son histoire personnelle construite sur le non-dit et livre quelques aveux, d’autant plus touchants qu’ils sont contenus, d’autant plus graves qu’ils sont à peine esquissés.

« Tout me parle, tout me parle. Et des silences se fracassent. Le hasard et ses mystères ne m’ont-ils pas précipité au bas des chutes ? N’ai-je pas aluni à l’endroit idéal pour une perception globale de l’Histoire belge ? De mon histoire ? »

Quand le cours d’une vie rejoint l’Histoire, quand l’ « intime charrie la grande aventure », quand le musée dévolu aux rapports d’un pays colonisé avec le pays occupant croise le musée intérieur de l’homme, il y a lieu de se raccrocher à la barre de l’instant présent pour continuer à tracer sa route dans l’existence, à l’abri des prochaines turbulences et des retours de flamme d’un passé toujours brûlant. Mais plus fort, plus résistant au trouble qu’avant. Même si on ne guérit pas plus du vertige que de son enfance.

Au terme de cette nouvelle dense, à la ligne aussi claire que profonde, en forme d’autoportrait, le narrateur comprend qu’il a marché au bord de l’abîme sans y verser et qu’à l’instar du Perceval de Chrétien de Troyes (son récit préféré) face au Roi-Pêcheur, il a sans doute péché par excès de discrétion pour ne pas savoir…mais par là même renforcé sa puissance d’exister pour poursuivre sa quête.

L’ouvrage dans la collection Bruxelles se conte des Editions Maelström

Les lectures de VERTIGE ! sur le site de Philippe REMY-WILKIN 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s