LES LECTURES D’EDI-PHIL #36 : COUP DE PROJO SUR LES LETTRES BELGES FRANCOPHONES

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Philippe REMY-WILKIN (par Pablo Garrigos Cucarella)

Les Lectures d’Edi-Phil

Numéro 36 (septembre 2020)

Coup de projo sur le monde des Lettres belges francophones

sans tabou ni totem, bienveillant mais piquant…

A l’affiche :

un essai (Luc Dellisse), un récit (Jean Lemaître), trois romans (Stanislas Cotton, Patrick Dupuis/Agnès Dumont, Benoît Sagaro), un conte fantastique (Alex Pasquier) et deux recueils de poésies (Sylvie Godefroid et Carino Bucciarelli) ; les maisons d’édition La Lettre volée, Otium, Murmure des Soirs, Weyrich/Noir Corbeau, Les Nouveaux Auteurs, AEB, Le Scalde et L’Herbe qui tremble.

Préambule

A l’occasion de cette rentrée 2020, je me réjouis du nombre de numéros de ma mini-revue déjà édités par Les Belles Phrases, je voulais apporter mon obole au microcosme. Je vais poursuivre le sillon mais en amenuiser la programmation. C’est que, à côté de mes deux vies principales (la première est la création, en matinée ; la deuxième est normative, limitée aux soirées), la troisième (la médiation culturelle) s’est diversifiée et démultipliée.

Il y a mes articles, sur l’édition belge encore, dans Le Carnet, mais, dans Les Belles Phrases, il y a désormais un feuilleton sur les perles du patrimoine littéraire belge, en duo avec mon collègue Jean-Pierre Legrand, et la reprise d’un autre, sur l’histoire du cinéma, en équipe, avec Nausicaa Dewez, Daniel Mangano et Krisztina Kovacs (et d’autres, ponctuellement). Ajoutons l’envie de mener un feuilleton musical aussi. Hors Belles Phrases ou Carnet, je suis devenu chroniqueur littéraire sur Radio Air-Libre, j’ai accepté d’intégrer le comité de rédaction de la revue Marginales, été sollicité pour des présentations publiques, des jurys, etc.

Bref, et je le dis pour les auteurs et éditeurs qui souhaitent m’envoyer des livres, s’impose pour moi, pour survivre à la submersion et continuer à profiter au mieux de mes activités, la nécessité d’une alternance, sur cette plateforme, entre les différents sous-ensembles. Qu’on devrait donc retrouver chacun tous les trois ou quatre mois.

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Luc DELLISSE, Un sang d’écrivain, essai, La lettre volée/collection essais, Bruxelles, 2020, 154 pages.

Amazon.fr - Un sang d'écrivain - Dellisse, Luc - Livres

L’objet-livre

Magnifique ! Avec l’auteur en filigrane sur la couverture. Le bleu pâle de celle-ci transfiguré par le bordeaux qui glisse depuis la quatrième de couverture.

L’auteur

Luc Dellisse est l’un de nos meilleurs auteurs. L’un de ceux qui possèdent le CV le plus passionnant artistiquement. L’un des rares écrivains ou romanciers belges francophones qui puissent interroger le monde, leur art, leur vie d’une manière analytique, philosophique. En clair ? L’un des collègues dont j’apprécie le plus savourer un paragraphe, une poignée de pages, un chapitre. Pour me sentir compris ou, au contraire, bousculé, incité à une réflexion nouvelle. Pour le pur plaisir aussi de me couler dans une langue belle et inventive mais sans pesanteur, d’une fermeté rare.

Le livre

Un sang d’écrivain me semble prolonger le travail méditatif découvert dans Robinson. Ce dernier ouvrage questionnait le monde, ce qu’il est devenu, la manière dont nous pouvons encore y trouver une place, un sens, résister. Ce nouvel opus resserre la focale sur la manière dont Luc Dellisse appréhende son métier d’écrivain, le pouvoir des mots, la langue. Le texte avance au gré de chapitres courts, intenses, de « petites touches où se mêlent l’analyse, le témoignage, l’humour et l’imaginaire, la situation réelle d’un écrivain dans le premier quart du XXIe siècle » (selon la quatrième de couverture).

Quelques plongées pour effleurer les contenus

Dans Introduction, Dellisse rappelle une vérité qui échappe à la plupart : l’écriture n’est pas un hobby ou une manière de gagner sa vie. Il s’agit d’une activité difficile, souvent ingrate, lourde de conséquences sur la vie de celui/celle qui s’y adonne, son interaction avec le réel, et celle-ci relève de la nécessité. Somme toute, d’un Chemin de Damas, d’une Pentecôte. Et tant pis si le tombé en écriture possédait les talents menant à une vie matérielle confortable, ils doivent céder, reculer.

Dellisse assène un éloge de la lecture ultrarapide. Qui va à rebours de ce que l’on a souvent enseigné. C’est, selon lui, la meilleure manière de saisir la portée réelle d’un ouvrage. Il faut « lire tendu ». Il affine ensuite et reconnaît les mérites, différents (complémentaires ? et il faudrait alors s’offrir de luxe de doubles lectures ?), de la lecture très lente. Ce qu’il condamne ? La « vitesse moyenne », « la flânerie », qu’il assimile au « péril des fausses profondeurs », au danger de « ne capter rien de l’essentiel ».

Dans Le grand jeu, Dellisse évoque l’écriture comme « un moment de retrait, d’absence, de maquis ». Il faut « pouvoir vivre simplement, et presque pauvrement » mais « sans devoir s’en soucier ». Un équilibre, une tranquillité sobre qui était au cœur de Robinson. L’écriture, malgré ses embûches et ses âpretés, en devient une porte d’accès au bonheur, donnant un sens à une mise à distance des corvées et autres soucis matériels qui encombrent nos esprits et corrompent la saveur de nos vies.

Dans Le cadran solaire, l’auteur va plus loin :

« Les mots servent à fixer les choses pour qu’elles existent. (…) La plupart du temps, on est vague, c’est-à-dire rien. On comprend vaguement l’histoire, on éprouve vaguement des sensations heureuses ou malheureuses ».

Les mots apporteraient du poids aux éléments du réel, un supplément d’âme. Un sens, dessiné par une « flèche noire » (quelle belle formule !). L’écriture aiderait à passer de la vie à l’existence ?

Une réflexion sur l’anticipation des faits par les inventions de l’écrivain me rappelle une conversation avec Jacques De Decker, qui croyait aux signes, à la capacité des créateurs de les repérer. Une soirée récente avec un ami d’enfance philosophe aussi : il me citait Jung et son attention à l’égard des synchronicités. Il ne faudrait pas oublier Freud, qui a évoqué les convergences comme indices d’une vive intelligence jusqu’à un certain point, d’une névrose au-delà dudit point.

Décrochage temporel interroge le dédoublement qui s’opère chez un véritable créateur. Les endroits ou les époques imaginaires dans lesquels il se réfugie (enfant, adolescent mais adulte aussi), sont « intenses et stimulants », bien plus que ceux de la vie réelle, à tel point qu’ils introduisent une autre réalité, qui est peut-être plus réelle car plus puissante/imprégnante, chargée de sens, de souvenirs, de propulsion vers la construction d’un avenir.

Et la suite…

N’en disons pas plus. Chaque chapitre (et il y en a plus de 60 !) apporte son lot de réflexions et d’interrogations, d’émotions aussi. Qu’il s’agisse du rapport à « un vieux coffre de pirate littéraire » surgi des limbes avec sa « masse sans fin de papiers griffonnés » au fil des années. Ou de celui à une langue, le français. Du rapport aux aléas du métier aussi (les séances de dédicaces, pour la grande majorité des auteurs, renvoient à une prise de conscience répétée de leur « obscurité »). Du rapport à un monde, un environnement qui n’a jamais été aussi hostile à la démarche intellectuelle, artistique. Etc.

Ah, encore. Le livre se conclut sur une annexe bien singulière, 4 pages de « Remarques sur la machine littéraire » qui livrent 33 réflexions, qui ont un goût d’aphorismes :

« (…) On crée pour faire des beaux objets avec les échecs de sa vie. Et le secret, c’est sa connaissance intime de l’échec mise au service de victoires invisibles. » ;

« (…) la seule chose qui compte ce n’est pas de commencer mais d’aller jusqu’au bout. (…) Apprendre à finir EST apprendre à écrire. »

Ce livre de grande qualité doit se déguster chapitre par chapitre. Ou alors… ? Au grand trot, selon la théorie initiale de l’auteur ?

Pour en savoir davantage sur Luc Dellisse

Avec mes collègues Jean-Pierre Legrand et Julien-Paul Remy, nous avons consacré un feuilleton en trois épisodes à son remarquable (je l’ai classé dans mon Top 5 de l’année 2019) « petit traité de vie privée » Libre comme Robinson :

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/07/27/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-15/

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/01/le-coup-de-projo-dedi%e2%80%90phil-sur-le-monde-des-lettres-belges-francophones-16-special-luc-dellisse/

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https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/11/les-lectures-dedi-phil-17-special-luc-dellisse-episode-2/

(3) https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/09/15/les-lectures-dedi-phil-18-special-luc-dellisse-episode-3/

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Jean LEMAITRE, La commune des lumières, récit, Otium, Paris, 2019, 170 pages.

La commune des Lumières ; Atonio Gonçalves Correia, la Révolution pour  viatique - Jean Lemaitre - Otium - Grand format - Librairie Pax LIÈGE

Le premier contact avec le livre

Il est très positif. Belle couverture. Belle mise en place. L’éditeur, Otium, conjugue un projet idéaliste avec une orchestration soignée : coproductions, impression à Barcelone (choix qui marie la qualité d’une façon à un ancrage symbolique, la ville s’étant opposée au totalitarisme franquiste), suivi du texte, préface d’un historien/professeur d’université, insertion dans une collection, Les taupes, qui métaphorise « ce qui chemine obstinément, des résistances souterraines et des irruptions soudaines ». 

L’auteur

Jean Lemaître (ce nom pour quelqu’un qui écrit sur l’anarchie !), se retire une partie de l’année en Alentejo (un tiers de la superficie du Portugal mais seulement 700 000 âmes), ce qui lui offre un créneau original : il peut nous parler de réalités portugaises méconnues avec les bénéfices du recul et de la sympathie engrangée auprès des autochtones.

Le projet

Il s’agit de révéler une « voix étouffée », l’épopée d’un homme et d’une utopie. Le sous-titre donne les clés du contenu : « Portugal, 1918. Une utopie libertaire. » Nous allons plonger dans la réalité (méconnue) d’un pays, ou d’une vaste région, l’Alentejo, au sud de Lisbonne. Pour suivre l’épopée d’un homme et d’un rêve. Antonio Gonçalves Correia.

Le décor

Nous sommes transportés dans un monde qui évoque le film 1900, de Bertolucci :

« En Alentejo (NDLR : en 1916), les habitants ne peuvent même plus se payer un pain quotidien, parce que ces messieurs les latifundistes préfèrent stocker le blé plutôt que de le vendre aux habitants, n’hésitant pas à affamer des villages pour faire grimper les prix sur des marchés extérieurs, les villes, et davantage porteurs. »

 Une société fossilisée, à deux vitesses. La majorité des habitants sont des paysans journaliers exploités sans vergogne, à 90 % analphabètes. Ils n’ont aucun droit social, ne passent que trois ans à l’école avant de travailler, ils n’ont pas accès aux soins de santé et leurs enfants courent pieds nus.

Plus largement, Jean Lemaître, en quelques pages, brosse le tableau de la situation du pays entier, le Portugal.  De sa naissance à sa mort, le héros du livre, Antonio Gonçalves Correia, va connaître la monarchie, le coup d’Etat de 1910, la république (espoir puis déception), la présidence autoritaire de Sidonio Pais (1917-1918), un régime militaire (dès 1926) et la dictature de Salazar (dès 1933), soit l’avènement du fascisme, avec son flot d’horreurs : règne de la surveillance et du contrôle de la pensée, des paroles, des écrits ; délations, arrestations arbitraires, etc.

Quelques réticences…

Ce livre n’est pas une étude historique ou un essai, mais ce n’est pas un roman, une fiction. Un récit ? Le style est peu littéraire, avec des familiarités/naïvetés : « être grondés », « comment une chatte pourrait-elle retrouver ses petits ? », « il lui fallait bien gagner sa croûte », etc. Côté fond, le cliché riche/exploiteur et pauvre/généreux effleure à un moment ou l’autre (« Voilà pour le cannibalisme des grands bourgeois de ce monde ! »). Or beaucoup de nantis et d’éduqués, à travers l’histoire, ont quitté leurs rangs pour vouloir un bien plus général, se préoccuper des opprimés, améliorer leur sort (mon beau-père gynécologue, un grand bourgeois, consacrait une partie importante de son temps à soigner les plus pauvres ou à se battre pour les droits de la femme) ; d’autre part, tous les types de comportement se retrouvent à tous les niveaux de la société, l’exploiteur, le délateur, le tortionnaire, l’abuseur peuvent être un chef de rayon, un sergent, un ouvrier, un chômeur, etc.

… mais évacuées dans un deuxième temps

Jean Lemaître a peut-être commis une maladresse d’expression ou je donne trop d’importance à une intervention ponctuelle. A la vérité, l’auteur, comme son héros d’ailleurs, se situe dans la vie au-delà des clichés et clivages, hors fanatisme et dans l’intégrité. Il ose nous montrer un curé anticonformiste, s’interroger sur la complexité d’un meurtrier (celui du tyran Pais) ou sur l’intimité de son personnage principal, nimbé jusque-là dans l’idéal :

« Antonio s’est toujours prononcé en faveur de l’égalité et de la liberté entre les deux sexes. Aurait-il accordé à Ana ou à Adelia la même liberté qu’il s’est attribuée à lui-même ? »

Cette phrase, dans sa simplicité apparente, est très percutante. Et engage au recul, à la nuance, à la sortie du binaire et de l’angélisme. Et me rappelle cette anecdote, lue dans ma jeunesse, d’un militant héroïque de la lutte civique des Afro-Américains… qui refusait l’émancipation de son épouse.  

 Ce qui emporte l’adhésion

J’ai délaissé mes paramètres habituels pour me concentrer sur le principal : ce livre concerne des notions essentielles et s’avère profondément utile, il informe, émeut, fait réfléchir et pousse à agir, tout en étant d’un abord aisé.

Le style est simple ? Il se met au service de ses objectifs. S’adresser à des gens simples (mais pas que) pour leur parler d’autres gens simples (mais pas que), en leur rappelant qu’il n’y a pas de fatalité ou de ténèbres absolues. A toutes les époques et en tous lieux, des hommes se dressent et résistent, se préoccupent d’améliorer le sort de leurs congénères, étant les relais nécessaires de la vraie humanité, lovée au fond de nos cœurs plus qu’au sein de la réalité quotidienne.

Le style est simple ? Il est naturel, vivant, dynamique, il contribue à nous offrir une présentation claire de la situation. Il est agréable, les pages défilent sans ennui ni difficulté, on a très vite assimilé le contexte et les décors, les forces en présence et les enjeux, les personnages, en un coup de crayon, ont acquis un relief.

Il y a une mise en abyme du choix d’écriture, l’auteur du livre rejoint ce que son héros, journaliste ou orateur, a lui-même pratiqué :

« Pour se faire comprendre, il n’est point besoin de pontifier : il utilise des images suggestives, des exemples fondés sur le vécu. (…) Une manière d’écrire conviviale, directe, populaire, qui tape dans le mille ?»

Antonio Gonçalves Correia (1886-1967)

Une vie édifiante. Excellent élève, il est arraché à l’école à dix ans et expédié au loin en quête de travail. Un traumatisme. Il se réalise une première fois, épousant Ana à 19 ans (ils auront dix enfants) et brillant comme représentant de commerce : lettré, d’une bonne humeur à tout crin, pédagogue et convivial, il s’attire le respect et la sympathie des populations.

Mais l’homme veut offrir davantage, apporter son obole à la mutation du pays, à l’amélioration des conditions de vie des gens. Avant d’agir, il va se préparer (un peu sur le modèle de Las Casas, ce Dominicain défenseur des Indiens). En lisant beaucoup, se familiarisant avec les idéaux des anarchistes : Léon Tolstoï, Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Francisco Ferrer… Il affine son personnage (végétarien) et sa philosophie : non-violence, égalité et liberté, émancipation, collaboration, partage…

La Question sociale

Son premier grand engagement consiste à animer un journal, La Question sociale. Il veut toucher un maximum de monde, éveiller les consciences, préparer le terrain d’une révolution pacifique, progressive.

Ses principes ? Il faut prêcher par l’exemple, tenter de convaincre mais sans forcer quiconque. A défaut de persuader, semer le doute dans un esprit est essentiel. Il faut être cohérent, large et ouvert : vouloir l’émancipation des femmes, l’abolition des frontières et la fraternité universelle. Intégrer la nuance, la tolérance : un curé peut, à l’encontre de la hiérarchie catholique, vouloir le bien de ses ouailles les plus défavorisées voire mépriser la propriété privée.

La Commune des lumières

Ereinté, il finit par céder le relais côté Question sociale. Ce n’est pas qu’il baisse les bras devant les difficultés. Il veut aller plus loin, concrétiser ses idées au sens le plus fort. Son idée ?  Créer un village anarcho-communiste dont la réussite inspirera, fera tâche d’huile.

La Comuna da Luz, près de Vale de Santiago, voit le jour en 1916, dans une propriété achetée avec ses pauvres réserves. 15 hommes et 15 femmes y travailleront la terre ou fabriqueront des chaussures, une institutrice quitte tout pour les suivre, les soutenir, éduquer leurs enfants. Solidarité, frugalité, amour de la nature… Les valeurs qui se développent paraissent soudain très modernes, quand l’écologie ou la décroissance sont in, quand l’ultra-libéralisme patauge dans ses impasses et écœure.

La suite ?

Je vous laisse la découvrir. Cette communauté sera-t-elle, comme tant d’autres utopies, minée par des conflits internes ? Les autorités vont-elles rester les bras croisés devant une expérience qui peut donner des idées à toute une région, un pays ? Qu’adviendra-t-il de notre Antonio Gonçalves Correia, dont la silhouette (grande barbe et chapeau noir à large bord) va s’apparenter, au fil des années, à une figure de légende de l’Alentejo ?

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Stanislas COTTON, Le joli monde, roman, Murmure des Soirs, Esneux, 86 pages, 2020.

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Un très court roman ! Voilà qui me rassure comme auteur, en 2019, d’une macro-nouvelle de 35 pages et d’un micro-roman de 60. Il n’y a pas de bon volume a priori, il faut dire ce qu’on a à dire sur un sujet, un récit et ses personnages, puis en rester là, sans gonfler artificiellement, se répéter.

De quoi est-il question ? Sur le site de l’éditeur, le critique Thierry Detienne nous offre les grandes lignes du livre :

« (…) L’auteur y narre à sa demande l’histoire d’un auteur dont il est devenu l’ami et à qui il a promis de la publier après sa mort. (…) le récit écrit à la première personne semble sorti tout droit de la bouche de l’ami perdu et il débute alors que celui-ci a 16 ans et qu’il découvre l’amour avec la belle Anja. (…) Des miliciens douteux ont envahi le village et ils ont pénétré dans les maisons où ils s’adonnent à des exactions innommables. (…) le confident n’a jamais plus parlé de cet événement qui hante pourtant ses nuits et ses jours. N’y peuvent rien le procès de guerre et les témoignages de survivants, les discours d’empathie. (…) »

(voir le texte complet :https://murmuredessoirs.com/le-joli-monde.php)

Un drame. Situé dans « ces plaines que l’on dit sans fin, dans les territoires situés à l’Est ». Qui survient il y a plusieurs décennies. L’auteur Ariel Bildzek, à son décès, doit avoir dépassé les quatre-vingt ans. Malgré le voile ténu qui imprécise l’ensemble pour lui conférer davantage d’universalité, notre esprit se tend en direction de la Pologne et des exactions nazies commises sur les Juifs.

Un procès. Retentissant et d’envergure. Une Commission d’enquête, organisée par le Concert des Nations, se penche sur les faits, appelle des témoins à la barre, l’horreur déferle à nouveau, jusqu’à déformer l’appréhension du monde des uns et des autres. Comment vivre le monde, les humains après… ça ? Réminiscences !

Un vieil homme en quête d’une clé sur son passé. Qui semble avoir vécu une parenthèse désenchantée entre les 16 ans du drame et sa fin prochaine, une vie qui love ses mystères en marge d’une carrière lumineuse (réussite comme écrivain, gloire, reconnaissance, retraite sur un île italienne).

Trois temps. Trois mouvements pour notre auteur mélomane (Bach, Gould). Amoureux de culture, devrait-on élargir, tant les allusions fusent, au cinéma (Laurel et Hardy, Ingrid Bergman et Casablanca, Fellini et Sophia Loren, etc.), à la littérature (Beckett, Neruda, etc.).

Mes impressions ? Elles sont contrastées. Ou, plus exactement, un premier flux (de restrictions) a cédé progressivement devant un second (de notes positives), voire même un renversement de perspective.

A charge.

Ce récit, de par ses thématiques et ses décors, renvoie aux deux romans de Marcel Sel, Rosa et Elise, parus chez Onlit. Qui offrent d’amples épopées, des personnages approfondis et bouleversants, des narrations fermes, nourries, rebondissantes, de nouveaux angles de vue sur des sujets a priori rabâchés.

La structuration ajoute son poids à la mise à distance. Dès le départ, au lieu de plonger dans le récit (j’en reviens à Sel et au cri initial d’Elise), on se confronte à un récit-cadre (voire même à un double cadre) : un auteur A’’ raconte un auteur A’, qu’anime Stanislas Cotton/l’auteur A. A’’ instille le doute sur la véracité de son roman, son approximation, ses libertés. L’auteur A/Cotton) a, en sus, derrière lui, une grande carrière de dramaturge, et ses présentations, ses mises en place s’apparentent souvent à des didascalies. Et il y a le découpage, très marqué, musicalisé, pour ses trois parties (d’un texte déjà si court).

Au niveau des contenus, je partage la plupart des élans de l’auteur (A, A’ ou A’’ ?) tout en étant embarrassé de les voir plusieurs fois assénés de manière appuyée : la race humaine est pourrie, l’Europe est une abomination (cf son attitude face à l’émigration), etc. Ce qui n’est que partiellement vrai et donc faux. Il y a à toute époque et en tout lieu des flambeaux de l’humanité, qui cachent des enfants juifs, refusent de commander un peloton d’exécution, donnent des cours gratuits à un adolescent défavorisé, etc.

A décharge. Malgré mes restrictions, j’ai lu les pages avec plaisir. L’écriture est belle et chargée (de réflexion, d’émotion). J’y ai retrouvé des fragrances de mes lectures de jeunesse préférées, ces pièces philosophiques de Camus, Sartre, Giraudoux qui virevoltaient tout en conférant du poids aux mots, aux situations :

« – Je ne le crois pas, Mademoiselle. Avec les barbares meurt l’esprit et le doute n’est plus permis. Si le doute n’est plus permis, la mort danse et les mouches engraissent. C’est une énorme cochonnerie. »

On a donc de très bons dialogues :

« – Une croqueuse de morts…

  • Pardon ?
  • La hyène sort le soir.
  • Je ne comprends pas.
  • Je ne suis pas guide au musée des horreurs. Je ne veux pas déterrer les cadavres. Regardez-moi au fond des yeux. Qu’est-ce que vous voyez ? Regardez bien au fond de mes yeux, je doute que vous y trouviez autre chose que le cadavre de Dieu. »

Et puis… Stanislas Cotton se contredit pour le meilleur. Ou plutôt… il ME contredit, il contredit MA lecture ! Cet écrivain est subtil, ce que disent les deux auteurs (A’ et A’’) de SON roman n’est pas ce qu’il dit, lui (A). Ce qu’il ressent et pense est plus nuancé. L’humanité est pourrie ? Lara et Joop sont de belles personnes, en construction, qui renvoient à ma théorie des flambeaux contrepointant l’horreur du panorama. Joop, photographe lors du procès, n’adopte-t-il pas Ariel et ne tente-t-il pas ensuite de lui offrir le meilleur ? 

Une tradition moderniste traverse ce livre – repérons et savourons – et redistribue les cartes, dans la foulée des codes. Il faut accepter la volonté du pointillé et du concis, de la fulgurance, l’évacuation du grand ensemble romanesque classique. Ce qu’on perd à droite (en n’étant pas emporté par un élan orchestral), on le gagne à gauche en ayant l’occasion de se focaliser sur une poignée d’enjeux majeurs :

« Comment parler de ce qui est indicible ? Non, la question n’est même plus comment raconter ça, tout ça. Mais tout simplement pourquoi. Tu comprends, Joop, pourquoi ? Tu peux me dire à quoi sert tout ce cirque ? Ça ne sert à rien, strictement à rien. »

In fine ? Un livre qui peut frustrer ou exalter. Mais un auteur à découvrir, à fréquenter. D’une élévation certaine. Je coche son nom.

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Alex PASQUIER, Le cerveau électrique, conte/micro-roman fantastique, AEB, Bruxelles, 2020. Texte (de 1917) établi par Frédéric Vinclair, avec une introduction et quelques documents (photographies de l’auteur ou de pages du manuscrit, etc.).

L’auteur

Alex Pasquier (1888-1963) était un docteur en droit, qui s’est spécialisé dans les procédures de divorce. Dans le milieu des Lettres belges, son nom perdure à travers l’attribution d’un prix décerné par l’AEB, l’Association des Ecrivains belges.

L’AEB

Pasquier en a été le président, après y avoir assumé diverses fonctions. Or l’idée a germé tout récemment de prendre en compte les archives de cette association, de redécouvrir des textes oubliés, parfois à tort, par malchance. Saluons le travail d’orpailleur de Frédéric Vinclair (par ailleurs, un rouage essentiel du fonctionnement de l’AEB), sous l’égide de la présidente Anne-Michèle Hamesse.

Le livre et son contexte

La première pièce exhumée est un conte de jeunesse qui paraît comme Hors-série n° 1 de la revue de l’AEB Nos Lettres. Et appelle donc d’autres découvertes. Dans son introduction, Frédéric Vinclair nous révèle le lancement, en 1919, chez Polmoss, à Bruxelles, d’une collection belge de « romans scientifiques ». La première peut-être, selon l’Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction. Cette collection, hélas, ne livrera qu’un seul titre, Le secret de ne jamais mourir, signé… Alex Pasquier. Le cerveau électrique eût dû suivre mais… Les aléas de l’édition, dont le détail, ici, nous échappe, ont fait que le texte est resté dans un tiroir pour finir par aboutir (mystérieusement) dans les collections de l’AEB.

 Il est émouvant d’observer un tel sommeil, plus d’un siècle, une résurrection, qui est ici comme une première vie véritable. Il est émouvant de se pencher sur un confrère du passé, d’entrevoir ses espoirs et ses déceptions, publications et lettres de refus. Nonobstant, il réalise un parcours intéressant : il fonde une revue, il édite divers livres et change de registre, aborde le roman historique (la Première Guerre mondiale et l’occupation allemande), le conte, l’essai (trois sur Maeterlinck !), le grand reportage, la biographie.

Le cerveau électrique

Le manuscrit d’origine date de 1917. Il comptait quarante-sept feuillets qui deviennent une trentaine de pages. Le texte n’est pas une longue nouvelle, il y a cinq chapitres et différentes temporalités. On parlera plutôt de micro-roman pour le gabarit et de conte fantastique pour la tonalité.

Le pitch ?

Le narrateur, un professeur de psychophysiologie réputé, Georget, nourrit une profonde estime pour son collègue savant Fortier et se montre très dépité de ne pas le croiser au Congrès de Psychologie de Paris. Il décide d’aller prendre de ses nouvelles chez lui, à Moulins. Or la villa bucolique et ses dépendances sont en cours de transformation. Une usine semble s’y bâtir. Fortier a déménagé ? Non. Georget découvre que son ami se consacre corps et âme à un projet fou : créer une machine à penser, un cerveau électrique. Que va-t-il advenir de cette tentative prométhéenne digne d’un apprenti-sorcier ?

Le style est vivant, fluide. La narration est aisée, agréable. Même si l’on peut regretter la disproportion entre la description/restitution et l’action proprement dite. Le lecteur sera soufflé par l’anticipation de notre ordinateur :

« La machine, à présent, sait tout ce qu’il est donné à l’homme de savoir. Bien plus : par la rigueur infaillible de son investigation, elle a déjà dépassé l’état actuel de nos connaissances en bien des domaines. »

Pour rappel, Alex Pasquier rédige son Cerveau électrique en 1917. On songera cependant à des textes plus anciens, le Frankenstein de Mary Shelley ou L’Eve future de Villiers-de-L’Isle-Adam.

Nous attendons avec intérêt la prochaine édition de Frédéric Vinclair. Et applaudissons sa démarche.

(5)

Patrick DUPUIS et Agnès DUMONT, Une mort pas très catholique, roman/policier, Weyrich/Noir Corbeau, Neufchâteau, 188 pages, 2020

Une mort pas très catholique" d'Agnès Dumont et Patrick Dupuis - Le  Capharnaüm Éclairé

Voir mon article dans Le Carnet :

(6)

Benoît SAGARO, La conjonction dorée, roman/thriller, Nouveaux auteurs, Paris, 546 pages, 2020.

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Voir mon article dans Le Carnet :

(7)

Sylvie GODEFROID, Les longs couloirs, recueil de poésies, avec des photographies de Mélanie Patris et Pauline Caplet, Le Scalde, Bruxelles, 237 pages, 2020.

Les longs couloirs - Sylvie Godefroid - Babelio

Je renvoie au très bel article de mon jeune collègue Julien-Paul REMY, publié dans Karoo :

https://karoo.me/livres/les-longs-couloirs-re-poetiser-le-territoire-de-lamour-et-du-corps

Et au mien, publié dans Le Carnet : 

On reste en poésie pour conclure cette rentrée de septembre…

(8)

Carino BUCCIARELLI, Singularités, recueil de poésies, L’Herbe qui tremble/collection D’autre part, Paris, 127 pages, 2020.

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Quel bel objet-livre ! Le grain du papier, de la couverture, la photographie d’Antoine Peuchmaurd sur celle-ci, la quatrième de couverture, la mise en page, tout est très réussi. Et je suis heureux de retrouver un vieux camarade des années Indications/Karoo à la barre de la collection, Thierry Horguelin.

Paris ? Il y a pourtant un soutien du Fond national de la littérature… belge et les auteurs publiés sont Luc Dellisse, Jan Baetens, Laurent Demoulin, des compatriotes (du meilleur acabit). Cette maison, spécialisée en poésie contemporaine, a-t-elle épousé le concept appliqué par Le castor astral ou Le bord de l’eau, à savoir adosser une collection belge à une maison française ? Un concept que j’aimerais voir se multiplier, une synergie du meilleur aloi en théorie.

Quid du recueil ? Il réunit trois ensembles de poésies de Carino Bucciarelli, qui est aussi romancier (Mon hôte s’appelait Mal Waldron, chez M.EO., en 2019) et nouvelliste (Dispersion chez Encre rouge en 2018). Quelques visages réédite des textes écrits entre 1985 et 1992. Dix étincelles livre des textes émergeant de la pause singulière opérée par notre auteur durant une quinzaine d’années (il se montre énigmatique à ce propos dans un liminaire : « Les raisons exactes de mon attitude feront peut-être l’objet d’explications. Ou peut-être pas. »), après des débuts remarqués, une belle carrière qui l’avait mené à L’Age d’homme, une maison suisse très prestigieuse. Enfin, Couleurs inouïes correspond à son actualité (ou presque : janvier 2019).

Je me réjouis du retour affirmé (5 livres en deux ans, que j’ai tous évoqués en ces pages) de cet auteur… singulier. Ses Singularités interpellent les lecteurs en en répandant une atmosphère trouble, inquiétante, tamisée par l’humour.

Choisissons trois extraits, un par sous-ensemble.

(1)

« Ne vous étonnez plus qu’un pas familier

résonne à vos côtés

quand vous cheminez l’après-midi dans les rues

une présence invisible est amicale compagnie

élevez alors la voix la voix sans crainte

une oreille bienveillante écoutera vos confidences

  avec une chère discrétion »

(2)

« Mon interlocuteur a retiré sa jambe de bois

« Sans cette foutue prothèse

je pourrai mieux me confier ! »

Il me regardait

avec ce sourire narquois

que l’on voit sur les visages des forains

J’ai gardé un seul souvenir de cette soirée

mais lui aussi je l’ai oublié »

(3)

« En ce jardin aux couleurs inouïes

nous cherchons le moment propice pour pénétrer

  dans la mort

Plus les feuilles éclatent de leur vert huileux et

  luisant

plus nous nous approchons du seuil de nos vies

Le jardin est commun

je ne suis pas seul

d’autres « moi »

c’est-à-dire d’autres « vous »

errent en souriant

le cœur envahi

par une sérénité inattendue »

Voir nos précédents articles sur l’auteur, où je commente ses talents, son style, son univers :

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2019/03/17/le-coup-de-projo-dedi-phil-sur-le-monde-des-lettres-francophones-belges-10/ (le roman Mon hôte s’appelait Mal Waldron et le recueil Poussière)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2020/05/01/les-lectures-dedi-phil-30-special-poesie-avec-bleu-dencre-le-coudrier-les-carnets-du-dessert-de-lune/ (le recueil Quinze rêves)

https://lesbellesphrases264473161.wordpress.com/2018/03/28/le-coup-de-projo-dedi-phil-rw-sur-le-monde-des-lettres-belges-mars-2018-1-2/ (le recueil Dispersion).

Edi-Phil RW.

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