TÉTRALOGIE de DANIEL FANO (Les Carnets du Dessert de Lune) / La chronique de Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Décédé prématurément en octobre dernier, DANIEL FANO aurait voulu publier sa tétralogie sous la forme d’un coffret mais, hélas, la mort ne lui en a pas laissé le temps. Ses amis réunis autour de Jean-Louis Massot et sa maison d’édition Les Carnets du Dessert de Lune ont, en hommage à son talent et à sa grande amitié, publié ce coffret. J’ai lu et commenté chacun des ouvrages composant cette tétralogie, j’ai fait la chronique de chacun d’eux et je voudrais, à travers cette chronique, partager mes commentaires avec vous pour que Daniel entre dans la postérité. Son immense culture, son énorme talent et sa grande gentillesse y ont une place. Nous avions noué un bout d’amitié hélas trop court.

 

Le poète belge Daniel Fano est mort | Livres Hebdo
DANIEL FANO – Crédit photo Didier Lesaffre

 

L’année de la dernière chance

Tétralogie – tome I

Ce recueil constitue la première partie de « Daniel Fano Tétralogie », la tétralogie éditée par Les Carnets du dessert de lune et une poignée d’amis de Daniel souhaitant ainsi rendre hommage à son grand talent littéraire et à son indéfectible amitié. Daniel est décédé juste avant la Toussaint 2019, il avait en projet d’éditer cette tétralogie, ses amis ont exaucé ce vœu. Personnellement, je l’ai connu, hélas bien tard, au printemps 2017 après avoir lu et commenté « De la marchandise internationale ». A cette occasion nous avons noué un riche dialogue à travers les réseaux sociaux, nous avons évoqué la littérature, la culture, la vie culturelle à Bruxelles, l’écriture notamment ses projets qui sont restés inachevés, la difficulté pour les auteurs peu médiatisés de se faire éditer et de vendre leurs ouvrages. Nous avions le même âge et nous avions de nombreuses références culturelles en commun même s’il en avait beaucoup plus que moi.

Dans le présent recueil, j’ai retrouvé toute la littérature qu’il lisait pour pratiquer son métier de journaliste et élaborer la critique qu’il devait en tirer. Lors d’un échange, il m’avait confié, quand « j’étais journaliste spécialisé en paralittérature, en culture de masse, j’en ai lu de ces productions industrielles que pour en démonter les mécanismes narratifs et idéologiques ». Dans ce texte c’est donc toute une période de ma vie qui défile à grande vitesse à travers les livres, les revues, les films les chansons, les toiles, tout ce qui constitue la culture de la fin du siècle dernier. Chaque ligne est l’opportunité d’une référence, d’une évocation, d’une allusion, d’un clin d’œil, … Sa plume est tout aussi fulgurante que son regard est acéré, il voit tout, retient tout, a un avis sur tout. Et, pour pimenter le tout, il ajoute dans son panorama culturel, une réflexion, un trait d’esprit, une remarque, une critique pour donner du sens et du liant à son propos, retenir son lecteur et attirer son attention sur ce qu’il estimait être important.

Il était un grand conteur qui écrivait ses histoires, des histoires qu’il entendait comme il le confesse dans son texte : « Ces paroles, ces citations, je ne les ai pas vécues, je les ai entendues, je sais écouter les histoires des autres, il n’y a que ça qui m’intéresse, phrases courtes et dialogues à l’emporte -pièce, mèche allumée, manège emballé, danse macabre… ». Un conteur sachant à propos glisser son avis mais sans volonté de démolir, comme il me l’a confié aussi, « Je ne donne pas plus dans la déconstruction à la Derrida que dans le confusionnisme postmoderne… ».

Pour conclure ce premier opus de cette tétralogie, je voudrais laisser aux lecteurs cette interrogation qu’il a formulée dans son texte en me demandant à quoi il pensait réellement quand il l’a écrite et surtout à qui il pensait : « On ne saura évidemment jamais dans quelle mesure l’écrivain a sciemment fui le succès pour rester libre ou si c’est le succès qui n’a pas voulu de lui, précisément parce qu’il est trop libre et imprévisible ». Alors, peut-on penser qu’il aurait méprisé le succès ou que le succès l’aurait boudé ? Peut-être que cette question ne le concerne même pas …, la réponse figure peut-être dans l’un des trois autres opus de cette tétralogie … ?

 

Le privilège du fou

Tétralogie – tome II

Pour ce deuxième opus de sa tétralogie, Daniel Fano évoque le privilège du fou, ou peut-être d’un fou ? Du fou de culture qu’il était, gavé de culture populaire, pas forcément celle qu’il recherchait mais celle qui envahissait son bureau, celle dont il devait rendre compte, celle qu’il nous suggère encore de considérer avec précaution. En lisant ce texte, j’ai l’impression de voir un paquet de revues, de journaux, de magazines, …, envahissant son bureau, j’ai l’impression aussi de pouvoir lire les titres de ces publications qui lui sautaient aux yeux. Des titres qu’il voyait peut-être plus qu’il ne les lisait, en écoutant la radio ou en visionnant des films pornos, d’horreurs, policiers ou autres encore. Des titres qu’il a recopiés sans ordre apparent, mêlant les informations douloureuses, comme celles concernant les enfants soldats au Liberia, et la présentation des films pornographiques ou au lancement d’un nouvelle voiture. Les voitures, il semble avoir un gros faible pour les belles américaines et les grosses allemandes au nom qui claque comme une liasse de dollars sur le coin d’un bureau.

Toutes ces informations mises bout à bout constituent comme un énorme patchwork : guerres, insurrections, émeutes, massacres, atrocités, catastrophes, sexe plus ou moins débridé, faits divers atroces ou réjouissants, films, romans, chansons, musique, mode, événements culturels, politiques, exploits et excentricités divers, …, représentant l’histoire de notre monde dans la deuxième moitié du XX° siècle. C’est mon histoire qui surgit bribe par bribe, image par image, générant une nostalgie jamais triste même si ces images évoquent des faits souvent bien cruels ou une réelle médiocrité culturelle. C’était le temps où Daniel moi étions jeune, il était lucide, j’étais plus insouciant, il savait beaucoup de choses que j’ignorais encore. En le lisant aujourd’hui, je mesure toute l’étendue de mon ignorance d’alors. « Ecrire un livre, n’est-ce pas faire l’inventaire de nos erreurs et de nos réussites ? » Je ne sais mais le lire c’est à coup sûr mesurer ses lacunes. Et les miennes s’avèrent bien grandes quand je lis tes ouvrages.

Toi qui a commenté pendant de longues années tout ce qui nourrit la culture populaire à travers le monde, tu t’es interrogé sur le rôle du lecteur : « Tu en as marre de ces théories sur le génie du lecteur qui surpasserait celui de l’écrivain ». J’espère que du haut du ciel des écrivains où tu sièges désormais en meilleure place que dans le monde où nous t’avons connu, tu m’accorderas ton indulgence pour la lecture que je fais et ferai encore, de tes œuvres qui m’enchantent toujours. Notamment cette tétralogique qui comporte aussi :

Sur les ruines de l’Europe

Tétralogie – tome III

En commençant ce troisième opus de sa tétralogie, Daniel Fano pensait peut-être au célèbre poème de François Villon : « La ballade des pendus ». Je n’ai pas pu éluder cette éventualité en lisant cet extrait : « … il s’est arrêté sous la potence, et le bourreau lui a passé la corde au cou … Il s’est appelé Ribbentrop, Rosenberg, Jodl, Keitel, Kalten-brunner, Frick, Frank, Steicher, Sauckel, Seys-Inquart ». Comment introduire plus judicieusement un texte qui s’intitule « Sur les ruines de l’Europe » qu’en rappelant le sort de ceux qui sont parmi les pires fripouilles, les premiers responsables de l’indicible horreur qui a déchiré l’Europe, les pires horreurs jamais perpétrées au cours des siècles. C’est sur les ruines de cette Europe que Daniel Fano a construit son texte, en évoquant la bataille de Stalingrad, la destruction de Dresde et bien d’autres malheurs qui ont déchiqueté l’Europe et le monde pendant et après la guerre et même au début du nouveau millénaire.

Comme dans ces autres opus Daniel collectionne ces événements en les mêlant avec des fictions, films, romans, des faits divers plus ou moins mémorables, des catastrophes naturelles ou humanitaires plus ou moins dépendantes de la volonté et de la négligence des hommes, des événements politiques ou géopolitiques, tout de ce qui constitue et agite le monde et ses occupants. On rencontre aussi dans son texte, les héros qu’il balade d’un livre à l’autres, ses célèbres héros sadiques, cyniques et sanguinaires. Je ferais bien mienne cette citation que j’ai lu dans la présentation d’un autre ouvrage de Daniel Fano : « Non content de passer les clichés du roman d’espionnage à la moulinette, l’auteur entraîne ses personnages vers leur devenir-machine, ils ne vont plus tarder à entrer dans la post-humanité ». Je partage volontiers cette interprétation même si, quelques mois avant sa mort, Daniel me confiait lors d’un échange de courriels qu’il ne se considérait pas comme un destructeur, il voulait simplement exposer, dénoncer, tous les travers véhiculés par les médias diffusant la culture populaire.

Sur fond des airs musicaux qui ont bercé notre jeunesse, même si pour la plupart d’entre eux ils n’étaient pas particulièrement adaptés à ce genre musical, il a écrit un texte qui sonne comme un vieux rock n’roll avec des mots qui swinguent, qui claquent, qui hurlent, qui chantent dans des phrases courtes, percutantes, vibrantes comme les vers des refrains de ces fameux tubes qui ont fait danser notre jeunesses sur un rythme haletant.

Dans ces textes très modernes, gavés de noms propres qui claquent comme des rafales de kalachnikov, pétaradent comme les moteurs des énormes tires américaines, Daniel Fano exprime son inquiétude devant le monde que nous croyons connaître, que nous croyons comprendre. Et pourtant, « Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent : il y a un décalage entre ce qu’elles sont vraiment et comment elles sont perçues ».

Lisons attentivement le message de Daniel, dans les quatre tomes, il comporte certainement des éléments de réponse aux questions soulevées par les diverses crises que nous connaissons actuellement.

 

La vie est un cheval mort

Tétralogie – tome IV

Ce titre constitue le quatrième et donc dernier opus de la tétralogie que Daniel Fano voulait publier sous la forme d’un coffret, ses amis réunis autour de son éditeur, Les Carnets du dessert de lune, ont réalisé ce vœu sous la forme d’un hommage posthume. Ce texte est, comme les trois précédents, une sorte de gigantesque puzzle où se mêlent tout ce qui constitue la culture populaire en allant du cinéma, à la chanson, en passant par la littérature, la mode, …, et tout ce qui agite le monde : les conflits armés ou politiques, les querelles géopolitiques, confessionnelles ou idéologiques, …. Et pour relier toutes les pièces de ce puzzle, Daniel Fano retrouve ses personnages fictifs récurrents : Monsieur Typhus, Double A, Rosetta Stone, Rita Remington, Inspecteur et Typhus, …, tous toujours aussi sadiques et cyniques, régleurs de comptes définitifs.

Dans ce dernier tome, il m’a semblé que Daniel s’approchait un peu plus de l’actualité, un peu plus des faits réels en en dévoilant même certains qui n’ont jamais été réellement médiatisés. Il explore le dessous des événements, des affaires, des faits divers ou même des grands conflits car il n’a aucune confiance dans les médias, notamment dans la télévision qu’il accuse de déformer l’information. « Je dis toujours que l’obscénité véritable a pour origine le traitement de l’information à la télévision…. La télévision fait tout ce qu’il faut pour empêcher le public de savoir que le Mal est incarné essentiellement par tous ceux qui essaient de nuire à la création artistique ».

Cet opus, c’est aussi la conclusion de la tétralogie, ce qu’il retire de tout le travail qu’il a effectué pour en écrire les quatre tomes. On sent qu’il voudrait convaincre ses lecteurs qu’on leur raconte souvent des bobards, qu’ils sont trop, beaucoup trop, crédules, qu’ils se laissent trop facilement enfumer. « Tous toujours prêts à se laisser convaincre de n’importe quoi par n’importe qui ». Ce n’est pas la réalité qui fait l’actualité, écrit l’histoire, dispense la gloire et la renommée. « Vrai ou faux ? / peu importe : ce qui compte, c’est la légende, ce qu’on racontera de lui quand il ne sera plus de ce monde ». Daniel nous ne t’avons pas oublié et nous écrirons ta légende avec les mots que tu nous as laissés.

Et Daniel, il était aussi un peu devin, il pensait peut-être déjà à notre actualités quand il écrivait : « La Peste allait bientôt combler son retard sur la Famine, la Guerre et la Mort ». Reste bienveillant en ton paradis des écrivains et veille sur notre sort bien incertain.

Ce tome, c’est aussi la fin de son aventure dans cette tétralogie, il règle le sort de ses personnages fictifs pour qu’ils ne réapparaissent pas dans un autre texte, mais pas n’importe comment, quand il écrivait ces lignes, j’ai eu le sentiment qu’il pensait déjà à sa propre mort, à celle qu’il voudrait avoir le moment venu, hélas venu trop vite, une mort dans la dignité et l’acceptation. « Il voulait maintenant arriver à mourir de façon à ce que ce ne soit pas trop « déjà-vu », qu’il y ait de la fantaisie, une singularité. Comme entrer dans la solitude, non pas en amateur, mais le masque souriant ». On dirait déjà un écrit testamentaire mais il l’a rédigé plus de dix ans avant sa propre mort.

 

Les ouvrages de DANIEL FANO aux CARNETS DU DESSERT DE LUNE

 

Le feu central: Daniel Fano (1947-2019) court dans le cosmos...

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