SAINT BERNARD. L’art cistercien de GEORGES DUBY / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre LEGRAND

« Que vient faire, chez des pauvres comme nous, si toutefois vous êtes vraiment pauvres, que vient faire tout cet or dans le sanctuaire ? » Cette apostrophe de Saint Bernard situe bien le débat qui se noue au premier tiers du XIIeme siècle  entre ceux qui veulent manifester la toute-puissance de Dieu en entourant  le rituel liturgique d’ un environnement de splendeurs semblable à celui des rois et ceux qui se demandent si ce Dieu qui a pris le visage du Christ, s’accommode vraiment  de tels fastes. Ce sont ces derniers, écrit Georges Duby, que la parole de Saint Bernard a touché.

Saint Bernard de Georges Duby - Editions Flammarion

« Saint Bernard. L’Art cistercien »  n’est certainement pas une biographie. Le parcours de vie de Bernard de Clairvaux est à peine entrevu et sa personnalité esquissée en quelques brèves notations qui suggèrent le profil d’un « homme tumultueux, brutal, injuste, au corps brisé d’abstinences ». Ce n’est pas non plus une étude exhaustive  des chefs d’œuvre de l’art cistercien. Duby se défend d’œuvrer en historien de l’art.

Alors ? En réalité, la visée de Duby est d’essence sociologique, voire même anthropologique. Il s’agit pour lui de saisir l’art cistercien comme une des composantes de l’expression de la société de ce temps telle qu’elle se définit par ses croyances et l’image qu’elle se fait d’elle-même. Il s’agit aussi, dans une perspective qui n’est pas étrangère aux analyses marxistes, d’établir le lien entre l’évolution de la production artistique et le transfert des centres de pouvoir, politiques ou économiques qu’elle accompagne. Duby installe son poste d’observation au croisement de l’idéologie de l’époque axée sur la théorie des trois ordres et la pensée d’un homme, celle de Bernard de Clairvaux.

« L’intention de ce livre, écrit Duby, est de découvrir quelques-unes au moins des  consonances entre la pensée d’un homme, les formes qui cherchèrent à donner de cette pensée une autre expression que verbale, le monde enfin qui environnait cette pensée et ces formes ».

A son origine, le monachisme est intimement lié à une vision de la société en trois ordres : « Ici- bas, les uns prient, d’autres combattent, d’autres encore travaillent ». Sur cette base, le monachisme s’est établi au centre d’une société qui croyait fermement que les renoncements et les prières de quelques-uns pouvaient sauver le peuple entier des vivants et des morts.

Très vite, au sein des monastères et des églises, la fête liturgique s’est accompagnée d’un foisonnement artistique,

Entre autres fonctions l’œuvre d’art au sens large (architecturale, picturale, …) remplit rapidement  une mission à la fois sacrificielle et oblative : elle enveloppe les rites du christianisme d’un environnement de splendeurs, manifestant la toute-puissance de Dieu par les signes mêmes du pouvoir temporel des rois. Par là-même, elle est sacrificielle, car consécration d’une partie des richesses arrachées à la terre par  la peine des hommes. L’œuvre d’art est aussi offrande ; car  «  rendant grâce, l’œuvre était sensée attirer d’autres grâces, de même que dans la société de ce temps, tout don appelait un contre-don ».-

L’ostension de fastes, de luxe et de grandeur culmine dans les travaux menés par Suger dans l’abbatiale de Saint Denis : Suger est convaincu qu’aucun luxe n’est de trop s’il s’agit de rehausser la pompe des liturgies.
C’est à peu près au même moment (les deux hommes s’opposeront violemment) que Bernard avance une autre vision des choses, nourrie d’une exigence de dépouillement. Place est faite à l’oraison privée : le rite au plus profond, s’intériorise ; l’ornementation est bannie, laissant voir la pierre nue. Tous les miroitements de la Jérusalem de l’Apocalypse que Suger convoquent par tous les moyens de l’Art, c’est, pour Bernard,  à l’intérieur de l’âme qu’ils doivent resplendir.

Saint Bernard n’a pas fondé l’ordre de Cîteaux mais a puissamment contribué à son développement à partir de l’abbaye de Clairvaux qu’il accepte  de reconstruire en 1134. Aux yeux de Duby cette date est décisive car tout bascule alors : avec des talents de véritable écrivain, Bernard poursuit ses Sermons sur le cantique des cantiques. Il y  développe  une pensée, une morale, qui inspirent le chapitre général de Cîteaux qui, précisément en 1134 et pour la première fois, édicte des règles relatives à l’art sacré. Sont désormais interdits le décor sculpté et peint ainsi que l’usage des vitraux de couleur. La lumière conserve une charge symbolique intacte, mais c’est une lumière non fardée : les bâtiments seront éclairés de verrières en grisaille sans autre décor que celui des réseaux de plomb. L’illustration des livres est aussi strictement limitée : la grande Bible de Clairvaux sera exécutée dans une rigueur et une austérité qui tournent le dos aux riches enluminures passées.

Radioscopie - Georges Duby [3] (1981) - YouTube
Georges Duby (1919-1996)


La thèse de Duby est que s’il n’a rien bâti lui-même, saint Bernard a joué un rôle déterminant par sa pensée et ses écrits sur le premier art cistercien. « Sa parole a gouverné, comme le reste, l’art de Cîteaux. Parce que cet art est inséparable d’une morale qu’il incarnait, qu’il voulait de toutes ses forces imposer à l’univers, et en particulier, aux moines de son ordre ».

La pensée de Saint Bernard est une pensée conquérante mais aussi conservatrice. L’homme est issu d’un bon lignage et, à l’exception des moines convers issus de la paysannerie, ce sont essentiellement des chevaliers convertis qui vont le rejoindre. Duby souligne avec brio la connivence entre l’élan des moines de Cîteaux et l’esprit de chevalerie. Il faut dit-il, « voir en Cîteaux  la chevalerie transfigurée ». Ceci explique l’échec de Saint Bernard sur le long terme : son impulsion se heurte très rapidement sur des points majeurs au monde en pleine mutation. Les progrès de l’économie de la fin du XIIeme siècle et du début du XIIIeme siècle provoquent l’effritement de la société d’ordres et l’émergence d’une autre image mentale de la société faite d’un assemblage plus souple de conditions multiples. L’idée se fait jour « qu’il appartient à chacun de faire son propre salut,  que celui-ci ne saurait s’acheter, s’obtenir par l’entremise d’autrui mais qu’il se gagne. Avec le reflux de Cîteaux, c’est le monachisme qui se clôt ».

Le livre de Duby laisse par endroit percer le soupçon que les faits sont subordonnés à la thèse de l’auteur et qu’il lui arrive de leur faire quelque violence. A la lecture, on peut conclure à une unité un peu outrée du modèle de Cîteaux qui ne laisse guère de place à la diversité de ses applications. Toutefois, l’ensemble est écrit avec un réel bonheur d’écriture. Duby est de ces historiens trop rares qui réservent toujours un plaisir du texte même si, à l’occasion il force sur certaines figures de style ou frôle le risque d’un ton solennel à l’excès. Fidèle à l’idée que les représentations mentales et la sociologie d’une époque ont une influence très concrète dans les domaines les plus éthérés, il lui arrive aussi d’être gentiment caustique. Par exemple lorsqu’il souligne la bonne noblesse  de Bernard de Clairvaux : « Un bon sang est le seul jugé capable à l’époque de faire un saint ».

Curieusement, c’est dans l’un de ses autres livres (L’Europe au Moyen-Âge) que Duby formule le mieux la conclusion que l’on peut tirer de ses réflexions: « Une volonté de rigueur, de simplicité qui vient de Cîteaux, une volonté d’illumination qui vient de Saint-Denis. De cette conjonction est né le principe de ce que les gens ont nommé l’art de France ».
Pas de meilleure mise en perspective de l’art gothique.

Le livre sur le site de Flammarion

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