LA BELLE ME HANTE d’ANNE-MARIE DERÈSE (Le Coudrier) / La lecture de Jean-Michel AUBEVERT

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Jean-Michel AUBEVERT

Aux cheveux des anges.

L’espace où son désir se cache, la poète le livre aux soins de l’écriture, griffe la page en sourcier des langueurs. Un chant s’élève où monte, plus vive d’ans, la jeunesse viscérale, recrue de caresses. Demeure la Belle d’entre les cénacles, d’une Bête l’oracle, la morte qui ne peut mourir et pour cela nous hante, intimement reviviscente. Vivre se retrempe des cendres.

Aussi point de nostalgie, d’éloge poussiéreuse, mais la jouissance d’un tourment, au pressoir des vies, la crudité d’une ordalie : le verbe toujours est en herbe, la verve macérée de sève.

Ongles qu’on imagine ciselés, cerclés de lait à la serpe des lunes, l’enfant plante au cœur sa griffe, la poète, sa patte enveloppante.

Tragique, elle puise aux agonies une surenchère de vie, renaît de ses brûlures aux antipodes des arts de l’épure. C’est à « la grande santé » chère à Nietzsche, qu’en appelle sa muse. Des cendres encore chaudes, elle revêt le feu sacré, renaît à vivre au chevet de s’éteindre. Ainsi « la bête pavoise » sous la hantise, arrache des cris, au tourment des naissances, se hausse aux délivrances.

Rien de fade ni d’effacé chez l’auteure. A l’onglet du verbe, elle sangle le poème, langue de velours mais plume acérée. Prodigue de sensations, riche d’émotions, elle est entière et fastueuse.

C’est à une ripaille de mots qu’elle nous convie à nous repaître. Elle est du sang des martyres dont l’âme aux confins des douleurs est frappée par l’extase, transmue en bénédiction l’épouvante.

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La « bête endormie » dans la Belle, d’autant plus belle qu’en elle, plus vivante, la bête s’éveille, c’est son secret. Telle l’eau, sa voix nous hypnotise.

Hantise et renaissance des comas :

« odeurs mélangées

de crypte et d’été pourrissant

… » (page 27)

« Elle dormira le temps de réparer

son corps avec le miel coulant de la ruche ». (page 27)

Ni renoncement, ni résignation. Jusque dans la maladie, elle poursuit un idéal, une utopie de vitalité.

« Dans le couloir de l’hôpital

Elle allume les regards »

« Les béquilles essaient

une danse tremblante » (page 33)

(…)

« perchée sur des talons aiguilles » (page 33)

Forte de sa féminité, au feu des parfums, elle renaît de ses cendres.

Elle est, d’entre les femmes, l’infirmière, l’amante, la parturiente :

«  … de celles qui s’ouvrent

de celles qui poussent,

expulsent, crient et pleurent de joie » (page 35)

Anne-Marie Derèse, de la féerie à la peur (Namur)
Anne-Marie Derèse

Aussi bien que la douleur, la joie la saisit :

« Je suis de celles qui pieusement

serrent la volupté de demain » (page 35)

Est-elle la Belle qui la hante, la Bête qui demeure en charge d’âmes, l’Ève et la Dame ?

Elle est genèse, recrachant haine et mort, ne veut connaître que les poisons voluptueux.

Elle est la parfumée pour être plus que nue. Elle est en pitié des maux dont les hommes se lacèrent, dont ils scarifient l’enfant au berceau de sa mère.

Mais toujours dans l’éternel retour :

« Le printemps bat des cils

Les morts se rendorment

dans le manège d’avril ». (page 46)

Le désir de vivre délivre les morts eux-mêmes d’être morts dans le souvenir. Vivre à travers eux nous veille.

Elle est reine des abeilles, l’amoureuse intrépide, témoigne de la ruche des temps, de femme en femme, chantre d’une féminité ininterrompue. Elle est fière aède, d’un verbe haut nous confie la fine résille.

Charnelle et fervente, elle a gardé le goût des rituels baroques, de la profondeur des nefs où tonnent les grandes orgues, de leur dramaturgie : les velours, les encens et les piétas incendiaires, l’oratoire, les souffrances qui mènent à la délivrance, toute naissance étant une renaissance, la traversée des douleurs et la résilience lyrique.

Jean-Michel Aubevert, à propos de « La Belle me hante » d’Anne-Marie Derèse,

paru au Coudrier en mars 2020

Le recueil d’Anne-Marie Derèse sur le site du Coudrier

Anne-Marie DERÈSE sur le site de l’AREAW

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