LES PERLES DE LA LITTÉRATURE FRANCOPHONE BELGE : 2. MARIE GEVERS, VIE ET MORT D’UN ÉTANG (1961)

Jean-Pierre LEGRAND + Philippe REMY-WILKIN

Au fil des pages et Les Lectures d’Edi-Phil (numéro 33) fusionnent cet été 2020 pour offrir…

un feuilleton consacré aux perles de la littérature francophone de Belgique

 

(2)

Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang (1961).

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Suivant notre alternance de rôles, Jean-Pierre à la mise en place, Phil au contrepoint.

JEAN-PIERRE LEGRAND – LES BELLES PHRASES
Jean-Pierre Legrand
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Philippe Remy-Wilkin

Marie GEVERSVie et mort d’un étang, récits autobiographiques, Luc Pire/Espace Nord, Bruxelles, 2009.

                           

                             Phil : Il s’agit d’une réédition. L’ouvrage parut pour la première fois sous la forme d’un triptyque en 1961, à Bruxelles, chez Brepols. Le texte s’arrête après 232 pages mais en compte 285 au total : en sus d’une préface de Georges Sion, un dossier photographique, une lecture de Jacques Cels, un tableau vie/œuvre/époque et une notice bibliographique enrichissent notre perception.

                           Un regret : les coquilles du texte, un peu trop nombreuses.

                           Un rappel : la collection patrimoniale Espace Nord était alors gérée par les éditions Luc Pire, mais la Fédération Wallonie-Bruxelles, devenue propriétaire, en a désormais confié les rênes aux Impressions Nouvelles (après un appel d’offres).

 

L’autrice

Marie Gevers

Marie Gevers est née en 1883 à Missembourg (Missenborg, originellement), grand domaine familial avoisinant le village d’Edegem, près d’Anvers. Son père était avocat et son grand-oncle Jan-Frans Willems, appelé « le père du mouvement flamand », fut le chef de file du renouveau de la littérature flamande au début du XIXe siècle. En 1908, elle épouse le peintre Frans Willems, parent de Jan-Frans et neveu de l’écrivain Anton Bergmann.

                               Phil : Jan-Frans Willems (1793-1846) est le Willems du… Willemsfonds, cette organisation culturelle flamande fondée en 1851 pour promouvoir le néerlandais.

                            Tu situes le terreau artistique qui nourrit Marie mais l’histoire est plus belle encore : l’un des fils de Marie, Paul Willems (1912-1997), sera à son tour, comme Flamand écrivant en français, l’un des plus grands auteurs de notre histoire littéraire, il entrera lui aussi à l’Académie royale. Le fait est exceptionnel. Mais notre paysage littéraire compte d’autres paires littéraires : Suzanne Lilar/Françoise Mallet-Joris, Pierre Coran/Carl Norac, Ghislain/Stanislas Cotton et Yvon/Jean-Philippe Toussaint en mode parent/enfant ; François Emmanuel/Bernard Tirtiaux en mode frères. Qui ai-je oublié ?

Encouragée et conseillée par Émile Verhaeren (puis par Max Elskamp), elle est d’abord poétesse avant de se tourner vers le roman. Ecrivant toute son œuvre en français, elle donnera aussi des traductions d’écrivains néerlandophones. Héritière directe des réalistes flamands, elle pratique une forme de régionalisme dont elle s’échappe en réduisant son terroir aux dimensions de ce merveilleux domaine de Missembourg, avec son parc et sa maison à trois pignons se mirant dans les eaux sans ride de l’étang tout proche.

Elle est élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1938 bien avant donc que les académiciens français ne s’avisent d’accueillir Margueritte Yourcenar.

Ses romans les plus célèbres sont Paix sur les champs, La comtesse des digues ou encore Madame Orpha.

                               Phil : La comtesse des digues est un très beau roman, un classique, lui aussi, des Lettres belges. Ce livre raconte un paysage (la vallée de l’Escaut du côté de Tamise, le fleuve, ses digues et ses schorres), une activité pittoresque (le contrôle des eaux, dont dépend la richesse, la survie des lopins de terre de la région) et les émois d’une jeune femme, Suzanne, face aux choix fondamentaux : partir et courir le monde ou s’ancrer là où convergent racines et inclinations naturelles, vivre libre ou se marier, naviguer entre pulsions et raison, etc. Une grande modernité traverse le poids du passé et des traditions. Qui dresse au vent comme un étendard du sens. Et de l’anticonformisme, de la jeunesse, de la vie cyclique.

Trois ouvrages plus singuliers se recommandent également : Plaisirs des météores, qui est un calendrier des liturgies saisonnières ; Des mille collines aux neufs volcans et Plaisir des parallèles – essai sur un voyage. Ces deux derniers ouvrages surprennent chez une autrice éprise de sa campagne campinoise. Nés au hasard de l’installation de sa fille au Rwanda, ces deux ouvrages sont un intéressant témoignage de ses voyages en Afrique centrale.

 

Le style et la poétique

L’écriture de Marie Gevers est celle d’une poétesse. Dans ses romans, ses récits et singulièrement dans l’œuvre ici commentée, elle déploie, tout comme dans ses poèmes, une magie de l’analogie, où les sons, les odeurs, les visions, les vibrations de l’air tissent entre eux tout un réseau de correspondances. Sous son regard, la matière, la nature se métamorphosent en signes que la poétesse incarne en une vision propre.

Le spectacle de la nature nous est rendu dans une extrême richesse faisant appel à tous nos sens, avec une précision de vocabulaire extrême et une syntaxe rigoureuse. Mais, loin de se dessécher en un réalisme aride, la prose de Gevers nous entraîne, par glissements successifs et libres associations d’idées, dans une remémoration onirique de son existence.

D’une composition très travaillée mais époustouflante de simplicité, où chaque sensation renvoie à une autre, Marie Gevers tire des effets saisissants : le silence d’un soir évoque successivement le temps qui passe, les fééries de l’enfance, la caresse du vent un après-midi d’été, le bruissement des feuillages, la jolie cousine Margueritte étendue au jardin dans un hamac agitant un éventail plein d’oiseaux dont elle envoie le souffle dans les cheveux de sa cousine Marie. Plus d’une fois, je me suis arrêté dans ma lecture, comme ensorcelé et m’interrogeant : « Comment est-elle parvenue à nous emmener jusqu’ici ? » Alors, j’ai relu les quelques pages précédentes, émerveillé par l’aisance avec laquelle nous glissons dans les songes éveillés du texte.

Une anecdote fera mieux comprendre ce tour d’esprit. Marie Gevers la raconte dans une communication à la séance mensuelle du 14 mars 1959 de l’Académie royale. Petite fille, elle suit des cours de piano (elle aimera la musique toute sa vie). Après quelques mois, son professeur lui dit : « Maintenant, je vais te faire jouer du Bach. « Qu’est-ce que c’est, Bach ? » demandai-je ingénument. » — « « Bach ? Bach ? C’est le pain blanc du pianiste. » Et elle me fit étudier une Invention. Il y a de cela près de soixante-cinq années, et le génie de Bach crée encore pour moi la senteur d’un pain de fine farine sortant tout chaud du four, le parfum d’un champ de froment mûr, sous un violent midi de juillet ».

                                Phil : Marie Gevers m’a rappelé Marcel Proust (et un peu aussi Marcel Pagnol, le film Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier). Ce que confirme joliment Georges Sion :

                                « Tremper un souvenir dans l’onde re-convoquée, et c’est comme pour le thé de la petite madeleine de Proust ou comme le chant de la grive de Chateaubriand dans le parc de Montboissier, la recherche du temps perdu et le temps retrouvé. (…) Mais c’est un être au plus pur, au plus vrai de lui-même qui nous parle ici et là, qui nous livre son chant profond. »

 

Le livre

Philippe et moi avons choisi un ouvrage qui se présente comme un condensé de l’art de Marie Gevers. Ecrit en prose il présente un tour très poétique fait d’associations multiples, de métaphores subtiles, de rêveries et de souvenirs enchantés qui tiennent en lisière sans pour autant le nier, le tragique de l’existence. Il exalte à chaque page la relation profonde qui existe entre l’Homme et la Nature.

L’ouvrage reprend trois textes réunis en un volume vers la fin de la vie de l’autrice : L’étang, souvenirs d’enfance et de jeunesse ; La cave, évocation de la seconde guerre mondiale et surtout expérience douloureuse du deuil et de la perte ; enfin, La chambre retrouvée, écrite plus de dix ans après le récit précédent et célébration du retour à la lumière.

                            Phil : L’étang, était d’abord paru seul dans La petite illustration, avant la guerre 39-45, puis, en 1950, il reparaît en diptyque, associé à La cave, à Paris, dans France-Illustration, portant déjà le titre générique Vie et mort d’un étang. Le triptyque date de 1961.

 

Venons-en à notre lecture proprement dite.

 

L’étang

Missembourg est un vaste domaine acquis en 1867 par les parents de Marie Gevers. Elle y est née, y a vécu et s’y est éteinte dans son sommeil, nonante ans plus tard.

                         Phil : 1867 ! Cette grande dame de nos Lettres naît l’année de la publication du plus grand de nos livres, l’Ulenspiegel de Charles De Coster !

Plus encore de nos jours qu’à l’époque, les maisons natales sont plus souvent rêvées que vécues. Marie Gevers a eu la chance de vivre ce domaine de Missembourg au présent et de le rêver au passé, ce qui donne à ses souvenirs une continuité traversée de songes.

Au centre d’une conjonction parfaite du temps et de l’espace, se trouve l’étang, proche de la haute maison familiale qui s’y reflète et dont le miroir d’eau renvoie au plafond de la salle à manger tout un jeu de lumières mobiles. Tout à la fois œil et mémoire, l’étang garde trace de la vie qui passe tandis qu’au temps des fortes pluies, son trop plein s’écoule vers l’Escaut, par la Gaute, modeste ruisselet, qui relie ainsi le domaine au fleuve et à la mer :

« Donc, tout ce qui se passait dans la maison se passait aussi dans l’étang. L’eau, comme une mémoire, était chargée d’événements qui nous concernaient, et ce n’est que pendant les deux mois de printemps où la Gaute coulait habituellement que cette eau, saturée de nos actes, de nos pensées, de nos vies, pouvait s’échapper et gagner l’Escaut, puis la mer ».

Ici, pas de sortilège des eaux dormantes chargées de maléfices. En une sorte d’Œdipe cosmique si bien décrit par Bachelard, la maison familiale, la nature elle-même, se mirent dans les eaux et jouissent par le spectacle de leur image jumelle, de la suprême harmonie de la forme et de la matière. De cette harmonie toujours reconquise sourd un élan vital, une vibration charnelle, particulièrement sensible au printemps, lorsque le dégel libère le miroir des eaux et qu’une « brume odorante, un encens végétal montent comme un suc aérien de l’étang ».

Au sein de ce réduit de l’univers tout en reflets, senteurs et vibrations, le sentiment de la vie est intense et tout semble y conspirer. Une odeur de menthe fraîche annonce la venue prochaine d’une vie nouvelle :

« O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… ».

Dans cet Eden de l’enfance qu’elle compare à une sorte de temps préhistorique plus riche de sensations que tout le restant de l’existence, Marie Gevers vit d’abord sans notion du temps. Pourtant, un certain jour de printemps, un de ses jeunes frères décède :

« Jusqu’à ce jour, le temps-qui-passe et le temps-qu’il-fait n’avaient été pour moi qu’un seul et même personnage, mêlant son visage lumineux et végétal au jardin et à l’âme de ce jardin, l’étang. Dès lors, ils se trouvèrent soudain et violemment séparés. (…) Je pris enfin conscience d’exister, car on m’avait fait baiser au front l’enfant endormi pour toujours, et mes lèvres en éprouvant le froid de la mort avaient su qu’elles étaient chaudes et gonflées de vie ».

L’insouciance de l’enfance s’est brisée comme un cristal. Sidérée, sans mot, sans pleur, la petite Marie confie ses interrogations aux eaux étales de l’étang :

« Une immobilité miraculeuse isolait ma petite barque sur l’eau. Elle était comme suspendue dans une sphère de parfums, de lumières, d’arbres bourgeonnants, de chants d’oiseaux. (…). J’avais les yeux levés droit vers le ciel. Où donc allaient les morts ? Dans cette immensité ? Me retournant, le visage penché sur l’eau, par-dessus le bordage de la barque, je regardai alors le ciel dans l’eau, dans ce miroir où le tain noir que formait la vase donnait aux choses un reflet plus sombre… Où, où donc allaient les morts ? »

Missembourg n’échappera pas à la malédiction qui veut que tous les paradis soient des paradis perdus : peu avant la Seconde Guerre mondiale, la ligne ferroviaire Bruxelles Anvers, qui passe non loin du domaine, est électrifiée : d’importants travaux d’asséchement du site sont réalisés, la nappe phréatique dont l’affleurement alimentait l’étang se résorbe, ce dernier agonise puis meurt. Seuls subsistent les roseaux qui se souviennent de tout, « de la vie de deux générations, mirées dans l’eau dont ils se nourrissaient, de la fenêtre d’où on pouvait se voir dans l’étang ». Un vide s’est creusé que comblent l’imagination et le rêve éveillé, cette forme poétique du souvenir.

                                    Phil : Le texte foisonne de notations poétiques, sapientales :

« (…) le grillon est semblable au bonheur. Il entre, on ne sait pas pourquoi, s’installe, chante et restera peut-être. Peut-être partira-t-il demain. (…) N’allez pas dormir trop vite, les soirs où le grillon chante, écoutez-le encore, encore, encore… »

Bémol.

Je confesse avoir traversé des moments de lassitude devant les évocations détaillées des heurs et malheurs des poules d’eau ou des canards, du chien Jeff et des poissons. J’ai évoqué Tavernier ou Pagnol, mais ceux-ci ont placé l’humain à l’avant-plan, la nature ou la demeure constituent un arrière-plan, certes omniprésent. Le rapport est ici inversé. Quelques humains, quelques interactions humaines se faufilent, mais leurs traces s’estompent face à la surreprésentation du décor, qui est la vie même, sa métaphorisation. Il faut donc déguster ce texte à la page et sans empressement pour en percevoir pleinement la saveur et la grandeur. Jacques Cels ne dit rien d’autre :

« L’ouvrage est en phase avec son époque, peut-être un peu lointaine pour nous, où l’on écrivait avec un stylo réservoir en traçant des pleins et des déliés. En fait, chaque livre a son tempo. Et celui-ci est une invitation à la lecture ralentie. »

 

La cave

Le deuxième récit prend la forme d’un journal, dont la première entrée s’ouvre le 3 décembre 1944. Quelques mois plus tôt, le fils aîné de l’autrice est mort dans le bombardement de Malines. Devant la recrudescence du danger, Marie Gevers et son mari s’installent dans leur cave. Il s’agit d’une annexe souterraine, fermée par une porte disjointe qui donne sur le jardin par un petit escalier et percée d’un soupirail – le hublot – qu’occulte un morceau de carton. Marie va vivre là plusieurs mois. Elle y cherche un refuge contre la mort et, ajoute-t-elle, « je voudrais y réfléchir à la douleur qui menace de me détruire, dissiper le brouillard où je m’égare depuis la mort de J. » Tristement obstinée, Gevers se cherche des raisons d’accepter de vivre.

                                     Phil : « J. » ! Echo à mon bémol et mise en abyme : l’entourage de Marie apparaît le plus souvent en filigrane, à peine esquissé, effleuré. Tantôt, elle recule sous le poids de la douleur (on ne saura quasi rien de « J. »), tantôt la pudeur (ou un choix artistique ?) la limite (on n’apprendra pas grand-chose de son « cher compagnon » ou de son petit Paul).

Sorte de Carnets du sous-sol, le texte de Gevers est à l’opposé de la négativité éperdue qui monte de la tanière de Dostoïevski : il s’agit ici d’une reconquête de la lumière. Une reconquête paradoxale puisque menée depuis une cave, être traditionnellement obscur de la maison qui participe aux puissances souterraines. Ce réduit est cependant vécu comme « une racine latérale de la maison », ce qui renforce encore la polarité de verticalité incarnée par celle-ci. Et puis, dans cette cave comme dans le chagrin le plus noir, l’obscurité n’est pas totale : « le hublot donnerait bien passage à un gros chat. Dès que j’ôte le panneau qui le masque, l’air et le temps, l’heure, la lumière et le paysage s’y précipitent tous à la fois ». Et une force pousse l’autrice à se redresser.

                                          Phil : Un deuxième bémol. Toute bombardée qu’elle soit la nuit, comme tant de Belges d’alors, Marie Gevers n’en demeure pas moins en journée une privilégiée. Et le charme se disloque parfois face à l’embourgeoisement du texte. Bien sûr, Marie et les siens ont été éprouvés et souffrent. Bien sûr, on les voit bienveillants à l’égard des pauvres gens du coin (ceux qui coupent leurs arbres reçoivent des branches pour se chauffer, etc.). Mais, si l’autrice peut s’abandonner à ses rêveries, c’est qu’elle échappe à la confrontation d’un quotidien plus tourmenté. Il y a une extraordinaire contemporanéité du texte en ces temps de pandémie covid : nous avons pu mesurer que le confinement des uns et des autres n’était pas identique, certains devaient se serrer à sept ou huit dans vingt mètres carrés urbains quand d’autres filaient prendre le grand air littoral ou campagnard dans leurs résidences secondaires. Nous sommes en pleine guerre mais Marie vit dans une bulle. Il y a peu d’interactions avec le réel du temps : une aventure tournaisienne, lors d’un Exode effleuré, remarquable d’ailleurs (avec cette entraide faite de petits gestes, l’observation qu’il ne faut jamais s’arrêter aux apparences, aux premiers jugements), détonne dans le corps du texte.

Dans un deuxième temps, je renverse mon appréhension et pose un bémol à mon bémol. Si Marie Gevers a vécu l’Exode mais n’en parle quasi pas, évacuant une source d’action, de suspense, d’épisodes à interconnexions humaines, le choix artistique et la pudeur sont plus conséquents qu’un feutrage contextuel. Qui est relatif. Sous les bombes et entre deux décès.

En ce temps de « révolte des vitres » qui, cessant leur œuvre de protectrices et de passeuses de lumière, se brisent en éclats meurtriers, Marie Gevers se souvient de sa vieille amitié pour le verre, dont enfant elle aimait récolter des morceaux colorés éparpillés dans la cendrée du sentier longeant le chemin de fer. Blottie au fond du jardin, il lui suffisait alors de porter un éclat à ses yeux pour métamorphoser le paysage : « le tesson vert, même en décembre, me rend l’été, et le jaune impose à toute la couleur des moissons ». Expérience toute bachelardienne, celui-ci écrivant : « le Poète, comme tant d’autres, rêve derrière la vitre. Mais, dans le verre même, il découvre une petite déformation qui va propager la déformation dans l’univers ». La consanguinité d’esprit entre Bachelard et Gevers me paraît frappante. Si le philosophe voit dans les quatre éléments fondamentaux (l’eau, la terre, l’air et le feu) la base à partir de laquelle peut se déployer l’imagination débarrassée de ses contraintes rationnelles, de son côté, l’écrivaine-poétesse se saisit, comme d’un talisman poétique, du verre qui les réunit tous les quatre. C’est donc guidée par cette connivence que Marie Gevers entreprend de se reconstruire en remontant aux sources scintillantes de son enfance et de ses rencontres avec la lumière.

                                                 Phil : Il y a une réflexion implicite sur la relativité du réel. Qui est avant tout ce qu’on en fait. Comment on l’observe, le décrypte, choisit de l’envisager.

Le 13 janvier 1945, son mari meurt d’un arrêt cardiaque. Le drame se grave dans le texte en une note laconique et déchirante :

« Ô mon cher compagnon de toujours. Toi, arrêt du cœur ».

Fuyant toute complaisance avec la douleur, Marie Gevers se cherche un terrain plus ferme sur lequel prendre appui. Ce qui la soutient dans son acquiescement à l’injonction de vivre et continuera de le faire le restant de sa vie, ce n’est ni un passé inhabitable ni l’avenir qui l’est tout autant : ce qui la soutient, c’est le sentiment que son être moral est imprégné à tout jamais de la plus complète, de la plus heureuse des unions, créant en elle un fond heureux, une impulsion qu’aucun drame n’a pu anéantir. Dans ces pages pudiques et déchirantes, nous sommes au cœur de ce qui fait de ce livre un chef d’œuvre : une célébration de la vie en tous ses méandres et sous toutes ses formes, qui culmine en un amour indestructible.

                                        Phil : Vrai ! Cette sensation balaie mes bémols ou les transcende. Comme le dit la quatrième de couverture, « nos seuls bonheurs impérissables résident dans les réminiscences que nous en conservons ». Il faut donc engranger. Un maximum de belles choses. Ecrire chacun le plus beau livre possible (de notre vie), à relire au creux d’un fauteuil à bascule et au coin de l’âtre au soir de nos âges. La seule manière de lutter contre la désagrégation ?

Les dernières pages, je dois l’avouer, m’ont profondément ému. La manière dont elle s’applique à survivre puis à revivre. Dont elle évoque son « cher compagnon » aussi. Brièvement mais… En peu de phrases, de mots, un hommage sublime à ce que peut offrir une vie de couple heureuse (« un enchantement »). Et cette fin, d’une concision perforante :

« Ah ! Qu’ai-je fait ! Ai-je vraiment accepté de vivre sans toi ? »

L’immense (faux ?) paradoxe de ce texte, de cet ouvrage : conjuguer prolixité et parcimonie. In fine, le lecteur, qui s’abandonne aux envolées lyriques de notre autrice, doit rester en alerte : à tout moment, une pause peut projeter dans une autre dimension, d’observation du monde-comme-il-tourne, de réflexion sur la manière de s’y emboîter.

 

La chambre retrouvée

Ecrit en 1959, ce texte sonne comme l’épilogue des deux précédents. Dix ans ont passé depuis la fin de la « Révolte des vitres ».

Marie Gevers y décrit une journée type en cette paix retrouvée, sous le signe de la lumière et de Laura, le surnom affectueux que l’on donne au soleil dans le dialecte de la région.

Ce texte très court se clôt avec la nuit, le sommeil et ses rêves, « moments magiques où le temps se sépare de l’espace, où le mot s’éloigne de l’idée, où la forme quitte l’objet ».

                                      Phil : Me frappe, en sourdine assourdissante, la confrontation d’un monde révolu, en voie de disparition, et d’une modernité drainant dans son sillage une ère du soupçon. L’eau de la distribution « passe maintenant à proximité (du domaine), elle est bien plus abondante », mais elle est « désinfectée au chlore », l’autrice lui préfère encore, ô combien !, celle qui « provient d’un grand vieux puits bicentenaire », celle-là, au moins, est « fraîche comme la nuit, non sophistiquée, authentique ». Il y a le lait aussi. Lacta, bientôt en faillite, cède la place à Vacca. Est-ce si anodin ? Non. Il y a une accélération du rythme des événements hors de la propriété familiale. Qui est d’ailleurs survolée par un avion venu d’Angleterre alors que les environs, autrefois campagnards, sont rongés :

« Nous sommes cernés par les routes vrombissantes d’autos et par les nouveaux quartiers de la grand’ville en extension. »

Après la mort de l’étang, celle du domaine se profile, ou celle de tout ce qui en a élaboré la trame onirique, l’étoffe des rêves.

La mort ! Métaphorisée par celle du lièvre, abattu par un voisin malveillant en dehors de la saison de la chasse ou de l’interdiction de tir qui a transformé la propriété en refuge pour le Vivant (on y respecte même la toile d’une araignée). Encore un écho des temps présents et de leurs enjeux principaux : l’ultra-libéralisme détruit la biodiversité, la course éperdue au profit, au plaisir maximalisés conduit la gent humaine (mais pas la planète, qui s’en remettra et nous survivra) vers l’abîme.

 

En guise de conclusion

Personnage central de ce livre, le domaine de Missembourg apparaît comme hors du temps mais aussi hors de l’espace commun. La vie alentour ne manifeste sa présence que de manière estompée, assourdie par les grands arbres du domaine. Et, même lors des promenades le long de la Gaute, il n’est guère question de villages traversés : tout se passe comme si ce ruisselet, par lequel s’évacue le trop-plein de l’étang et qui se jette ensuite dans l’Escaut, était le seul lien entre Missembourg et le reste du monde. Cette insularité est encore renforcée par la guerre et le refluement de la vie quotidienne dans la demeure familiale puis dans sa cave. A partir de ce resserrement maximal, l’écriture de Gevers est gagnée par une expansion prodigieuse qui nous entraîne aux confins de l’immensité de l’intime.

                                             Phil : Oui, je suis convaincu, et dépose un couvercle sur mes bémols. Un grand livre et une grande autrice !

Ouvrage personnel et autobiographique, Vie et mort d’un étang réalise à merveille le programme qu’elle traçait dans la communication déjà évoquée et dont les termes se retrouvent dans le deuxième texte, non publié alors :

«   Ah ! il est bon de scruter une vie, comme on scrute l’aubier d’un arbre, où chaque année dessine autour du cœur un anneau dont les lignes sont plus ou moins marquées selon l’aridité ou la fécondité des saisons ; mais il serait encore plus passionnant de suivre longitudinalement une veine du bois, depuis l’origine dans la racine, jusqu’au sommet, là où les branches sont si légères et les feuilles si fines que seuls peuvent s’y poser le vent et le soleil, la neige et la pluie, la lumière et la nuit, (…) pour trouver la ligne vitale qui m’a conduite, malgré ou à cause d’une instruction fantaisiste, à la profession d’écrivain ».

 

Jean-Pierre Legrand et Edi-Phil RW.

 

Voir notre précédent épisode patrimonial :

LIEN vers l’Ulenspiegel de Charles DE COSTER

A suivre : Camille LEMONNIER.

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