LA VRAIE VIE d’ADELINE DIEUDONNÉ (L’Iconoclaste) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

Quel bouquin ! Ai-je pensé, dès après les premiers chapitres de ce livre dont la lecture m’a été recommandée par mon amie Valérie Baugnée.

Il faut dire que pour ce premier roman paru en 2018 et « multiprimé », Adeline Dieudonné frappe fort : sous la forme d’un thriller qui ne vous lâche pas, dans un style qui décoche les uppercuts, elle aborde avec cependant une étonnante sensibilité et un regard neuf, le thème (entre plusieurs autres) des vies ratées et saccagées qui se retournent en violence et prédation. Elle gravit aussi le versant ensoleillé de cette montagne de misère: la capacité de rebond et la résilience que peuvent induire les bonnes rencontres. Il y quelque part dans ce terriblement beau roman, une leçon de morale spinoziste que nous enseigne la vieille Monica, l’un de ses beaux personnages tissés d’enfance : « Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il  y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laisser loin de vous ».

 

La vraie Vie

 

Voisinant le Bois des petits pendus, une rue sans issue fait comme un grand carré avec des maisons dedans et des maisons dehors ; grises et moches, toutes les mêmes à quelques détails savamment distillés par un promoteur qui, sans doute, a vieilli au même rythme que ses audaces : vite et mal. C’est le Démo que le père de l’héroïne-narratrice appelle le Démoche, avec la dérision  cynique de ceux qui s’ingénient à tout rater.

C’est un père toxique et chasseur (Les deux ne vont pas nécessairement de pair) : il règne en despote violent sur sa femme –  victime si passive sa fille l’appelle l’amibe –  et ses deux enfants : notre jeune héroïne de 11 ans (nous ne connaîtrons jamais son nom)  et son petit frère, Gilles, âgé de 7 ans. La famille vit au gré des humeurs de ce père violent et mutique, rivé devant sa télévision et éclusant les bouteilles de whisky. Le cœur de la maison bat dans une pièce sombre et assourdie : « la chambre des cadavres » où sont entreposés les trophées  de chasse du père ; toute une ménagerie saisie dans la mort et que domine une affreuse hyène.

Tout ça vivote entre l’insignifiance des jours et des repas sans paroles et les déchaînements de violence, chacun, femme et enfants, suspendus aux menus signes qui les annoncent, comme  ce petit mouvement bizarre de la mâchoire qui trahit, chez le père, le désir de frapper, d’humilier, de détruire.

Instinctivement les enfants forment une manière de contre-feu à cette difficulté de vivre : petit couple aux allures gémellaires, conjurant l’angoisse de ce qui vient dans les histoires que racontent la grande sœur, mettant dedans tout ce qui leur fait peur, pour être « sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie ». Toute la fraîcheur du monde et la joie de vivre semble tenir dans « le rire de Gilles, ses dents de lait, ses grands yeux verts ».

Et puis un jour tout bascule. Le vieux marchand de glace s’est arrêté dans le quartier. Les enfants lui commandent une glace chantilly : « Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grands ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum. (…) Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans une maison. Il en manquait la moitié ».

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Adeline Dieudonné

Dans l’esprit de Gilles, l’image d’un visage qui explose, a pris toute la place, à moins, qu’au contraire, elle ait tout dégagé, laissant le champ libre à la mort qui semble tapie dans la maison, dans la pièce des cadavres. Pour de vrai, Gilles ne ressent presque plus rien. « Sa machine à fabriquer des émotions s’est cassée ». Pour se sentir vivre il semble s’adonner au mal, à la torture d’animaux innocents.

De manière haletante, avec une efficacité redoutable, Adeline Dieudonné nous met dans les pas de son héroïne et de sa quête opiniâtre pour remonter le temps, changer le cours de sa vie et retrouver « le rire de Gilles, ses dents de lait, ses grands yeux verts ». Pris par le récit et emballé par la maestria de l’autrice, je me suis laissé faire jusqu’à un certain point : celui où l’accumulation, à un moment, a manqué de faire chavirer une barque un peu trop lourdement chargée. Un épisode inutile à mes yeux et peu crédible (enlèvement du petit chien), la présence dans ce quartier tout en grisaille d’un ex-champion de karaté et d’un ancien professeur de l’université de Tel-Aviv et de sa femme défigurée et masquée, tout cela a éveillé chez moi un début de réticence heureusement balayé par la justesse des analyses psychologiques.

Sans jamais sombrer dans le manichéisme – nous avons même droit à une scène touchante avec le père – Adeline Dieudonné appuie de son scalpel sur cette plaie qui chez certains ne guérit jamais et se cicatrise en violence : « Je savais qu’il n’avait jamais connu son père mais personne ne m’avait jamais expliqué pourquoi. (…) . Cette absence semblait avoir creusé un trou dans la poitrine de mon père, juste sou sa chemise. Ce trou aspirait et broyait tout ce qui s’en approchait. C’était pour ça qu’il ne m’avait jamais prise dans ses bras. Je le comprenais et ne lui en voulais pas ». Au fond de l’âme des pères  terribles gît souvent un vieux petit garçon triste.

Il n’y a rien de plus pitoyable qu’un vieux petit garçon triste qui n’a pu grandir.

Le roman sur le site du Livre de poche

Le roman sur le site de L’Iconoclaste 

 

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