LETTRES BISONTINES : LORIS BARDI et LEÏLA BAHSAÏN / La chronique de Denis BILLAMBOZ

Résultat de recherche d'images pour "denis billamboz"
Denis BILLAMBOZ

J’ai eu la chance de lire au cours des semaines passées deux auteurs qui ont un rapport direct avec Besançon, ma ville de résidence actuelle et depuis très longtemps. Un roman de Loris BARDI, né à Besançon, édité par Le Dilettante, comme Cécile VILLAUMÉ, une autre bisontine dont j’ai commenté un ouvrage l’an dernier. Et un roman autobiographique de Leïla BAHSAÏN qui, elle, est née au Maroc mais elle a suivi des études à Besançon et je crois qu’elle vit encore dans la région, son roman m’étant parvenu en suivant la route du bouche à oreille local. Deux textes qui prouvent qu’au pays de Victor Hugo, il y a encore des belles plumes.

Sticker Rond flèche noire vers le bas | Zazzle.be

La position de schuss

Loris Bardi

Le Dilettante

Bardi position schuss

« Lui nous parla de l’articulation des âges de la vie et des intervalles qu’il considérait être les étapes transitoires fondamentales pour passer d’un état de vie à un autre. Pour lui, tout se situait dans ces intervalles, dans le balancement des cycles ». Lui, un artiste chinois explique à Thomas le chirurgien orthopédiste ce qu’est pour lui une articulation. Thomas, chirurgien orthopédistes des stars newyorkaises, connaît parfaitement les articulations du squelette humain mais sa vie s’articule mal autour de la cinquantaine qu’il a dépassée depuis un certain temps en ne connaissant que des désagréments.

Il connaît notamment un véritable dilemme avec son éthylisme croissant qui contrarie de plus en plus son brillant parcours chirurgical, mais sur lequel il compte pour démarrer la carrière littéraire dont il rêve depuis un long temps déjà. La cinquantaine passée, son travail commence à le lasser malgré la gloire et la notoriété, sans compter l’aisance financière qu’il lui procure. Il croit fermement que tous les grands auteurs étaient des alcooliques invétérés qui ne trouvaient leur inspiration et leur audace que dans l’alcool, il aurait pu ajouter la drogue sans pour autant que cela soit avéré. Depuis son divorce, il est de plus en plus seul, son équipe le lâche peu à peu pour ne pas être, un jour, obligée d’assumer une erreur médicale qu’il pourrait commettre sous l’emprise de l’alcool. Sa solitude s’épaissit, il croit de moins en moins en lui et tend à se laisser aller. Et pourtant d’autres croiraient encore en lui s’il se reprenait.

Author Picture
Loris Bardi

Ce texte d’un jeune compatriote bisontin raconte une histoire new-yorkaise, du New-York des quartier chics, de la frime, de la renommée, de l’image qu’il faut toujours montrer, de la notoriété qu’il faut soigneusement entretenir, des erreurs qu’il ne faut pas commettre, des relations qu’il faut bien choisir, …, tout un ensemble de règles sociales qu’il faut scrupuleusement respecter pour ne pas se faire éjecter vers des cercles moins huppés, pour rester à la pointe de la pyramide sociale.

C’est aussi le problème de la cinquantaine que de nombreuses personnes redoutent, le moment où les couples s’usent après avoir élevé leurs enfants, où les corps commencent à fatiguer, où il faut faire de plus en plus d’efforts pour plaire et séduire, le moment où il faut accepter de ne plus être ce qu’on a été mais aussi de croire en ce qu’on est encore et en ce qu’on peut encore réaliser.

Dans ce texte d’une écriture soignée, remplie de mots savants, Loris Bardi démontre une belle connaissance de New-York, de la vie qu’y mènent ses habitants, notamment ceux qui résident dans les quartiers le plus prisés, de la médecine de pointe, du monde de l’art mais aussi de toute la puérilité qui se dégage du mode de vie, des us et coutumes et des règles sociales de cette société qui ne sait pas toujours comment dépenser l’argent qu’elle gagne trop facilement. Sa fortune n’est souvent que la mère de son ennui et de ses déboires !

Le livre sur le site du Dilettante

+ + + + +

Le ciel sous nos pas

Leïla Bahsaïn

Albin Michel

Le Ciel sous nos pas - Leïla Bahsaïn

Cette histoire, inspirée peut-être par celle de l’auteure, raconte la vie qu’une jeune fille marocaine a menée entre la Place de la Dame Libre où elle résidait dans une ville du nord du Maroc et la cité des Petits Nègres où, après le décès de sa mère, elle a échu auprès de sa sœur dans la région parisienne. La vie entre la liberté que sa mère célibataire revendiquait malgré les contraintes sociales et religieuses imposées par la société marocaine et la vie dans la discrimination qu’elle a découverte dans cette ville dont elle a longtemps rêvé, qu’elle croyait le « nombril du monde ».

L’auteure raconte sa mère, femme libre, trafiquante, éducatrice sévère, intraitable sur l’instruction et sa sœur très vite mariée avec un jeune homme de l’émigration qui l’emmène de l’autre côté de la Petite Mer. Elle était bonne fille et bonne élève mais n’était pas très obéissante, elle se permettait des libertés que la mère n’aurait jamais acceptées. La mort de cette dernière l’oblige à rejoindre sa sœur qui réside dans un quartier populaire, elle découvre alors la vie dans les cités parisiennes ou de la proche banlieue, sans se laisser intimider toujours aussi déterminée et décidée à s’en sortir par les études. Il lui faut toujours conjuguer les règles du quartiers, de la communauté et de la société avec ces fichues hormones que les filles doivent maîtriser mais que les hommes peuvent laisser déborder. Elle croit cependant en la liberté même si « la liberté ne se vend pas sur un rayon de supermarché non plus. La liberté se gagne et se paye à la sueur du corps ».

Le ciel sous nos pas, ôde à la femme libre de Leïla Bahsaïn | Middle East  Eye édition française
Leïla Bahsaïn

Cette histoire, au moins en partie autobiographique, décrit une société où la politique et la religion sont étroitement mêlées sans jamais réellement pouvoir définir leur territoire et compétences respectifs. D’autant plus que la société de consommation à outrance qui sévit au Maroc comme ailleurs, perturbe encore plus les mœurs et les coutumes. Cette confusion, les expatriés et les migrants l’ont transportée dans les cités où ils ont été entassés sans autre forme d’intégration. C’est l’histoire de la débrouille, du fort contre le faible, mais aussi celle de l’intégration par l’instruction et la culture et, hélas, aussi celle de la manipulation des faibles et des incultes par les extrémistes. C’est le triste sort des pays et des cités où « on vous sert une éducation dépouillée de toute culture, … ! On vous enfonce dans le culte de la consommation et on vous enferme dans une pensée prête à porter ».

Leïla écrit son texte avec verve, gouaille, humour, dérision, évoquant le langage imagé, vif, rapide des cités. Les formules fulgurantes fusent à longueur de pages, mais elle les enrobe dans une belle culture littéraire, elle connaît ses classiques, elle connaît la langue et ses formules de styles, j’ai remarqué quelques allitérations et zeugmes fort bien venus. Leïla ne fait aucune concession, elle dit ce qu’elle voit, ce qu’elle vit, ce qu’elle pense, la réalité de la situation que les émigrés connaissent aujourd’hui. Elle ne cherche pas à défendre l’un ou l’autre, elle dénonce tout ce qui ne marche pas, elle réfute tous les faux semblants et hypocrisies d’où qu’ils viennent. Elle n’évoque qu’une croyance, celle en l’instruction qu’elle dévoile en évoquant son investissement pour l’alphabétisation des femmes dans son pays natal. « Chaque écrivain est un poète qui livre une vérité du monde. Le mot écrit n’a rien à voir avec le mot dit. Le mot dit est volatil, il bascule vite dans la grande consommation et le fast-food ».

Le livre sur le site d’Albin Michel

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s