VERS UNE CINÉTHÈQUE IDEALE version OFF : LES VAMPIRES, Louis Feuillade (France, 1915).

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

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Version OFF

Les vampires, Louis Feuillade (France, 1915).

Les Vampires (1915) - Cinebel

Edi-Phil RW à la mise en place,

Krisztina KOVACS et Daniel MANGANO au contrepoint.

 

Les vampires,

série de 10 courts et moyens métrages muets réalisés par Louis Feuillade en 1915 (durée totale : 7h20).

 

Le pitch ?

Les méfaits d’une bande de voleurs organisée comme une société secrète. Ces vampires ne sont pas des vampires mais des délinquants sanguinaires qui frappent souvent nuitamment, dans un accoutrement sinistre (collants, cagoules noires) ou troublant. Ils tuent sans vergogne et souvent atrocement, endossent l’identité des morts, sèment la panique. A leur tête, un Grand Vampire auprès duquel sévit une sorte de muse, d’égérie, Irma Vep. Face à eux, un jeune journaliste intrépide et rusé, Philippe Guérande (joué par Edouard Mathé), qui bénéficie de l’aide d’un vampire repenti, Mazamette (Marcel Levesque, un comique très enjoué et dynamique, qui a parfois des allures de Groucho Marx).

Durant 10 épisodes, la police française est le plus souvent ridiculisée (vexé, le préfet de police de Paris fera interdire la projection !), les exploits des deux héros ne débouchent que sur de maigres victoires, temporaires ou partielles, voire des échecs.

                     Krisztina : Cette série est contemporaine des meurtres et crimes de Landru,  n’est-ce pas ? Même s’il n’a été condamné qu’en 1919, la coïncidence est intéressante. Visiblement, ce sujet de « malfrats manipulateurs » préoccupait vraiment les esprits à l’époque. Peut-être était-ce aussi une façon d’exorciser ces évènements et d’échapper à la réalité de la guerre ?

Bref, un cocktail peu académique, teinté d’un parfum d’anarchisme, dont l’épilogue, plus conforme, dissimule, à y regarder à la loupe, quelques audaces. Les surréalistes n’adopteront pas par hasard Les Vampires ou Fantômas.

 

La naissance de la série B… ou de la série télé ?

10 films ! Une série avant l’ère des séries mais sur grand écran. Qui, malgré les succès à venir (les 12 épisodes de Judex), resteront le point d’acmé de la trajectoire de Feuillade.

Peut-on dire qu’il y déploie à merveille les charmes de la série B ? Il est évident qu’on n’est pas dans du Griffith ou du Chaplin, on est dans le foisonnement populaire mais il y a invention et donc art. Feuillade n’a pas été pour rien l’élève d’Alice Guy, il en poursuit l’élan. Elle avait imposé l’art du scénario ? Il complexifie les intrigues, multiplie les rebondissements, les actions.

Série B ? Avec tous les parfums du genre. Erotisme avec les apparitions en collant d’Irma Vep.

                 Krisztina : Oui, un étonnant justaucorps (capuche comprise), on dirait un costume de plongée maintenant mais, à l’époque, ça devait être sensationnel.

                 Daniel : En fait, c’est la tenue typique des rats d’hôtel, qui, au début du XXe siècle, s’introduisaient (généralement de nuit) dans les palaces pour dévaliser les clients. La cagoule et le maillot noir moulant, souvent portés par de jolies femmes, sont devenus un classique de l’imaginaire dans la bande dessinée et au cinéma (on peut penser à Catwoman dans l’univers Marvel ou, en version masculine, à Diabolik, célèbre BD italienne).

Amour (entre criminels ou chez les héros) et amitié (la paire Guérande/Mazamette). Suspense insoutenable. Poursuites à pied, à vélo, en voiture. Façades escaladées. Saut depuis un pont sur un train lancé à pleine vitesse. Foule d’un mariage mondain enfermée à double tour et gazée. Surenchère perpétuelle : un super-criminel est remplacé par un méga-criminel, puis par un hyper-super. Etc. Le récit est d’une tonicité à couper le souffle tout en distillant des scènes oniriques (la danse du vampire) ou horrifiantes. Il faudra sans doute attendre Fritz Lang, son disciple (il a séjourné à Paris !), pour retrouver un tel cinéma d’aventures (La femme sur la lune mais surtout Les espions, Mabuse). On songe à Tintin ? Eh bien, Hergé (comme moi) a été fortement influencé par Lang, donc…

 

Pour se faire une idée, un trailer :

 

Louis Feuillade (1873-1925).

Louis Feuillade - AlloCiné

Ce Français débute comme homme de lettres (pièces, poèmes, articles sur la tauromachie). Il monte à Paris, découvre l’univers du cinéma, présente des scénarios chez Gaumont. Alice Guy y travaille déjà, elle réalise ses propres films (elle est la première réalisatrice de l’Histoire et l’inventrice du cinéma de fiction et l’engage comme scénariste. Ils forment rapidement un duo soudé et performant. Elle lui permet ensuite de co-réaliser puis de signer ses propres films.

Quand Alice Guy quitte la France, elle suggère de nommer son bras droit directeur artistique de Gaumont. L’objectif est de rivaliser avec Pathé. En une vingtaine d’années, Louis Feuillade va tourner 800 courts (moins de 30 minutes) et moyens (moins d’une heure) métrages, dont deux tiers ont été perdus. Il aborde tous les genres mais va passer à la postérité pour son apport au cinéma d’aventures, teinté d’accents policier, fantastique et d’épouvante.

En 1913, il adapte Fantômas, livre une série de 5 films qui font frémir la France. Mais Pathé contre-attaque avec Les mystères de New-York. La réaction de Gaumont et Feuillade ? Les vampires !

 

Contrepoint de Daniel : la rivalité Pathé/Gaumont.

Bonne idée, ce rappel ! Les vampires sont une riposte aux fameux Mystères de New York, production des studios Pathé, lancés à la conquête de l’Amérique. La rivalité de Charles Pathé et de Léon Gaumont est un incroyable feuilleton à rebondissements lui aussi. Mais il aura largement contribué à faire progresser le cinéma, tant du point de vue technique qu’artistique.

En 1914, Gaumont est privé de Louis Feuillade, parti à la guerre, Pathé sort aux États-Unis The Perils of Pauline puis The Exploits of Elaine.  Le schéma des deux films est identique : l’héroïne est une jeune américaine blonde, dynamique et astucieuse, qui n’a pas froid aux yeux, incarnée par Pearl White. Pathé réorganise tout ça en choisissant un titre à la Eugène Sue et on se prépare à sortir le sérial pour le public français. Coup de chance pour Léon Gaumont, il récupère son scénariste-fétiche démobilisé, Feuillade se met au travail et imagine le délirant scénario des Vampires, le tourne et le sort trois semaines avant Les mystères de New York !

Même si ce dernier bénéficiera d’un rythme hebdomadaire alors que celui des Vampires est mensuel, le succès du film de Feuillade sera énorme. Bref, dans cette guerre entre les deux studios emblématiques, la marguerite ne s’est pas laissé picorer par le coq.

 

Irma Vep.

Irma Vep (l’anagramme de… vampire) immortalise la série et lui vaut un remake/hommage : Irma Vep (Olivier Assayas, 1996, avec Maggie Cheung). Elle traverse l’écran en collant noir moulant (léger et transparent) pour imprimer un fantasme dans les yeux des spectateurs. C’est la bombe érotique de l’époque, elle s’inscrit dans une tradition contrastée qui relie l’effeuillage de la fiancée de King-Kong à certain croisement de jambes de Sharon Stone, en passant par la bouche d’aération de Monroe, la sortie de mer d’Ursula Andress, etc.

Dans la vie de tous les jours, c’est une danseuse de cabaret, aux long cheveux noirs et aux yeux sombres, étrangement fardée (pré-gothique ?), qui ne dirige pas la bande mais y possède une place de choix, telle une déesse/prêtresse du Mal siégeant au côté d’un monarque.

Un regret ? Elle ne développe aucune interaction avec les deux héros masculins, elle veut les détruire, les faire souffrir, elle ne présente aucune ambiguïté, ne peut admirer leur courage ou leur ténacité. Il y a un seul passage, moins d’une minute sur plus de 7 heures où la bonté qui lui est témoignée par des inconnus semble l’émouvoir. On entrevoit une faille mais, dès la scène suivante, elle a replongé dans la mort et le sang.

 

Contrepoint de Daniel : une comparaison des héroïnes chez Pathé et Gaumont.

Tout oppose Les mystères de New-York et Les vampires, et d’abord les deux personnages féminins. Le personnage joué par Pearl White dans la série Pathé est la classique damsel in distress. Même si elle est résolument moderne et intrépide (l’actrice n’avait pas peur des cascades), elle est avant tout l’incarnation du Bien et inaugure toute une dynastie de stars, blondes et sensuelles, qui vont hanter les écrans. Musidora, moulée dans le collant noir d’Irma Vep, offre une image complètement opposée : le Mal absolu, la femme fatale, souvent présente dans la littérature populaire et les feuilletons, suscitant un sentiment trouble de fascination et de misogynie (elle garde toujours un rang subalterne et n’accède jamais au poste numéro un de l’organisation).

                 Phil : J’ai un doute, Daniel, quant à la misogynie évoquée, vu les relations de Feuillade en amont et en aval, son interaction avec deux femmes d’envergure, Alice Guy et Musidora. Irma Vep n’occupe-t-elle pas un rang auprès du Grand Maître qui relève de la paire antique roi/grande prêtresse ou oracle ? Je crois qu’elle ne peut pas devenir numéro 1 parce cela relève de la politique alors qu’elle appartient au registre du sacré, de la religion. Il y a une dimension irrationnelle ou païenne dans ce gang des vampires, dont les fêtes ont d’ailleurs de troubles allures dionysiaques. Ne restituent-ils pas, en société secrète, un monde d’avant la christianisation/romanisation ? Un monde barbare où la force, seule, domine, où le fort prend au faible, où le sacrifice humain renforce la vitalité du sacrificateur ?

                 Daniel : J’admets volontiers que misogynie n’est pas le mot juste, c’est plutôt un sentiment mêlé de fascination et d’aversion. Ceci dit, je ne parlais pas de la misogynie de Feuillade mais de celle de l’époque, souvent sous-jacente dans la littérature populaire ou autre. Les préjugés en cours. Nombre d’artistes étaient alors fascinés par le mythe de la femme fatale, mais pour cela, elle devait être dépourvue d’âme.

                 Phil : Je t’entends. Mais je reviens sur la singularité de Feuillade. Tu te souviens de l’affrontement final ? Spoiler ! Alors que tous les vampires se sont fait ridiculiser par nos héros (la cruauté du balcon trafiqué est remarquable en soi !) et massacrer par les forces de l’ordre ou la chute, la seule à échapper à tous les pièges est encore Irma Vep. Qui décide de frapper Guérande et Mazamette indirectement, de se venger donc, en s’en prenant à leurs dames de cœur, emprisonnées conjointement. Mais la jeune madame Guérande, qui a déjà démontré un sang-froid peu banal lors d’une attaque nocturne des vampires, a dissimulé un revolver et, sans hésiter, elle abat la Dame en Noir, réussissant là où tous les hommes échouent depuis 10 épisodes.

               Daniel : Autre chose. Tu regrettes, Phil, qu’Irma Vep n’interagisse pas avec les héros, qu’elle n’ait pas d’état d’âme ? C’est exact. Mais comment pourrait-elle se le permettre sans perdre de son charme vénéneux ? Elle me fait curieusement penser à une héroïne du journal de Spirou qui m’intrigua fort dans mon enfance : le personnage de Lady X dans la série Buck Danny. Jamais ses créateurs Hubinon et Charlier ne la dotèrent du moindre sentiment, tout juste lui reconnaissait-on qu’elle était un pilote d’avion remarquable et audacieux. Somme toute, pour une bande dessinée aussi pro-américaine et conservatrice, sa présence était assez étonnante, surtout à une époque où les rares personnages féminins dans la BD ne brillaient pas par leur autonomie.

Irma Vep est dans le même cas de figure : elle trace sa route, le monde du Bien lui est étranger et on attendrait en vain l’expression même timide d’une admiration pour le camp adverse. Du reste, en aurait-elle le temps ? Vu le rythme échevelé de ses aventures et la poursuite de ses objectifs, elle est toujours projetée vers l’avant et n’a jamais de regard rétrospectif. Elle n’éprouve aucune compassion, d’ailleurs, lors de la mort des deux premiers Grands Vampires. Mais quelle présence !

              Phil : Amusant, Daniel ! J’ai pensé moi aussi à Lady X !

             Daniel : Et encore… J’avais bien aimé, à l’époque (1996), l’Irma Vep d’Assayas. Il y raconte l’histoire d’un réalisateur (Jean-Pierre Léaud) qui veut tourner un remake du film de Feuillade mais n’y arrive pas. Paradoxalement, le film d’Assayas, lui, est très bon. Il ne reprend pas le récit original mais en restitue l’atmosphère. Et, au fond, ce qui nous reste des Vampires et qui fait que le charme demeure, une fois l’intrigue oubliée, n’est-ce pas justement l’atmosphère ?

             Krisztina : C’est exactement ce que je pensais en regardant les films : l’atmosphère garde son essence particulière, c’est ce qui reste le plus intéressant, après toutes ces années.

 

Musidora, de son vrai nom Jeanne Roques (1889-1957).

Irma Vep est jouée par une jeune femme qui a de qui tenir. Fille d’un compositeur et d’une peintre… qui sont aussi un théoricien du socialisme et une féministe engagée. Elle lit beaucoup, décroche son pseudonyme dans Fortunio (Théophile Gautier). Elle peint, sculpte, écrit, puis s’affirme dans la danse et la comédie, fréquente cabarets et théâtres. Elle tourne dès 1913, Feuillade l’emploie dès 1914.

En 1915, dans le rôle d’Irma Vep, la Parisienne devient une icône du cinéma européen, une égérie pour les surréalistes Breton ou Aragon.

                Krisztina : Je pense aussi avoir vu le nom de Musidora en tout premier lieu lié au surréalisme. Elle a vraiment une beauté fatale typiquement célébrée par ce courant, avec ses yeux expressifs et sa pâleur affolante.

Elle continuera à tourner (les Judex de Feuillade), sans atteindre, admettons-le, l’envergure artistique d’une Louise, d’une Marlène ou d’une Greta. Mais elle se lance, parallèlement, dans la réalisation (la filiation en triangle Alice Guy-Louis Feuillade-Musidora laisse rêveur), tournant 4 films entre 1916 et 1919, passant de l’adaptation de Colette à un statut d’auteur complet.

Après une parenthèse espagnole (sentimentale et professionnelle), elle se marie avec un médecin en 1927, a un enfant et s’éloigne du cinéma. Elle devient professeur de diction dans un conservatoire mais jouera sur les planches jusqu’en 1948, revenant une dernière fois à la réalisation en 1950. On lui doit une trentaine de pièces, deux romans, des chansons, un recueil de poésies. Après son divorce, elle bouclera la boucle, en 1944, rejoignant Henri Langlois à la Cinémathèque française.

Au-delà de la vamp et du fantasme, Musidora est surtout une personnalité forte et riche !

Krisztina Kovacs, Daniel Mangano et Edi-Phil RW.

 

Les 10 films sont accessibles via Youtube ou Internet Archive.

Par exemple, Les Vampires, épisode 1 : La Tête coupée

 

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