DIX POÈMES de JEAN-CLAUDE CROMMELYNCK

Jean-Claude Crommelynck

1072 Terribles chimères.

Coup d’état à l’échelle du monde

le capital à pris tous les pouvoirs

et épouvante ses esclaves soumis.

Il n’y a plus de rivages, il n’y a plus d’abris

Cette lave sur nos yeux

dans nos bouches

le poids de ces corps inertes sur nos épaules

comme un joug de chair putride.

Nous traversons les forêts blessées

les troncs calcinés nous agrippent

de leurs griffes de cendre.

viennent les terres disparues où le désert est tyran.

Nos hardes sont devenues plumes sombres

et s’enracinent dans nos peaux.

Telles des chimères terribles

nous effrayons ceux qui nous croisent.

Ils professent leurs fureurs prophétiques

qui laissent une pâleur sur nos bouches

et nous jettent les pierres de lapidation

auxquelles on n’échappe pas.

+ + + + +

1073 Errements en terre d’ombre I

Je m’allonge vers les cieux

me courbe en arc immense

je suis ce cristal qui diffracte la lumière

et de couleur, je repeins l’horizon.

En mai, j’enjambe les forêts

fais signe à Vénus accrochée à la lune

qui nous regarde tous, prostrés

dans une lente immobilité.

Aucun ne se souvient de la grandeur du monde

de la force d’Éole

et de la puissance sans borne de Râ.

Tous ont oublié le chant de l’eau

le fracas des cataractes

la sagesse qu’ont les montagnes

pour se mouvoir en millénaires

avec la lenteur des astres.

Tous ne pensent qu’à avoir et empiler

ce qu’ils ont sorti de la terre

ne sachant rien de la véritable richesse.

Sur le gazon que je foule

couvert d’ambroisie déposée par les dieux

mes pas laissent des empreintes sombres et lourdes

Je me prépare aux visites de Morphée

sur cette couche céleste

harassé par mes errements en terre d’ombre

dans les sables lourds.

Il sera toujours temps ce demain pour exhaler ma fureur.

+ + + + +

1074 Errements en terre d’ombre II

Vaincu par mes chagrins je me pose

en cet antre sombre où le jour ne peut atteindre

et me prends ce repos qui éloigne la folie.

Une brise ravive par ses caresses les roseurs de la peau

il fait un froid sépulcral qui laisse réfléchir

et calme les ardeurs des foudres du destin.

Enclin à baisser les paupières, se clore et ainsi ouvrir

les portes à Morphée

et à ses vaisseaux de rêves qui insufflent les pensées du lendemain.

Ici, protégé des humains, je goûte un répit calme

loin de leurs guerres, meurtres et tromperies

certain d’avoir pour un temps échappé

à leur traque éternelle de cannibales.

Recueilli je me confie à la nuit

mon corps plus grand que l’humanité entière

repose comme Atlas jusqu’aux bords de la Terre

En songe mes ailes touchent les étoiles

je frôle l’astre de feu au retour

vêtu de la cape faite de voiles lactés.

Le sceptre de foudre brandit dans mon poing

doté d’une force nouvelle digne des olympiens

je repars sur les voies de mes injustes royaumes.

+ + + + +

1075 Errements en terre d’ombre III

Je cherche les oracles et les temples d’amour

cachés aux yeux des profanes.

Sur la route, partout les dieux sont dissimulés

derrière de fausses insignifiances :

de simplissimes figures

vieux ivrognes grognant

jeunes éphèbes à peine pubères, vierges encore de tout

dans la peau de quelques animaux communs

lièvres, carpes, renard, sangliers

loups, serpents, vaches ou libellules

allez donc savoir qui est qui.

Ne pouvoir qu’à son cœur se fier

en espérant avoir le don de double vue.

Le merle a lancé son neuvième chant

le soleil l’a patiemment écouté

et attendu pour déployer ses rais

La route est large

les compagnons ne manquent pas

pinsons, rossignols, mésanges la haie d’honneur me font

Je fais ma joyeuse entrée en forêt

où les arbres m’invitent dans leurs antres séculaires

m’honorent de leur fraternité et m’hébergent

en échange, de quelques poèmes.

Entre leurs troncs nombreux

ils enserrent une nappe d’eau claire

où tous, dieux et bêtes vont boire.

Dans la pureté de sa transparence

on voit les poissons affleurer la surface

l’œil sévère comme celui d’un cheval

ils viennent murmurer les lois divines aux oreilles

des têtes penchées qui se désaltèrent.

Si la chance me sourit j’y verrai le faune sans nom

car nul n’a de nom dans les bois

celui qui a le pouvoir d’accorder le changement en eau ou arbre

ce qui, ici, est un suprême honneur.

Sinon il me laissera partir au prix d’un baiser doux

Grande sera l’envie de lui céder

il a le charme des sirènes

et le temps se suspend entamant ma volonté toujours plus.

Mais rien ne m’a distrait de ma quête

en rêve j’ai baisé ses lèvres et suis reparti sans me retourner.

+ + + + +

1076 Errements en terre d’ombre IV

La brume s’est levée et m’engloutit

après de longs instants à tâtons

je suis sorti vainqueur de ce sombre nuage

paré de tous les dons

diamant à multiple facettes, éblouissant de tous les yeux.

Debout, toujours un peu penché par rapport à l’axe de l’univers

capter les mondes cachés dans les périphériques regards

que je verse méthodiquement dans mon alambic poétique

Je suis un butineur, le front orné tel le parvis d’Apollon

par « Connais-toi toi-même »

à l’instar de Protée capable de médusantes métamorphose.

Dresser des paysages comme de grandes toiles de fond

prêtent pour le déroulement de drames et comédies

que je grave sous vos yeux charmés.

Nous croyons pouvoir un jour changer le sort défavorable

cela justifie notre immobilité

et les dieux pleurent déjà nos futurs défaites.

Sur cette terre vert-de-gris aux oliviers millénaires

se sont croisé les pieds d’Achille et de Patrocle

leurs bras ont brandit des glaives

mais leurs mains se sont caressées

et le velours sombre de leurs cils, en baissant les yeux s’est mélangé

le souffle de leur haleine d’un parfum amoureux à scellé leurs lèvres dures

d’où le sourire était banni depuis tant de guerres.

Sur cette terre enfin je suis et pose mes pas

dans l’empreinte de celles des dieux

De ma lame je frappe le rocher

et de sa blessure jaillit une source nouvelle

qui, dans les futurs, fera une grande Babylone de félons et de rustres

mais au présent abreuve la terre et fait grandir encore les oliviers

couvre les champs du blond des blés, cheveux bien-aimés de Gaia

où les bluets sont mes pensées égarées qui tentent un dernier geste.

+ + + + +

1077 Achille 2020

Avec le long soupir des ressuscités

la gorge encore emplie de terre

les sifflements et le fracas de guerre

il court

n’évite pas la balle qui le suit

et comme un coup de poing

se fiche dans son cou.

Le métal traverse son larynx

ses pieds courent encore

tandis qu’il s’écroule lentement

maculant les herbes vertes

de son sang rouge comme des fleurs.

Un couple de soldats enlacés

se porte des coups en étreintes serrées

flanc contre flanc

sexe contre sexe

et tombent unis

sous les rafales de mitraillette

qui les foudroient l’un et l’autre.

Beaucoup s’abandonnent

leurs yeux restés ouverts regardent dans le vide

vers la dernière étincelle de lumière à l’horizon.

Là, un pauvre guerrier

couvert de boue et de sang

la vie s’échappe à flot des ses blessures

les mains parcourant ses plaies sans y croire.

Ses amis qui le regardent tituber en silence

lèvent les bras

et supplient les dieux nourris à leur douloureuse tristesse

de les épargner

mais l’un après l’autre ils s’affalent

touchés tour à tour sans la moindre pitié.

L’ami chéri s’est couché

sur le corps de son compagnon agonisant

et le pleure avec des étranglements de douleur

il sera le seul rescapé de l’unité.

Beaucoup de mères vont retenir leurs larmes

avant de le savoir.

+ + + + +

1081 Constat 20/20

Je restais sans lire

sans parler

assis sur une chaise

devant la fenêtre

à regarder le confinement éteindre toute vie.

Le regard dans le vide de celui de ma tête

j’attendais sans rien attendre.

Simplement laisser couler le jour puis la nuit

dans cette espèce d’infini où règnent

les prisonniers mis au secret

dans les encres du crépuscule.

+ + + + +

1083 À ciel couvert

Sous la chaleur intense

d’un réchauffement constant

nos ombres assoiffées

courent au devant de nous

chaotiques et affolées

projetant leurs silhouettes effarées

sur les murs de séparation

Quand tous auront souffert

on se baignera dans les larmes du monde

transpercés de douleurs nouvelles

Tout change

bêtes et pierres

dieux et démons,

le silence et les mots

Le poème est une bouteille qu’à la terre

la mer rejette sous une tonne de plastique

nous reste à chanter l’écume

rire sous la bulle du monde

devenue prison

grande chambre à gaz

par soucis de sécurité

+ + + + +

1084 Avant l’écœurement

Je propose que l’on s’achète

des masques-à-gaz et des gilets-pare-balles

70 millions d’humains ont quitté leur pays

dont la moitié est des enfants

Pour construire un nouveau monde

il faut d’abord faire crouler l’ancien

saborder l’économie est un bon point départ

si en plus on muselle et cloître la population

on peut renverser les valeurs à son aise

Est venu le temps où nous sommes sacrifiés par nos pairs

Nous vivons encore comme il y a trois mille ans

occupé à nous génocider allègrement

laissant derrière nous les murs troués des cités vides

Patiente est la graine qui bientôt va mûrir

La résistance contre la terreur

passe toujours par une violence légitime

il faudra écarter les murs et laisser dévaler le fleuve liberté

baigner les terres assoiffées

si l’on ne veut pas que la graine soit gammée.

+ + + + +

1085 Veille

Le soleil a mis une éternité à descendre

comme s’il ne voulait pas abandonner le ciel

Le soir me cueille

je suis là enseveli sous mon corps

écrasé dans le sol

dans l’impossibilité de bouger

les yeux à peine ouverts

Pris dans le roulis rituel du souffle et du noir absolu

cœur audible dans le silence des fournaises à venir

Un frémissement des arbres prévient de l’orage

le gout de liberté devient palpable

et l’héroïque de l’évasion m’enivre

La sauvage innocence des rêves

son essence si réelle laisse des souvenirs indélébiles

des émotions vierges de toute culture

Il y a cette oppression de la poitrine

où cogne le cœur affolé du dormeur

Le hibou hulule la liberté du haut des barricades

Lune s’est lentement élevée fine comme une ligne courbe

Je repose avec l’œil du chien aux aguets

dans un sommeil profond où j’ai conscience de tout.

+ + + + +

JEAN-CLAUDE CROMMELYNCK dit CeeJay. Né à Bruxelles en 1946, a publié dans plusieurs revues de poésie en Europe, au Maroc et aux USA traduit en français, russe et en anglais.Édition en 2014 chez Maelström Réévolution d’un premier recueil de poésie « Bombe voyage bombe voyage ». 2015 Poèmes traduit en anglais dans un n° spécial qui lui est consacré : MGV2 Issue 81, Irlande. 2017 Le Prophète du Néant, recueil de poésie soufi pour réconcilier l’orient et l’occident avec 13 traductions en arabe chez Maelström. 2019 Derrière les paupièresL’immensité aux éditions de L’Arbre à Paroles de Amay…

Son dernier recueil est paru en février 2020 aux éditions du Coudrier : L’Arbre de Vie 

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