LES DOSSIERS DE REMUE-MÉNINGES (VI) : ALEXANDRE MILLON

Extrait du Remue Méninges #27 de l’hiver 2002

ALEXANDRE MILLON

Alexandre Millon - Babelio 

La détente : faut surtout pas appuyer dessus

Pierre Desproges

 

Une sainteté de nuances

 En trois romans et des allers retours éditoriaux Paris-Bruxelles, Alexandre Millon s’est créé un univers propre, un style déjà identifiable, une petite musique de nuit pour sentinelles éveillées de la belle littérature. Des thèmes récurrents traversent ses fictions, marquant le texte comme une trame reconnaissable: le noir et blanc, la musique, le goût des arbres et de la chair féminine délicieusement croquée – par les mots, avant tout -, Bruxelles même quand il édite à Paris… Millon a le métissage heureux, des couleurs et des matières ; peintre subtil des dégradés de sentiments, il sait que c’est par le dehors qu’une nation prolifère, se ressource, va de l’avant et non par le confinement sur ses bases, l’enfermement dans ses frontières.

Henry Millerien de cœur depuis toujours pour l’enthousiasme et jusque dans son attachement pour la Grèce, il se réclame volontiers de l’esprit désenchanté mais allègre de Pierre Desproges. L’écriture déhanchée de Millon riche en adjectifs, avec ses délicates descriptions du corps de la femme, et sa palette de couleurs, cette  » sainteté de nuances  » qu’il évoque dans un de ses romans, le situerait plutôt dans la lignée d’un auteur déraciné :Vladimir Nabokov. L’ancrage de Millon dans la région de La Louvière l’apparente aussi par une écriture parcourue d’aphorismes, sa tentation des inventaires et ses images, une constante autodérision aux surréalistes belges que furent Dumont ou Chavée.

Il publie son troisième roman aux éditions du Dilettante. Il  nous confie trois textes inédits sur support papier ainsi qu’un article inédit sur Henry Miller.

Eric Allard

 

MER CALME A PEU AGITEE, Le Dilettante, 2003

 Une tempête dans un cœur tendre

Mer calme à peu agitée | Le Dilettante

Monsieur Sarandon est un solitaire récupérable qui n’a pas encore abandonné toute idée de sociabilité. La trentaine confortable, il vit dans un appartement baignant dans un décor blanc d’où émerge, comme un totem, une haute colonne de rangement de CD sur lequel il hésite entre Keith Jarrett, Jan Garbarek, Bach ou Monteverdi.  » Il estimait de plus en plus que seuls le cœur et le corps des femmes pouvaient retarder le gâtisme triomphant « .

On apprend vite qu’il a séquestré Camille Roose, son amour d’enfance retrouvée par hasard et qui, après s’être donnée à lui, se refusera, jouant au chat à la souris, soufflant le chaud et le froid sur le cœur trop inflammable de ce célibataire fragile : monsieur Sarandon.

Les événements vont, semble-t-il, s’enchaîner de méchante manière comme quand on a commis l’irréparable, comme dans cette spirale du quotidien au mécanisme décortiqué par Millon dans quelques superbes lignes :

 » Il avait quitté la baie vitrée et s’était installé à la table de la cuisine. Il épluchait avec méticulosité une grosse pomme. Comme d’habitude il avait réussi sa jolie spirale bicolore . L’épluchure était tombée sur la page des faits divers d’un quotidien. Tout le monde sait que le quotidien est une spirale. Que les spirales sont dans les faits divers. Et que les faits divers sont des épluchures. »

Ceci est un exemple de l’angle d’attaque imprévu qu’emploie notre auteur, de biais comme au billard, pour mieux toucher au but, pour mieux à posteriori donner à voir la courbe gagnante. « Préfère à la blanche ligne (tiens, tiens !) droite l’oblique multicolore, et pour cela choisit l’angle de vue adéquat » pourrait être une de ses devises.

Mais nous dirons simplement que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. On va assister à un strip-tease narratif au cours duquel les différentes pelures du récit vont être enlevées (on dirait que Millon l’a écrit avec une gomme, en main, hésitant à effacer, laissant ses pentimenti qui constituent en fin de compte le corps même du récit), nous renvoyant à notre vacuité fictionnelle, autrement dit au pur réel qui nous ronge bien souvent ; autrement dit encore : à nous-mêmes

La fin du livre se déroule selon un long travelling à pied (les plus difficiles à réaliser, paraît-il) dans une capitale en fête et pluvieuse.

On retrouve sous  » la plume millonesque « (Vrebos) les thèmes chers à l’auteur : le corps et le cœur féminin (inépuisable sujet), Bruxelles (vu d’en haut cette fois), le Musique omniprésente et rythmant le quotidien (sacralisée ici par le narrateur), l’obsession du blanc (le décor de l’appartement) et le noir (l’Ombre qui pousse monsieur Sarandon dans ses retranchements). Tout un épisode se veut un clin d’œil complice aux « Belles endormies » de Kawabata.

C’est le roman le plus corrosif de monsieur Alexandre qui s’aventure ici dans les zones sombres de notre psyché. Les aphorismes sont une fois de plus nombreux  et citer les passages qui font mouche serait trop long. Il faut lire et relire ce livre-ci et les précédents car Millon est un des rares auteurs qu’on trouve plaisir à relire.

E.A.

 

PAROLES

 

E.A. – A quels jeux, jouais-tu, enfant?

A.M. – Cela dépend à quel âge. Au téton comme tout le monde. Mais le jeu le plus fréquent c’était les heures passées au sommet du grand cerisier ou à énerver le coq avec un bâton dans le poulailler. En Sicile, mon jeu préféré c’était d’éblouir ma cousine, mais la plupart du temps, je n’arrivais qu’à l’excéder.

Dans  » Mer calme à peu agitée « , tu indiques un souvenir emblématique de l’obsession de blanc de ton personnage.

C’est un personnage, en effet. Mais c’est vrai que pour moi, l’habitat idéal, serait un grand espace blanc au décor minimalisé. Dois-je consulter ?

Vois-tu dans ton enfance un événement anticipateur de ton besoin de fiction, de ton activité de romancier et de raconteur d’histoires ?

L’enfance jette les dés. Après on se débrouille avec. Disons que mon grand-père maternel avait une telle personnalité, qu’il m’a sans doute laissé comme en appétit d’histoires, mais les choses ne sont pas aussi nettes à l’image, si cernées, si isolées, ou isolables.

Quels sont les écrivains, cinéastes, musiciens ou artistes qui ont compté pour toi ? Henry Miller, parce qu’il a été le premier.

Je parle surtout du Miller du Colosse de Maroussi, relu il y a peu. La beat generation.

L’idée retenue, c’est qu’avec une intelligence de cœur dans le regard, il est bon d’errer dans tous les sens. Le mouvement donc, à ne pas confondre avec l’agitation pathologique, la bougeotte, ça c’est plutôt de l’angoisse. Le mouvement. Je pense à Montaigne, à son attirance pour le non-figé, le vent, le doute. L’errance. D’où mes goûts variés dans la musique, dans les lectures, dans le tout. P. Desproges, A. Baricco, W. Allen, pas mal d’auteurs de Minuit, Gailly, etc… En musique du jazz (beaucoup) à la viole de Gambe, en passant par une jolie chanson de Bashung.

 Le rédac’ chef de Livres hebdo signalait dernièrement que les auteurs qui passent régulièrement à la télé sont ceux dont les livres se vendent le mieux ? Ce qui maintient dans l’ombre une quantité d’écrivains considérable. Que penses-tu de la promotion de la littérature en général ? Une idée pour l’améliorer ?

Plus de six cents livres à la rentrée littéraire de septembre 2002. Seuls quelques auteurs sont plaqués à l’avant. Angot, Sollers, Moix. En Belgique, ce n’est pas beaucoup mieux.

Résultat : il y va du livre unique comme de la pensée unique. Et ça nous mène davantage a une vision mercantile et dévalorisante de la littérature.

La solution serait la diversité, les alternatives de qualité, les revues, certains sites littéraires, tout ce qui n’enferme pas la littérature aux jeux de pouvoirs.

Que t’a apporté l’animation d’une revue comme Regart dans les années 80?

Regart, c’est du passé. Je ne sais pas , au juste, ce que ça m’a apporté. Nos actes d’hier nous apportent forcément des choses. Je suis dans le présent. Regart pour moi, c’est une équipe, mais c’est surtout le regretté Antonello Palumbo, qui mérite un infini respect. Je n’ai pas toujours été à la hauteur.

Tu décris dans ton dernier roman  » une colonne de rangement de CD qui se dresse comme un totem dans une vacuité blanche « . Pointes-tu là la sacralisation de la musique dans notre société hyper-consommatrice (le mot  » sexe  » n’est plus le mot le plus tapé sur les moteurs de recherche : c’est  » MP3 « ) ? Que représente la Musique pour toi ?

La musique, c’est du silence et du sentiment. Un refuge.

La plupart de tes narrateurs sont toujours  » comme  » sans emploi même s’ils en possèdent un et, en même temps, on les trouve très soucieux de la question sociale. Pourquoi cette posture ?

Il faut bien bosser, pour gagner sa tartine (sauf pour les rentiers de tous bords).

J’ai un travail valorisant. Mais il se fait que, une grande part de ma vie est ailleurs que dans mon boulot. Mes personnages traduisent vraisemblablement ce paradoxe. Mais est-ce un vrai paradoxe ? La question sociale : je n’oublie pas que je suis le fils d’un réfugié politique ukrainien parachuté, de force, à Bastogne en 44, avec l’uniforme américain ; ça s’appelle de la chair à canon.

  » Dans quelle mesure la narration s’approche-t-elle de la vérité ? L’auteur dissimule-t-il ses intentions ? Présente-t-il ses actions et ses pensées pour mettre à nu la nature fondamentale des circonstances ? Ou s’efforce-t-il de cacher quelques chose ? Dit-il les choses afin de ne pas les dire ? « , s’interroge ironiquement Zuckerman, l’alter ego de Philip Roth dans son roman : Les faits. Que lui répondrais-tu ?

Écrire pour l’autre, pour lui plaire, est une impasse. Je m’oppose ainsi à l’autobiographie pure et dure. C’est un choix. Quand on prend la plume, cette question-là ne se pose pas. . « Elle est déjà réglée : on est l’autre. Alors, son expérience intime, dans ce qu’elle a d’unique, acquiert une dimension universelle. Une œuvre est un miroir où le lecteur se découvre lui-même. Quand on referme un vrai roman, on en sait un peu plus sur soi-même, sur la vie, et sur tous les hommes. Aragon appelle ça le  » mentir vrai « .Cocteau  » Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité « .Quelle est cette chose que nous apporte la littérature et que le reste ne propose pas ? C’est sans doute de trouver la vérité à travers le mensonge. Dans don Quichotte, par exemple, ce qui est passionnant, c’est qu’il court après des moulins à vent en criant :  » Ce sont des géants, à l’attaque ! « . Il est fou, ce type, il est dans le mensonge. A côté, il y a Sancho Panza qui, lui, réaliste, pratique, trapu, sur son âne, dit :  » C’est des moulins à vent, qu’est-ce qu’il a l’autre, il est taré « . N’empêche que le héros, c’est don Quichotte. Le héros, c’est celui qui est fou et qui a du panache, de la générosité et une vision.A l’inverse, selon moi, le  » roman poubelle  » serait celui dont l’auteur loin de se dédoubler, reste figé dans la contemplation de son nombril, sans cette capacité de se dégager de son narcissisme, il donne dans le divan, dans l’impudeur extrême, le réel brut, l’autobiographie pure et dure, la vraie pornographie. Mais écrire, c’est aussi et surtout, ce qui contribue à rendre la vie plus intéressante que la littérature.
Je suis un mensonge qui dit toujours la

Tu distingues l’humour et le comique de cette façon :  » Le comique peut être muet, l’humour pas. L’humour est une affaire de mots « …

On peut faire une grimace. Un mime peut faire rire. Une situation drôle aussi.

Pour l’humour, c’est autre chose. C’est du langage, de la pudeur. C’est une sublimation de la souffrance. L’humour quand on en est pourvu, il vous échappe.

« L’esprit Dilettante », c’est quoi?

Le Dilettante
n. (mot ital.) Personne qui s’adonne à une occupation, à un art en amateur, pour son seul plaisir. Personne qui ne se fie qu’aux impulsions de ses goûts. (Le Petit Larousse).
Voilà pour la phrase qui débute leurs livres.

Le dilettante, c’est aussi une des dernières librairies et maison édition.
Située dans XIIIe arrondissement parisien, spécialisée dans la littérature du XXe s., où s’adonner au plaisir de fouiner entre livres d’occasions et livres neufs.
Maison d’édition traditionnelle alternant avec plaisir les rééditions d’auteurs méconnus (Bove, Calet, Forton…) et la découverte de jeunes auteurs (Gavalda, Page, Ravalec, Roza…).
Des beaux livres livre au petit format, broché, cousu, ayant pour couverture l’œuvre originale d’un artiste (le plus souvent Anne-Marie Adda).
– Fam. « Maison d’esprit et de sentiment. Ils font des tirages sur grand papier, ce qui est le symbole d’un amour du livre assez charmant. Ils sont petits, volontaires, indépendants, têtus, teigneux et spontanés. » (Anna Rozen in « Les Enfants du Dilettante », Le Nouvel Observateur, 13/19 janvier 2000).

Le dilettante, comme les éditions de Minuit, et l’Embarcadère en Belgique, ou Bernard Campiche

en Suisse. C’est avant tout, une tonalité, une saveur, un fil rouge qui passe d’un auteur à l’autre.

C’est de l’artisanat dans la cour des grands.

 

Interview Carré blanc

5812: Le "carré blanc"

Tu relèves (voir article) dans l’œuvre de Henry Miller l’importance tenue par la part de l’artiste dans le sexe. Le sexe à l’état pur, (comme en chimie on parlerait d’un corps pur) est-il une utopie ?

Le sexe, c’est ce qui nous lie à la mort, à la joie de vivre. C’est aussi et surtout libératoire.

Pour moi le puritanisme exacerbé mène à une forme de fascisme. Les coincés du cul sont tellement obsédé par le sexe qu’il passe leur vie à l’éviter ! ! ! Je me méfie très fort de cette caste meurtrie. Mais le tout-au-sexe est une autre forme de danger, l’artiste à une place privilégiée pour empêcher cette dérive.

Ta première émotion érotico-médiatique (ciné, télé, image) ?

La Strada , j’ai flippé très fort sur Giulietta Massina qui, dans ce film, jouait Gelsomina vêtue de guenilles, une vieille cape militaire, le tricot déchiré, la jupe à l’ourlet décousu, le chapeau rabougri, les chaussures défoncées, mais elle imprimait à cet ensemble misérable une élégance. Une élégance folle ! J’étais un petit garçon, et j’étais envoûté par cette femme hors cadre. Gelsomina face à  Zampano  ( joué par Antonny Quinn), qui devait pour moi représenter mon père, dans ce qu’il avait de sombre, d’égoïste, d’humain, aussi par ses sanglots. Par la suite j’ai revu ce film plusieurs fois, je trouve Gelsomina très touchante.

Polanski affirme que toute scène ne peut- être filmée que d’un seul point de vue ? En est-il de même pour la photographie d’une femme nue ?

J’ai fait pas mal de photographies de femmes, quelques expos, et c’est vrai que ce qui m’intéressait c’était de déshabiller le modèle, et puis de photographier son visage, de capter ce que la nudité provoquait dans ce visage, son degré de pudeur.

Le comble de l’érotisme pour toi?

Une voix, peut-être ? Une jolie voix de femme inconnue, étendue, entendue dans le noir.

Tu as écrit  » Le baiser de Laura  » (nouvelle incluse dans le recueil collectif  » Aime-moi « )

Quelle est l’importance, la singularité du baiser dans la relation sexuelle ou amoureuse ?

Le baiser communique. C’est un bon publicitaire des sens.

Mais il nous dit surtout : hâte-toi doucement

Es-tu fétichiste ou non ?

Je suis amoureusement fétichiste. L’aisselle ? Le périnée ? Cela dépendait de la situation, de la partenaire. Je n’aime pas trop de me fixer sur un seul point, même dans mes penchants fétichistes.

Ton mot d’amour préféré ?

Mon soleil

(Sans doute à cause de mon enfance en Sicile ? amour-soleil, je crois que je serai toujours en manque, il y a des blessures qui ne se rattrapent jamais).

 

PHRASES à ACHEVER…

Dans dix ans, je serai… davantage en paix avec moi-même

L’important aujourd’hui, c’est… de vivre et de croire

J’ai toujours rêvé… d’être un rêveur

 

TEXTES d’ALEXANDRE MILLON

HENRY MILLER, LE DECODEUR

Henry Miller (auteur de Tropique du Cancer) - Babelio

« Il ne se passe pas de jours que nous menions à l’abattoir les plus purs de nos élans. »

Henry Miller demeure un des écrivains sur lesquels on se méprend le plus. Comme Kerouac, ou d’autres, le côté  » zen  » de Miller n’était pas qu’une fashion-tendance, un effet de mode, c’était de l’action pure. Tantôt Rabelaisien, tantôt gourou pornographe, esclavagiste de la bite et du cul. Tantôt prophète visionnaire du  » dérapage américain « .Longtemps après sa mort, les craintes de Miller envers son pays tombent pile. Les américains, et leur puritanisme hypocrite. Les grands justiciers de la planète, les donneurs de leçon. Les plus grands pollueurs du monde, les pionniers des OGM. L’empire du fric à jolie façade. Bah, il ne s’agit pas, ici, de faire de l’anti-américanisme primaire, puisque l’horreur est dans tout être humain, qu’il soit américain ou pas. Mais je crois que certains sont plus hypocrites que d’autres, et dans ce registre-là, les américains ne sont pas en reste. De son vivant, Henry Miller fut victime de ses prédictions. Il dénonça la schizophrénie sexuelle de l’Amérique. Résultat : censure totale sur ses livres. Plus de gagne-pain, plus d’audience auprès du public. L’ironie, c’est qu’il fut réduit au silence, d’abord par les puritains bornés, ensuite par des (fausses) féministes se targuant de largeur d’esprit et de franchise sexuelle. En fait, Miller prônait plus que tout autre l’équité entre les sexes, il revendiquait, tout simplement, la part de l’artiste dans le sexe. Au fond, Miller fustigeait la fonction de plus en plus pervertie de l’art, dans une société de plus en plus tournée vers la propagande insidieuse, et le mercantile. Car notre société ne nous donne pas l’impression d’être de nature à bâillonner la liberté d’expression. Ce que Miller proclamait c’est que le mode d’expression allait changer et, avec elle, la censure ! Car les armes de la communication sont aujourd’hui visuelles, manipulables à très grande échelle. Et c’est précisément par cette manipulation que s’exerce la censure actuelle. Notre accès au champ de l’information, et du divertissement, est l’objet de conditionnements si habiles qu’une très grande majorité d’entre nous n’y voient que du feu. Faute de décodeur.

 

Pourquoi lire ou relire Le Colosse de Maroussi ?

Parce qu’il n’a pas une ride (ou presque) ! Car c’est le roman de l’anti-matérialisme, de la pureté d’être, de la gratuité des rapports humains, bref des valeurs qui sont nettement en baisse. Henry Miller approche les 50 ans quand il découvre la Grèce. La rencontre est un choc. » Il y a le Miller d’avant et celui d’après son séjour en Grèce. C’est cette expérience qu’il raconte dans Le Colosse de Maroussi. Quelques années plus tôt, en 1930, le gosse de Brooklyn, fils de tailleur, a divorcé cette fois avec l’Amérique, pour vivre une bohème miséreuse dans un Paris qu’aurait pu chanter Aznavour, mais avec une odeur d’alcool de sexe et de philosophie. Pourtant au moment du Colosse de Maroussi, notre écrivain a deux divorces et quelques romans, dont les censurés Tropique du cancer et Tropique du capricorne. Fauché comme les blés sur une toison d’une blonde épilée, plus libre que jamais, en cet été 1939, Miller s’accorde une période  » sabbatique « . Son pote Lawrence Durrell l’attend dans sa demeure à Corfou, mais, à part cela, pas de plan sur la comète. Miller a tout son temps. Henry rentrera dans un état de contemplation active. Au sens quasi bouddhiste. GONG ! Dès la première île grecque découverte, Miller est en plein GONG. La Grèce de Miller est celle qui déhanche sa propre mythologie. Celle de l’amitié. Dans Le colosse de Maroussi, ce sera Katsimbalis le « colosse ». Katsimbalis, un molosse, un fabuleux conteur. Et Miller l’écoute. La Grèce de Miller, c’est aussi une part de la Grèce actuelle. Celle de la beauté naturelle du blanc et du bleu, des Cyclades, des troupeaux de brebis, des dernières vieilles femmes en noir, de la musique, des poètes, du sourire. La Grèce de Miller ce n’est pas que du folklore, c’est ce qui reste de grec en Grèce, tout ce que le tourisme n’a pas encore massacré. Le Colosse de Maroussi c’était aussi, pour son époque, un mouvement Hippie, la Beat génération, un road movie filmé d’une main de maître. C’était un chant mozartien, un hymne à la vie. Une plongée en lumière pure. Une apnée de vie dans la vie. Ce roman n’est pas seulement un  » carnet de voyage  » dont il a la forme. Et n’oublions pas le visage d’Anthony Quinn, sur un air de Sirtaki, dans le rôle de Zorba le Grec…. Si proche de Katsimbalis. Pour conclure, lisez ce que Miller écrit dans la dernière page du Colosse de Maroussi : « … Il se peut que la Grèce elle-même soit mêlée un jour à l’imbroglio général, comme nous sommes en passe de l’être, nous aussi ; mais je refuse catégoriquement de tomber à l’avenir, au dessous de cette condition de citoyen du monde… « .

 

DEUX PETITS TEXTES ET PUIS S’EN VONT

1.

J’imagine un vieux train, dont j’ignorerais la destination, mais il s’arrêterait dans une gare magique, totalement peinte par Paul Delvaux. Des passagers, tous inconnus, défileraient. Il y aurait encore et toujours ce sentiment d’incommunicabilité qui émane des personnages du peintre. Puis, à la manière d’un passe-muraille, je parviendrais à rentrer dans ce merveilleux tableau. De l’autre côté de la toile, ce ne serait ni une ville ni un paysage que je verrais, mais un magasin Prémaman, tapissé de papiers à fleurs. Je tituberais, je trébucherais sur des layettes, face à une effrayante mêlée de sumos. Puis, un cheikh yéménite achèterait ma compagne, par décret, elle serait sa sixième femme. Tandis qu’un iguane, impressionnant par sa taille et son hiératisme préhistorique m’interdit l’accès à mon vieux Pentax. Ensuite, au mépris du décalage horaire, me voici propulsé dans un ranch du Texas. Là, dans une pièce circulaire, une dentiste obèse serait penchée sur moi. Elle vêtue en tablier mauve fluo. Elle a raté mon premier plombage. C’est embêtant, je n’ai pas que ça à faire. Mais bon. Je me tais. Elle m’ordonne de  » verbaliser mes pulsions « …

2.

Pour toi je suis prêt à être coiffeur pour pommes, couturier pour drames, diseur de mésaventure, lanceur de copeaux, artiste pinte, buveur de pécule. Ou ingénieux ingénieur, brillante gargouille dynamique, bouille vers l’effort, cravate au vent, premier de cordée, à portée de bonheur, à portée seulement… Pour toi, je suis prêt à être ramoneur de chagrins, marin des plaisirs. Défenseur de rousse à la Kalachnikov, aux cailloux palestiniens, à la sarbacane, au pic à glaces, au canif suisse, à la télécommande. Ou alors, érudit, humble et discret. Tao, Bible, Talmud, Coran. Je suis prêt à être contempleur de nénuphars. Je suis prêt à être surréaliste, apiculteur d’oreilles mutilées de Van Gogh, singe à tambour coiffé d’un chapeau de groom. Bernard-l’ermite sur le réseau Internet. Pianiste virtuel. Je suis prêt à n’être rien, d’ailleurs à tes côtés, ce sera une grandeur, un paquebot. On vieillira, on deviendra un vieux couple en autarcie, la bouilloire sur le réchaud, le vieux peignoir, un amour par omission.

Textes parus initialement sur le site de Ghislaine Caron :  » La poésie que j’aime « 

EN ECOUTANT BILL EVANS

Hôtel Ios. La Crète. Notre plage préférée. Ce souvenir-là. Un mot punaisé sur la porte. JE REVIENS. Elle va revenir. Et maintenant, devant moi, l’escalier. Dehors la pluie battante.
J’ai revu le film LA CENA (le dîner)de Ettore Scola, la dernière apparition de Vittorio Gassman, je crois. Avec Fanny Ardant dans le rôle de Flora, qui incarne une patronne de restaurant à Rome. Ce film raconte des histoires vécues ou rapportées par leurs protagonistes. Clients du même restaurant pris dans un moment de détente de leur journée : quand ils se révèlent plus facilement et parlent de leurs vertus et de leurs vices, et qu’ils confient leurs peines et leurs désirs. À ces moments-là, où nous ressentons le besoin d’observer les autres: ce qui est le meilleur moyen de mieux se connaître soi-même. Le film est terminé. Je range la cassette vidéo. Je glisse le CD de Bill Evans. Le mot punaisé sur la porte. JE REVIENS. Elle va revenir. Sonorités et nuances. Note blanche. Note noire. Sur fond de  » Bush «  de Noël. Le clavier de Bill Evans. L’agréable imbroglio des images. Mon vieux Pentax à la main. Et elle. Ses sous-vêtements éparpillés dans la chambre de l’hôtel Ios. Une panoplie de fétiches tendres. Elle, que j’attends, mêlée à cette musique. Un mélange, une forme viable. Des accroupissements suspendus. Une danse si lente. J’adore cette fougue au ralenti. Des notes sur le piano comme des Christs échappés de la croix. À tire-larigot. Le mot punaisé sur la porte. JE REVIENS. La femme que j’attends va revenir, mais pour l’instant, elle danse, écuyère de mon attente, elle chevauche ma pensée, telle une calligraphie directe. De l’encre sur la soie.

Bill Evans Trio
La plage 5 : Alice in Wonderland
Album  » Sunday at the village  » réf OJC20 140-2
Bill Evans : piano/ Scott Lafaro : bass / Paul Motian : drums

 

 

Le tout nouveau site d’ALEXANDRE MILLON

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