LE TOUR D’ÉCROU de HENRY JAMES / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Somerset Maugham estimait que  la plupart des nouvelles d’Henry James, étaient, et quel que soit leur degré d’élaboration , « d’une banalité fort peu commune ». Frère du philosophe et psychologue William James et fort influencé par ses travaux, Henry James tresse dans ses nouvelles, des intrigues en effet souvent simples mais dont tout l’intérêt réside dans l’espèce de secousse qu’elles provoquent chez ses personnages, suggérant des failles soigneusement ignorées,  des turpitudes secrètes et des stratégies d’évitement infiniment retorses, le tout décrit dans un style réaliste et précis mais dont les méandres successifs, comme les échos d’une voix, troublent le propos, en démultiplient le sens : dans le monde de James, rien n’est jamais acquis, l’intentionnalité des personnages reste opaque ; aucune interprétation n’est certaine : au terme de sa lecture, le lecteur a le sentiment d’être arrivé à un carrefour où aucune direction n’est indiquée, sa destination demeurant problématique. James est l’exact opposé de Zola qu’il a beaucoup lu et, au final  peu apprécié. Là où Zola affirme, objective sa conception du réel en imposant sa vision de la vérité, James expose une interrogation qui se ramifie en un dédale d’incertitudes. A cet égard, Le tour d’écrou est une nouvelle exemplaire.

Le Tour d'écrou (nouvelle édition)

James avait peu d’estime pour cette nouvelle parue initialement en feuilletons et qu’il jugeait trop gouvernée par des impératifs «  alimentaires ». Le découpage en feuilletons se ressent dès les premiers chapitres, très courts et d’une intensité dramatique constante. Là où chez Balzac les nécessités du feuilleton entraînent parfois une forme de dilution, elles se traduisent chez James par un resserrement de l’action, typique de l’auteur dramatique qu’il fut également. Ce n’est guère étonnant si cette œuvre d’une tension constante a subjugué Britten qui en a tiré un des plus fameux opéras du XXème siècle.

Venons-en à l’argument de la nouvelle
Un narrateur évoque une étrange histoire écrite par une jeune femme, fille d’un pauvre pasteur de campagne, à qui une curieuse proposition fut faite par l’oncle et tuteur de deux petits orphelins, Miles et Flora. La jeune femme deviendrait la gouvernante des deux enfants dans le manoir idyllique de Bly où ils demeurent seuls avec leur intendante, Mrs Grose. Une condition toutefois : la jeune femme assumerait seule la responsabilité de sa tâche et, en aucun cas n’importunerait le tuteur, homme d’affaires très occupé. Immédiatement sous le charme de cet oncle insolite et très beau, la jeune femme hésite mais finit par accepter, à la fois effrayée par la tâche et flattée par l’intérêt qui lui est porté.

Les débuts de la jeune gouvernante justifient sa décision : l’endroit est magnifique et les deux enfants de sept et dix ans sont d’une gentillesse, d’une intelligence et d’une beauté quasi surnaturelles : de véritables angelots.

Toutefois, le tableau s’assombrit rapidement : une lettre nous apprend  que Miles est renvoyé de son collège pour des motifs inconnus tandis que la jeune gouvernante voit apparaître des fantômes. Grâce aux informations de Mrs Grose, la jeune femme les identifie : il s’agit de  Peter Quint un valet du manoir auquel Miles était très attaché  et de Miss Jessel, une servante séduite par le valet. Tous deux sont morts dans des circonstances mystérieuses. Par une trouble et constante promiscuité avec ceux-ci, ils auraient corrompus les enfants.

À sa parution, les esprits les plus naïfs ainsi que ceux qui refusaient de voir les abîmes ouverts par James, se sont contentés de voir dans cette nouvelle une histoire de fantômes menée avec brio mais au final, bien banale.

Pourtant, profitant justement du caractère fantastique de son intrigue et de la mise à distance qu’elle permet, James multiplie les ambiguïtés, les bifurcations et aborde en sous-texte, les thèmes de l’homosexualité, de la pédophilie et de la séduction narcissique et perverse.

Photos de Henry James - Babelio.com
Henry James (1843-1916)

Pour mener son récit, James a donc fait choix d’un narrateur qui lit le témoignage du personnage principal, rédigé à la première personne. Cette étonnante et très novatrice  mise en abyme pour l’époque nous permet d’entrer dans l’histoire du point de vue de la gouvernante-héroïne : son témoignage est la seule source d’information du lecteur même si les faits qu’elle rapporte permettent de croiser sa version avec ce qu’elle nous dit de sa réception par les autres protagonistes dont Mrs Grose, personnage en apparence passif mais essentiel dans le développement du délire de la gouvernante. L’intrication des points de vue directs et indirects interroge le lecteur et contribue à ce que d’aucuns ont appelé l’énigmacité de l’œuvre, caractérisée par une question  sans réponse.

Très habilement, James – et à sa suite Britten dans son opéra  via un thème oppressant ramifié en 15 variations –  rend sensible ce tour d’écrou qui se resserre  à chaque chapitre : progressivement le décor de conte de fée avec son parc idyllique et ses adorables chérubins, se transforme en labyrinthe sombre, lieu de mort et de perversion.  Nous suivons la jeune femme telle qu’elle perçoit la réalité, écartant d’abord les soupçons qui la gagnent  pour mieux céder ensuite aux raisons d’y croire et sombrer enfin dans son délire hystérique : « S’absorber dans les profondeurs azurées des yeux de l’enfant et déclarer que leur beauté était l’artifice d’une ruse précoce revenait à se montrer coupable  de cynisme et je préférais naturellement renoncer à mon jugement et autant que possible à mon agitation ». Anges ou démons : la gouvernante veut voir des anges mais se résout aux démons face à l’évidence du mal qu’elle imagine.

En réalité, au fil des pages, un glissement se fait. Beau comme le péché, Miles semble le substitut idéal de son oncle dont la jeune femme a subi le charme. Eblouie, elle trouve, pour parler de lui , des mots étrangement habités : « Il y avait chez ce beau petit garçon quelque chose de prodigieusement sensible et pourtant de prodigieusement heureux, qui me frappait plus que chez toute autre créature de son âge  que je connaissais, recommençant à neuf chaque jour ». N’est-ce pas là le langage et la temporalité de la passion ?

Je laisse au lecteur la surprise d’un dénouement qui s’ouvre sur une indétermination qui est la marque de James et le symbole de cet écart mystérieux entre nos motifs avoués et nos actes.
On garde en mémoire cette interrogation qui est celle de tous les puritanismes et à leur suite, de tous les fanatismes : « S’il était innocent, qu’étais-je donc moi, grands dieux ? »

Le Tour d’écrou sur le site du Livre de poche

HENRY JAMES sur le site de Gallimard

 

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