LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 53. DÉSAUTEURISEUR

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À l’automne venant, l’auteur sort, rien ne peut l’empêcher de sortir : aucun accident climatique, aucune épidémie. Ses sorties sont exemplaires, récurrentes, attendues, (dés)espérées. De la fin août au début novembre, l’auteur court les prix, il espère une récompense en novembre pour son effort, parfois son talent. Il n’y aurait plus de lecteurs que l’auteur sortirait encore son nez, ses feuillets, son porte-plume à dédicace. Il se dit même que l’auteur publie plus qu’il n’écrit – mais ce sont-là des racontars. S’il ne sort pas à l’automne, on a vu des auteurs s’étioler, faner, disparaître, jusqu’en janvier. J’en voyais déjà se réjouir mais non : au Nouvel An, les fêtes passées, l’auteur qui n’est pas sorti en automne sort au cœur de l’hiver, puis à Pâques et à la Trinité. C’est l’auteur des quatre saisons, il joue de toutes les occasions, pour surprendre le lecteur.

Après ce trop long préambule (pour des opérateurs de formation plus enclins à compulser des programmes de cours que des textes un tant soit peu écrits), entrons dans le vif du sujet !

Le désauteuriseur est donc particulièrement apprécié lors la rentrée littéraire où les auteurs se rassemblent en tout lieu et en toutes circonstances (les plus insolites et farfelues ayant leur faveurs) et bouchent volontiers les couloirs tortueux des espaces culturels. On ne fait pas un mètre sans rencontrer un auteur et ce qui lui fait cortège : mordus de lecture, éditeurs mordus, critiques décomplexés, bibliothécaires complexés, libraires libres, bouquinistes boudeurs, Busnel de plateau télé, flagorneurs et écornifleurs mêlés.

C’est pompant, cela empêche de se consacrer pleinement aux grandes œuvres de salut public qui nous attendent, à la défense des minorités licencieuses, à la préservation des espèces de bières en voie de digestion, à la lecture en pleine conscience, en position de lotus ou non, d’ouvrages sur le yoga (non écrits par Carrère) ou sur la méditation lynchienne. Cela nous égare des auteurs présents ou passés qui vivent confinés, sous terre ou dans leur retraite, barricadés par des centimètres de béton, loin des espaces livres réels et numériques.

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Le désauteuriseur agit avec méthode et sens du devoir (c’est un ancien socialiste), il commence par attaquer le gros cou de l’auteur qui, généralement, fond tout entier, avec l’encolure, se répand en flaques, disparait dans les entrailles de la littérature routinière ou se volatilise dans les grands airs, c’est selon. (Comme il existe peu de littérature expérimentale, le risque de désauteuriser un novateur littéraire est minime).

Autrement dit, l’auteur quitte l’avant-scène du livre pour s’occuper enfin de ses proches, quand il leur en reste, ayant fui l’importun uniquement attaché à polir les différentes facettes de son œuvre en devenir, à explorer le sable de son inconscient à la recherche d’une pépite de génie.

Si la fourmilière d’auteurs résiste, le désauteuriseur emploie les grands moyens : une équipe de critiques indépendants, purs et impitoyables (il en reste), non embarrassés par le sens de l’amitié (les salauds), ou les renvois d’ascenseur (ce sont des escaladeurs à l’ancienne mode, avec piolets et crampons), payés amplement, cela dit, par La Fabrique des métiers pour leurs qualités mercenaires et un rien cyniques, il faut bien le dire (au risque de les fâcher).

Un psy (ayant des notions voire des fonctions littéraires, il s’en trouve) spécialisé dans le traitement des auteurs déconfits(-nés) intervient pour éviter le pire, la disparition physique de l’auteur que personne ne veut vraiment, sauf les antinatalistes littéraires primaires (il s’en trouve). Il faut garder les auteurs dans la vraie vie. Bien qu’on puisse difficilement les retraiter (la plupart, comme ils le déclarent volontiers, n’étant faits que pour l’écriture) pour leur faire suivre une formation d’utilité publique : enleveur des ordures après striage des déchets, rabaisseur du niveau des océans, gardien d’ours polaires gris, teneur de clous dans un atelier de construction de maillets, mainteneur d’icebergs en équilibre précaire.

Le désautauriseur (c’est ce qui fait tout son prix) vous épargne bien des achats inutiles et des déconvenues à fréquenter des auteurs contaminants, qui vous pousseraient bien dans leur vice, histoire de n’être pas seuls à galérer contre le sens du courant, il faut bien dire.

Il permet surtout, à terme, de renforcer l’immunité auteuriale en augmentant sa résilience aux attaques perfides de la critique (et aux couteaux dans le dos des collègues) en produisant une littérature d’exception, dure comme le diamant et faite pour durer – comme un plug de métal pur dans un anus d’airain -, et aussi résistante qu’un Covid-19 face à une armée d’épidémiologistes sans état d’âme. Une littérature faite pour vivre cent ans, à l’exemple de celle de Stendhal, à l’abri de toute toute réinteprétation contingente, greffée sur l’air du temps. Une littérature propre à servir de grille de lecture au réel (et non l’inverse), imperméable à la pluie de l’événementiel et aux fuites de l’informationnel.

Bref, désautaurisons le littérair ambiant pour assainir le secteur et, accessoirement, le lecteur !

Existera bientôt en spray (le Laboratoire de recherche de la Faculté de Lettres de l’ULB y travaille) !

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LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 52. REMUEUR DE MÉNINGES

Astuces pour un remue-méninges efficace | SUITE

Le remueur de méninges est un artiste. Il peut remuer jusqu’à dix millions de gramme de méninges par jour. Des méninges de toute espèce et de toute composition.

Il faut savoir que, chez l’humain, tous les vingt ans à partir de la trentaine, la mousse de cerveau se forme à l’intérieur du crâne par fermentation. Un dépôt, un grain de folie apparaît qui, s’il n’est pas secoué, peut provoquer des dégâts considérables comme une addiction aux réseaux sociaux ou aux polars.

Le remuage, opération délicate et régulière, consiste à faire glisser cet amas vers le pavillon ou le conduit nasal où il va finalement adhérer. Il faut éviter de l’expulser par la bouche car le sujet, déjà atteint dans son intégrité psychologique, sans encore être dément (il voit seulement la mainmise de l’administration trumpienne sur chacune de ses déraisons), a tendance à le refouler et le retour de folie peut créer des malformations cérébrales comme l’accoutumance aux émissions de Cyril Hanouna ou aux clips de Julien Doré.

L’opération se fait tête en bas dans un fauteuil à bascule qui peut provoquer quelques vertiges ou visions d’une vieillesse douloureuses.

Lorsque le dépôt est collé au bulbe olfactif ou à la trompe d’Eustache, on plonge le crâne dans une solution réfrigérante à – 20° C. Un glaçon (de whisky ou de gin) va emprisonner le dépôt. Il ne restera plus qu’à l’expulser et à le récupérer avec un écouvillon.

Il faut ensuite boucher l’hémorragie de pensée, remettre un peu de méninges, de colle à neurones d’idées claires, un fifrelin de liqueur séminale, une once seulement de philosophie – car tous les cerveaux ne le supportent pas. (Il n’est pas conseillé d’utiliser des ersatz de philosophie à base d’essence onfrayenne ou comte-sponvillesque, ce qui ne ferait qu’empirer les choses.) Refermer les extrémités, nettoyer les salissures, souffler fort dans les yeux et les cheveux de l’humaine caboche.  

Il s’agit ensuite de profiter d’une occasion favorable, un beau jour comme la fin d’un confinement plus long que d’habitude, la réouverture des bars de théâtre de rue ou des stades d’opéra à gorge déployée, le retour du dernier professeur valide dans un auditoire déserté depuis six mois, la nomination de Pierre-Yves Dermagne* au poste de Premier ministre, de Thomas Dermine* au haut commissariat à l’économie planétaire ou Paul Dermagnette* au poste de leader à vie du PS mondial.

Ouvrir un crâne pour en extraite la cervelle parvenue à maturation, c’est aussi tout un art.

Il faut d’abord penser à faire rafraîchir la cervelle car elle se déguste très fraîche. Il faut légèrement incliner la tête, mais pas trop, ouvrir la boîte crânienne, en retirer le délicat mets avec une cuillère adaptée et la déposer sur une assiette intelligente.

La cervelle fraîche relevée d’un filet de citron s’apprécie avec un bon muscadet ou une bière très blanche.

Regardez, humez, remuez légèrement, déposez sur la langue, avalez lentement !

Bon appétit !

À NOTER qu’en cas de burn out du remueur de méninges, soumis à rude épreuve, comme on l’a vu, le remue- la-merde – que seule une distance d’un mètre sépare de son lieu de travail habituel – peut aussi assurer le job… après une courte formation proposée par La Fabrique des métiers.

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*Pierre-Yves Dermagne, Thomas Dermine et Paul Dermagnette sont des hommes politiques wallons d’exception promis à un bel avenir mondial.

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020 : POUR NE PAS RESTER SEULE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

CHRONIQUES de DENIS BILLAMBOZ – LES BELLES PHRASES
Denis BILLAMBOZ

Voici deux livres qui a priori ne se ressemblent pas beaucoup mais qui m’ont laissé tous les deux le même sentiment, la même impression. Dans son roman, JULIETTE JOURDAN met en scène une femme arrivée vers la retraite qui ne veut pas rester inactive, elle veut prouver, aux autres et à elle-même, qu’elle peut être encore utile mais surtout, même si elle ne le dit pas, elle a peur de rester seule et de finir sa vie dans une solitude morose et déprimante. L’héroïne de VÉRONIQUE ADAM est beaucoup plus jeune mais elle aussi est menacée par la solitude et la solitude à l’approche de la quarantaine, ça peut vite de venir rédhibitoire. Sans mari, sans amant, sans enfant, la deuxième partie de l’existence s’annonce morose et l’idée d’une fin solitaire commence à doucement son chemin dans le subconscient et même dans la conscience de l’héroïne. Voilà donc deux livres sur la solitude qui guette nombre de personnes. Et même si le poète a chanté : « La solitude ça n’existe pas… », son idée est bien présente chez les célibataires non accompagnées.

Procédure Dublin

Juliette Jourdan

Le Dilettante

ProcédureDublin_Jourdan

La narratrice, entre soixante et soixante-dix ans, divorcée, retraitée par anticipation, pour tromper son ennui, s’est, comme de nombreux sexagénaires, investie dans le bénévolat. Elle s’est engagée dans le soutien aux migrants. Amère et même aigrie, après une vie sans grand amour avec un grand-père tripoteur, un père décédé trop tôt, une mère remariée dont elle ne supporte pas le nouveau mari, un époux plus géniteur que père, des enfants loin des yeux loin du cœur, elle culpabilise très fort d’appartenir à la fameuse génération qui a détruit la planète en ne laissant que des ruines à ses enfants. Du moins, c’est ce qu’elle pense.

Elle raconte son histoire à la deuxième personne, comme pour mieux impliquer ses lecteurs, en commençant par la visite qu’elle rend à Aminata une Africaine retenue dans un CRA (Centre de rétention administratif) à Oissel dans la région de Rouen. Selon la fameuse Procédure Dublin, dont l’intitulé vaut à lui seul son pesant de cacahuètes, celle-ci devra retourner en Italie car c’est le pays par lequel elle est entrée dans l’Union européenne. C’est là que commence la folle épopée d’Aminata et par conséquent de la narratrice qui est la seule personne qui peut lui apporter une aide concrète dans des péripéties auxquelles la pauvre migrante ne comprend rien.

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Juliette Jourdan

Cette histoire c’est tout d’abord l’histoire des femmes qui se retrouvent seules à l’entrée dans le troisième âge quand elles ont divorcé et que leurs enfants ont pris leur envol, que leurs amours et leur sexualité ne sont plus que des souvenirs. Alors, pour s’occuper, pour avoir l’impression d’être encore utile à la société, pour se faire pardonner leur contribution aux malheurs de la planète, elles s’investissent dans des causes humanitaires où écologiques où elles constatent très vite que leur ennui et leurs petites déprimes ne sont que des gouttes d’eau face à l’océan de malheurs qui accable les pauvres femmes jetées sur les routes de l’exil sans le moindre viatique, à la portée de tous les prédateurs, escrocs ou profiteurs, simple matière première des organismes chargés de les canaliser et des bénévoles en quête d’une bonne conscience perdue pendant leurs années de travail sous la férule de managers formés à l’école du profit maximum.

La description de deux mondes en mouvement qui se heurtent comme deux plaques tectoniques dans un fracas destructeur. Les bourgeoises européennes qui culpabilisent ne résoudront jamais les problèmes soulevés par les flux migratoires, accueillantes et migrantes ne se comprendront jamais, elles n’ont pas les mêmes problèmes, les mêmes quêtes, les mêmes intérêts, elles n’ont rien à partager et elles n’ont que des choses à se prendre l’une à l’autre mais rien à échanger. Toutes, des femmes qui doivent assumer leur féminité, leur infériorité, leur statut, leur misère, leur frustration, … chacune dans leur contexte, chacune pour soi !

Le blog de Juliette JOURDAN

Le livre sur le site de l’éditeur

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Pas faite pour

Véronique Adam

M.E.O.

Pas faite pour

La trentaine allègrement passée, Cécile, sans enfant, se retrouve seule après s’être fait larguer par son dernier compagnon. La vie qu’elle mène ne lui apporte aucune satisfaction. Elle donne des cours de violon car n’ayant pas cultivé sérieusement le petit talent qu’elle avait, elle n’a pas pu intégrer une grande formation. Elle se trouve moche, inintéressante, pas très intelligente, pas douée, elle pense qu’elle n’a rien pour attirer un nouveau compagnon, elle se résigne donc à écouter le récit des exploits de ses deux amies en buvant plus que de raison. Inquiétées par ce laisser aller et cette aigreur, les deux copines lui offrent pour son anniversaire un abonnement dans une salle de remise en forme. Le sport et les efforts, tout ce qu’elle déteste. Elle tente tout de même l’expérience et bien lui en a pris, le dandy qui fait tourner la tête à toutes les filles qui fréquentent la salle, tombe amoureux d’elle au moment où sa femme le trompe. Une idylle enchanteresse nait entre les deux tourtereaux, une nouvelle vie commence pour Cécile, elle fait du sport pour retrouver tonus et allure et surtout reprend confiance en elle. Mais, à l’approche du mitan de la vie, l’amour est capricieux, il faut composer chacun avec son histoire, avec tout ce que le passé a déposé dans la corbeille de chacun.

Véonique Adam
Véronique Adam

Avec son écriture vive, incisive, qui emmène le lecteur au cœur des aventures qu’elle a un peu vécues, Véronique raconte un bout de sa vie : le violon, le fitness qu’elle a pratiqué et pratique peut-être encore mais pour le reste, je préfère croire qu’il s’agit d’une aventure advenue à la narratrice. Cette histoire, c’est l’histoire de nombreuses filles qui, approchant de la quarantaine, voient apparaître les premiers signes du vieillissement annonçant le déclin de leur pouvoir de séduction et donc la possibilité de finir leur vie seule ou avec le gars qu’elle n’aime plus. Elle se comporte alors comme des adolescentes en quête de leur premier amour, cherchant tous les artifices qui pourraient les faire paraître plus belles, plus séduisantes, plus avenantes, plus « compagnes » pour la fin de la vie. Comme l’écrit l’auteure, ce sont désormais les femmes qui prennent les initiatives en la matière : « Maintenant, ce sont les femmes qui trompent et qui quittent, toujours en quête de l’homme idéal, beau riche, intelligent, qui mettra la main à la pâte dans le ménage et l’éducation des enfants ». Elles s’activent avec d’autant plus d’ardeur que leur âge avance, il faut trouver la perle rare avant qu’il soit trop tard pour espérer encore.

Pour Véronique, la meilleure solution c’est celle qu’elle a adoptée : l’activité sportive, notamment le fitness. Les filles viennent y chercher : « … ce moment hors de leur réalité monotone, où elles peuvent durant quelques instants oublier leurs complexes et se laisser aller à vivre, sans avoir à affronter le jugement des inquisiteurs de la perfection ». Et si elles oublient pendant un moment au moins le regard des autres conditionné par les critères, tous plus abscons les uns que les autres, diffusés par les médias : télévision, réseaux sociaux, presse spécialisée, …, elles auront déjà une bien meilleure opinion d’elle-même et pourront regagner la confiance qu’elles ont perdue. La douleur des courbatures égalise les prétentions et érode l’arrogance.

Le livre sur le site de M.E.O.

UNE VISION REALISTE SUR LA VIE : BOUTON D’OR de JEAN DORNAC / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Sonia ELVIREANU

On ne pourrait pas deviner ce qui se cache sous ce titre Bouton d’or , qui évoque d’emblée la beauté : le réalisme cruel d’une vision romanesque qui dénonce les misères de l’existence, les injustices sociales, l’intolérence d’une société entravée dans ses préjugés et le mal. Et la beauté suggérée par le titre ? Elle est là aussi dans l’amour authentique, rayonnant et tendre, au-dessus de tout, un amour qui libère de toute contrainte, rend heureux, métamorphose un déshérité en ange.

Voici un roman à forte empreinte sociale qui enlève le voile cachant le sordide de la société pour trouver les racines du mal et comprendre « les misérables » de Victor  Hugo. Et Jean Dornac le fait d’une manière com- patissante et troublante, évoquant avec un incontestable talent narratif les drames humains.

Écrit  en 1996, primé en manuscrit, resté quinze ans dans le tiroir de l’auteur, revu en 2010 et publié en 2011, Bouton d’or n’a rien du postmodernisme de son époque, n’est en rien redevable aux tribulations romanesques depuis le nouveau roman jusqu’à nos jours. Il s’avère d’une descendance plus éloignée, de réalisme social teinté de romantisme. Le romancier se fait le partisan du récit classique, linéaire, évoquant un sujet qui renvoie à l’universel, touché par la souffrance humaine dans tous ses aspects. Cela explique le refus de tout artifice narratif et la vision réaliste pour nous dévoiler la cruauté de la vie et les injustices d’un système oppressant qui n’a pas changé dans ses rouages au XXI-e siècle.

 Le romancier met au centre de son roman l’histoire d’un couple apparemment heureux qui explose brusquement lors d’une dispute et se brise, se dissout. À travers lui, l’auteur nous fait comprendre le mensonge caché derrière les apparences, les effets maléfiques de l’intérêt pécuniaire de la femme-harpie, incarnation du mal, dégradée par les vices. En opposition avec elle, c’est l’homme de caractère, de souche noble, amoureux d’une femme qui ne le mérite pas et dont il découvre le vrai visage par des périples malheureux et dangereux, des souffrances qui le rapprochent, contre son gré, des milieux louches qui ne réussissent pas à le pervertir.

Insolite. Le feuilleton photo d'une journée à Colmar
Jean Dornac

Paul de Bellerive, un homme exemplaire, père de 5 filles qu’il aime de tout coeur, est trompé par sa perverse femme, Evelyne, la maîtresse d’un interlope dangereux. Celle-ci détruit sa famille et le bonheur de Paul, méprise son amour paternel, le sépare de ses filles par vengeance, en fabriquant de faux témoignages, le jette dans le désespoir. L’accusant à tort d’enlèvement de ses propres filles qu’il ne voulait que protéger contre l’interlope qui les tenaient séquestrées dans sa villa, son ex–femme l’entraîne dans un procès injuste qui le déshonore à jamais, le plonge dans la misère, le conduit en prison.

De chagrin en chagrin, repoussé par sa mère trop snobe, au bout des malheurs, il découvre et partage la vie des paria de la société, mais aussi l’amitié et le véritable amour. Il sera sauvé par l’amour d’une femme, provenant d’une famille bourgeoise aisée, mais plongée dans la prostitution, sous l’autorité d’un proxénète dangereux, chef d’un réseau à ramifications hors les frontières françaises.

Le romancier dénonce la pauvreté, la misère des marginalisés, l’injustice sociale, la pervesion et la corruption infiltrées au plus haut de la hiérarchie sociale, même dans la justice et la police, les liens sordides entre les politiciens et les interlopes, source de financement de leurs campagnes électorales. Il plaide pour l’amour entre les gens, sans barrières sociales et sans préjugés, pour toute une humanité humiliée et trahie par le pouvoir de l’argent et la mauvaise politique d’un système social.

Jean Dornac est un romancier très doué. Il réussit à merveille à maîtriser la trame, à créer un récit palpitant au fil des vingt chapitres du roman, à évoquer l’atmosphère de plusieurs milieux, à retracer des portraits. Il excelle dans l’art du dialogue qui explore plusieurs couches de la langue, y compris, l’argot, qui collent à ses personnages, aux milieux évoqués. Les scènes imprévues et dynamiques, si cruelles qu’elles puissent être, de même que les dialogues, semblent prises sur le vif. On pourrait bien en tirer un film palpitant.

Le destin des personnages est dramatique. Le mal, le cynisme, la vengeance, l’esclavage humain, l’injustice font des ravages partout, tuent l’innocence et la beauté de la vie. Cependant l’amour triomphe, en dépit des souffrances et des misères, prouve qu’il ne faut jamais perdre ce que l’homme a de plus précieux en lui.

Le réalisme cruel de la vision de l’auteur est adouci par l’érotique romantique, l’exotisme du paysage, de certains personnages, et la conviction de l’auteur que le véritable amour pourrait changer le monde.

Le récit s’avère le meilleur moyen d’avertir le lecteur contre le mal qui persiste au fil des siècles, de le dénoncer et s’en révolter. Cette veine humaniste, de révolte sociale, est particulière à l’oeuvre de Jean Dornac, y compris la poésie.

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UNE HEURE À LA BIBLIOTHÈQUE avec Éric ALLARD… au micro de Véronique JANZYK

Le Blog d'Eric Allard, Les Belles Phrases : à découvrir !

Cétait en mai dernier à l’invitation de Véronique Janzyk et de David Brusselman sur CFM radio, la radio FM de La Louvière, dans le cadre des activités de la Bibliothèque de La Louvière.

Voici les liens vers les podcasts de mes interventions :

Les écrivains nuisent gravement à la littérature

Le blog les Belles Phrases

Les livres aimés

À (RÉ)ECOUTER :

le podcast de mon passage, en juin 2019, à Charbon de Culture sur Buzz Radio à l’invitation de Ben Choquet et son équipe formée de Caroline Henry et Francis Groff

LE CHEVALIER NOIR de CHRISTIAN TAMAS / Une lecture de Sonia ELVIREANU

Sonia Elvireanu « MondesFrancophones.com
Sonia ELVIREANU

         Christian Tămaş est une personnalité complexe : romancier, nouvelliste, essayiste, traducteur de plusieurs langues, orientaliste, professeur universitaire de langue arabe, chercheur dans le domaine des sciences humaines et des arts,  conseiller IBC Cambridge, Angleterre, membre de plusieurs sociétés et associations internationales d’écrivains, traducteurs et linguistes.

Il est bien connu pour sa prose fantastique où l’action est menée de main de maître et poussée entre le réel et l’irréel. Le prosateur explore habilement de multiples sources, ce qui permet aux lecteurs une interprétation à plusieurs niveaux : philosophique, psychologique, psychanalytique, mythologique, historique.

Le réel et le fantastique onirique tissent la toile du déroulement de l’action de ses romans dont le point de départ est toujours la réalité vivante, mais qui vire les personnages vers l’irréel, difficile à comprendre au premier abord.

Son roman Le chevalier noir, publié en 1992 en roumain, le premier d’une trilogie romanesque (La malédiction des cathares, Un nom sur le sable), est paru en 2019 en traduction française, grâce à l’excellent travail du traducteur Gabriel Mardare, qui réussit à rendre l’atmosphère et le suspense, de même que la dynamique de la narration très alerte, malgré la difficulté du sujet : une maladie psychique qui bouleverse la vie d’une jeune femme, en proie aux angoisses mortelles. 

Le titre du roman, le leitmotiv du roman et à la fois la source de la maladie de Claire Chabert, est donné par une toile trouvée par hasard par celle-ci chez les bouquinistes des quais de la Seine. C’est une vieille peinture du XIV-e siècle, écaillée et noircie par le temps, qui capte brusquement l’attention de la femme pendant sa promenade. Elle représente un chevalier en train de décapiter une femme sur le pont-levis d’un château-fort médiéval, devant le portique géant de l’entrée.

Devant le tableau, Claire vit une expérience troublante. Elle a l’impression de connaître le chevalier et le château, de s’identifier à la femme prête à rendre son souffle, comme si ce temps très éloigné eût été imprimé quelque part en elle, mais sans pouvoir s’expliquer ni la fascination, ni « l’effroi démesuré » que le chevalier aux yeux « profonds et ténébreux », aux « dents de jeune lion » exerce sur elle par son regard fixe qui semblait la dévisager. L’attraction de la toile est si violente qu’elle achète le tableau et le met au-dessus de son lit dans la chambre à coucher, un geste qui s’avère fatal, car il déclenche une série d’événements invraisemblables  qui la poussent à la folie et au suicide : le même cauchemar nuit après nuit, l’impression au réveil d’avoir été possédée par le chevalier noir du tableau.

Le roman débute par une scène dans le cabinet du psychiatre Jean de Gryse que la jeune femme écrivaine vient de consulter. Elle lui raconte éperdue l’agression du tableau sur elle, sa vie totalement bouleversée. Le médecin se rend compte qu’il s’agit d’une psychose sexuelle, il identifie apparemment son origine, mais deux mois de thérapie intensive ne réussissent pas à guérir Claire, au contraire, son état empire par ses tentatives de suicide. C’est à ce point que le docteur rumine ses pensées pour trouver ailleurs la source de la maladie et décide de risquer une expérience extrême, hors de commun, paranormale, grâce à son initiation dans la mystique orientale par un maître indien.

Le romancier construit un récit dont le rythme alerte et le mystère des événements tiennent le lecteur à bout de souffle. La narration, même discontinue par l’intrusion dans le passé du docteur et ses réflexions médicales pour résoudre le cas, s’enchaîne de séquence en séquence de façon à éclaircir par leur passé la vie des personnages, mais ne perd rien de son mystère, car la psychanalyse ne suffit pas à guérir la patiente, d’autres forces entrent en jeu pour mettre le lecteur sur une nouvelle piste, celle de la philosophie et de la mystique indienne. C’est le passé du docteur qui rend compte de son pouvoir mental dès son enfance, activé involontairement en état de tension (les lumières allumées à Luna Park, l’accident évité du camion, la rencontre par le pouvoir de la pensée de son futur Maître spirituel, un fakir indien), développé et maîtrisé grâce aux exercices spirituels parallèlement à sa formation en psychiatrie.

La tension du récit est maintenue par l’aggravation de la maladie, les tentatives manquées de suicide, l’observation du comportement de la malade à son domicile pendant ses cauchemars, les plongées dans le passé du psychiatre (pour suggérer  l’abandon de la pratique psychiatrique en faveur d’une nouvelle voie,  empruntée par le docteur à sa formation spirituelle, voire mystique), l’hypnose, la descente dans le labyrinthe du temps pour retrouver l’origine du mal, le récit médiéval encadré dans la trame du présent, les rencontres et les conversations du docteur avec son Maître.

Le rythme alerte est donné par le dialogue avec les personnages secondaires et l’enchaînement des séquences de façon à créer la tension, le suspense ou à décontracter un instant le ruminement du cas (le monologue du médecin) par un regard extérieur, détaché, sur le paysage (le regard de la fenêtre du cabinet, la promenade le long de la Seine).

Il y a un parfait équilibre entre la narration, le dialogue, le monologue intérieur, la réflexion médicale, les brefs instants descriptifs, de calme. Les explications psychiatriques sur la maladie, une intrusion justifiée du langage médical, ne sont ni monotones, ni trop longues, juste pour faire comprendre un cas de psychose et la thérapie. De même, les éléments de philosophie orientale qui anticipent et éclairent l’expérience ultime à tenter sur la malade : vider son cerveau, se détacher de tout élément extérieur, créer le vide pour se mettre en rapport avec l’esprit éternel, invoquer d’autres forces  à son aide pour guérir Claire.

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Christian Tamas

En pesant le pour et le contre, le docteur se décide à répéter une expérience échouée faite sur un enfant en proie à des crises de folie. La seule chance de guérir Claire était de retourner dans le temps et de trouver la source de l’événement terrible qu’elle vivait pendant le rêve, une terreur subie par une autre femme, au Moyen Age, dont la source était le chevalier noir du tableau, qui hantait après des siècles une autre femme. Mais cette tentative de descendre dans le labyrinthe du temps pour connaître le Mal qui possédait la jeune femme n’était pas sans risques pour  le docteur : ne pas pouvoir maîtriser le Chaos primordial et ne plus revenir dans le monde réel, sombrer dans la folie.

Cependant, c’était l’unique chance et le psychiatre provoque la transe hypnotique pendant laquelle il passe dans un autre temps et entrevoit comme dans un rêve le chevalier noir, l’incarnation du Mal, dans son château, en train de sacrifier une femme sur  l’autel du Méchant, de la brûler sur un gril. C’est le cauchemar de chaque nuit de Claire, suivi d’une crise de folie pendant laquelle elle s’ébat comme possédée de l’esprit malin du chevalier et déchire ses vêtements, terrifiée d’horreur.

Le docteur réussit à libérer la femme de ces cauchemars, mais il se rend compte qu’elle s’est attachée à lui, le regardant comme « l’incarnation du bien qui terrasse le Mal ». C’est ce qui arrive en psychiatrie, le patient transfère sur son thérapeute son amour. Le docteur va involontairement devenir l’objet d’un amour fétiche de la femme, risquant de sombrer dans une aventure amoureuse involontaire. Il en est conscient et il l’avoue à son Maître, craignant encore la force maléfique et mystérieuse du tableau.

En effet, l’énigme du chevalier noir n’est pas résolue à la fin du roman. Le Maître emprunte au docteur le tableau enlevé à Claire pour l’en débarrasser. Pendant son vol vers New York,  lorsqu’il le regarde de près, il constate étonné la fascination qu’il exerce sur une femme en deuil.

Le Chevalier noir est un roman captivant, qui tient le lecteur à bout de souffle, tout en le plongeant  dans la psychanalyse et la mystique orientale pour lui faire comprendre la thérapie d’une psychose qui s’apparente à la folie. Il est inspiré par un personnage réel du XV-e siècle, Gilles de Montmorency-Laval, baron de Rais, comte de Brienne, qui est en même temps le personnage qui obsède l’écrivaine Claire Chabert, en train d’écrire un livre palpitant sur sa vie. Elle est fascinée par sa personnalité contradictoire, héros et démon à la fois, selon les légendes. Son obsession engendre une sorte d’attraction amoureuse inconsciente blottie dans le sous-conscient de la jeune femme et projetée dans ses rêves. L’image mentale de Gilles de Rais se superpose au portrait du chevalier du tableau et celle de la femme brûlée, à elle-même. Son obsession pour le personnage médiéval entraîne son identification avec sa vie, ce qui déclenche ses cauchemars et sa psychose.

Le roman révèle l’intérêt de l’auteur pour de multiples domaines et son talent à les explorer dans la fiction pour enchaîner la trame autour d’un cas singulier de psychiatrie en réactivant les éléments du roman gothique historique (une écrivaine hantée par un démon du passé, le cauchemar, le suicide, le fakir et le médecin aux pouvoirs hors de commun, le château médiéval, la prison, la torture, le châtelain démoniaque, le prêtre, les décors et les armes médiévaux, le fantastique onirique, le récit dans le récit, les sentiments d’effroi, de terreur, d’horreur). 

Christian Tămaş, Le Chevalier noir, Ars Longa, 2019

Christian TAMAS sur Wikipedia

SUR LES RIVES DU MÊME de CLAUDE MISEUR (L’Arbre à paroles) / Une lecture de Philippe BRAHY

Dans ce recueil de poésie de Claude MISEUR, l’auteur s’appuie en citation sur R.M. Rilke :

« Point ne sont les couleurs connues,
point n’est l’amour appris
et ce qui, dans la mort,
nous tient au loin
n’est pas dévoilé. »

MISEUR choisit ses mots comme un orfèvre ferait le choix des pierres pour la confection d’une parure. Il épure les mots qu’il transforme avec application à la finalité de sa pensée. Tels les cristaux tirés de la Terre sont appelés habituellement « pierres brutes », il est approprié de dire que les mots sont « ternes » sans un voisinage élu avec soin pour la fondation du poème.
Il faut du talent, un savoir-faire approprié pour choisir les mots, les accoler à d’autres tous aussi précieux. Donner cet éclat au poème, la parure. Cette économie de mots, Claude MISEUR le veut, quitte à contenir l’impatience, y revenir s’il faut. Nos questionnements méritent cette réflexion, cette lenteur à dire, à maîtriser pour ne pas surcharger, céder à l’ornementation et ainsi asphyxier le poème.
C’est de la toute belle poésie qui nous est donnée à lire, une révélation dirais-je, tant les mots touchent et font cible.

Extraits:

J’irais de nuit
sous une lune sale
étendre le linge
à blanchir

Dans cette chambre
au bord des pluies
J’ai peur du noir
le long de l’heure
indifférente

Ne te trouble pas
si l’eau sombre
dans ton reflet

Claude MISEUR
Sur les rives du Même
L’arbre à paroles
12 €. ISBM : 978-2-87406-699-3

Avant-propos d’Éric ALLARD
Illustrations : Ferderim LIPCZYŃSKI

Le recueil sur site de L’Arbre à Paroles

Claude MISEUR sur le site de l’AEB

CE QUE, S’IL FALLAIT CROIRE, JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ de DENYS-LOUIS COLAUX (Ed. Jacques Flament) / Une lecture de Philippe BRAHY

« Si tu pouvais seulement te contenter d’être petit, moche, biodégradable, si tu pouvais assumer le fait que tu es privé d’ailes, que ton âme ne te survivra pas et qu’il n’y aura pas de récompense ni de punition de l’autre côté de la porte. »

Denis-Louis Colaux.

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Quelle densité dans les mots, quelle autorité. Denis-Louis COLAUX, nous donne un livre peuplé d’égéries –l’habitante– l’éternel féminin dans notre accablante condition inhumaine. La poursuite de l’autre en soi, ce franchissement d’un océan sans continent. Une plongée en apnée. Un témoignage sans concessions, sans réserve pour lui-même. Où Dieu n’existe pas. N’existe plus. Ou alors l’amour : « l’inaccessible amour » (2), « Aimer jusqu’à la déchirure / Aimer, même trop, même mal, / Tenter, sans force et sans armure, / D’atteindre l’inaccessible étoile ».

Hommages à de belles âmes rencontrées par-delà tout baptême dans un unique amour. La rencontre avec soi, une introspection dans l’urgence des mots, une confession pour se réconcilier avec la vie.

Une lucidité prévoyante, ses derniers souhaits. Un livre qui infuse la pensée.

À lire de toute urgence !

CE QUE, S’IL FALLAIT CROIRE,
JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ.

Ambre. Jacques Flament Éditions.
Prix : 15€. ISBN : 978-2-36336-283-4

Le livre sur le site de l’éditeur

RENTRÉE LITTERAIRE 2020 : APHORISMES D’AUTOMNE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

2018 – RENTRÉE LITTÉRAIRE : IN MEMORIAM, par Denis BILLAMBOZ – LES ...
Denis BILLAMBOZ

En toutes saisons et même presque chaque mois, le Cactus inébranlable apporte un nouveau P’tit cactus, ces recueils se vendent même par abonnement. Au cours de cette rentrée littéraire, j’ai donc pu lire deux nouveaux recueils d’aphorismes : un proposé par mon voisin, et néanmoins ami bourguignon, Jean-Jacques NUEL, nous appartenons même à la même région depuis la réforme territoriale, l’autre par mon ami carolo, Eric DEJAEGER grand producteur en tout genre littéraire. Une bonne mise en bouche pour une rentrée littéraire très riche malgré de pernicieuses attaques virales.

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Chassez le mégalo, il revient à vélo

Jean-Jacques Nuel

Cactus inébranlable éditions

Quelques mois avant de lire ce recueil d’aphorismes, j’ai lu un autre texte de Jean-Jacques Nuel dans lequel il raconte une histoire où il évoque la foi en Dieu, sa foi en Dieu. A cette époque j’ai retenu, cette impression :

Histoire extraordinaire, illusion spirituelle, révélation divine … ? Nous ne saurons jamais mais nous avons tous compris le message de Jean-Jacques Nuel, la vie n’est pas qu’une aire de lutte pour la possession des biens matériels, la vie c’est aussi un espace spirituel qui, peut-être, dépasse l’espace temporel qui nous est confié le temps de construire et consumer notre existence. On peut lire ce petit récit comme un évangile qui raconterait la vie d’une incarnation de Dieu auquel l’auteur croit de plus en plus fort. Chacun mesurera ses arguments à l’aune de sa propre croyance, moi je retiendrai avant tout sa grande sagesse et son désir de voir un monde plus ouvert à la spiritualité .

Et, dès les premières pages de ce nouveau recueil d’aphorismes, je lis tout ébaubi des pointes acérées adressées à ce même Dieu qui n’est même pas supérieur à sa créature.

« Dieu s’est fait la main sur plus de cent milliards d’êtres humains avant de me créer. Tant d’essais infructueux pour aboutir à un tel chef d’œuvre. »

Pour un croyant, la sentence est salée, et il faudrait en ajouter d’autres comme celle-ci :

« Depuis le jour béni de ma naissance, on peut enfin affirmer que Dieu a créé l’homme à son image. »

Voilà Jean-Jacques Nuel se prend pour Dieu mais, ceux qui comme moi, le lisent fidèlement comprendront vite que Jean-Jacques n’a rien d’un mégalo, il s’est simplement affublé de la tenue du mégalo pour pouvoir tirer ses traits empoisonnés sans blesser quiconque. A travers sa personne ce sont tous les mégalos qui peuplent notre planète, et ils sont nombreux, qu’il voudrait stigmatiser sans en blesser aucun. Ce subterfuge lui permet même de rajouter une poignée de flèches bien acérées où j’en ai prélevé certaines destinées à sa propre mère, je les ai trouvées délicieuses :

« Ma mère et moi, nous disputons souvent pour savoir qui était le principal interprète dans la scène de ma naissance. »

« Sans vouloir lui manquer de respect, ma mère a été la souris qui accouche d’une montagne. »

« Ma mère a beaucoup souffert le jour de mon accouchement, car j’avais déjà la grosse tête. »

J’ai aussi mesuré la très grande finesse de son esprit et ses immenses capacités à construire des formules de la plus belle absurdité, comme celle-ci que j’adore :

« J’aurais aimé apprendre à lire dans mes propres livres ; hélas, je suis né trop tôt. »

Il y a au moins un aphorisme autour duquel nous pourrions nous rencontrer pour boire un coup du merveilleux vin de son pays, celui-là, hélas il n’est pas que drôle, il est aussi criant de vérité eu égard à l’immense population qu’il concerne :

« J’envie le roi des cons pour le nombre de ses sujets. »

Jean-Jacques n’est pas Dieu mais il a son fauteuil au panthéon des humoristes grinçants, son éditeur le sait bien et lui sait que son éditeur le sait, alors, cette anthologie : fiction ou réalité ?

« Mon éditeur me propose de publier un best of de mes aphorismes et de mes traits d’humour. L’intention est louable et part d’un bon sentiment mais, franchement, comment choisir quand tout est excellent ? »

C’est dit avec une telle humilité…

Le recueil sur le site de l’éditeur

Le site de Jean-Jacques NUEL

Baromètre des villes cyclables | Illustration vélo, Animation graphique,  Bicyclette

De toutes mes farces

Éric Dejaeger

Cactus inébranlable éditions

Poursuivant ses multiples aventures éditoriales, Éric Dejaeger revient à un genre qu’il connait bien, qu’il affectionne et dans lequel il excelle : l’aphorisme et pour ce faire il publie à nouveau chez un éditeur qu’il connait bien et qui le connait tout aussi bien, dans une collection où il a déjà sévi et brillé : la fameuse collection des P’tits Cactus de Cactus inébranlable éditions. Il y signe ainsi le soixante-cinquième opus, un belle performance pour une collection qui n’a pas encore dix ans d’âge !

Dans cet opus Éric Dejaeger explore des champs qu’il a déjà parcourus avec bonheur dans ses précédentes éditions : il est toujours aussi attentionné à l’endroit des religions et de leur clergé respectif, il est, en contrepartie, beaucoup plus chaleureux envers les tenanciers d’estaminets et des produits qu’ils commercialisent ou, éventuellement, partagent gracieusement (mais seulement avec leurs meilleurs clients).

« J’ai toujours préféré la bouteille pleine à celle à moitié vide. »

Son opinion sur la maréchaussée, sur toutes les forces armées et sur toutes les administrations plus ou moins contraignantes ne s’est pas améliorée, il les apprécie toujours aussi peu et ne manque pas une occasion de leur dédier un aphorisme bien pointu, bien tranchant, bien affuté… mais à l’occasion de cette dernière lecture j’ai surtout retenu des textes qui soulèvent des problèmes plus littéraires :

« Il faut pouvoir laisser la page blanche plutôt que de la salir avec n’importe quoi. » La question est bonne, elle méritait bien son aphorisme !

« L’aphorisme ne se taille pas comme une pierre précieuse. C’est un éclat de lave refroidie qui doit rester brut. » Celui-là, je l’aime beaucoup, il brille comme un diamant et fuse comme une balle.

Et puis il a ceux qui concernent la société, pour dire comme elle boîte beaucoup actuellement :

« Le Royaume-Uni n’en faisant plus partie, l’Union européenne aura-t-elle le courage de supprimer l’anglais de ses langues officielles ? »

C’est une vraie question, merci de l’avoir posée, comment les chanteurs vont-ils chanter et comment les gens des médias vont-ils s’exprimer ?

« Si tous ceux qui ne savent pas se taisaient plutôt que de donner leur avis, on y gagnerait en tranquillité ! » Tu l’as dit Éric et le monde tournerait tout aussi bien, mieux peut-être et en silence !

Il est temps de réagir, le monde est en péril : « Il ne faut pas casser la baraque, il faut détruire le palais. »

Pour conclure cette lecture, j’aime ce genre de propos qu’Éric sait si bien distiller, des traits un peu fripons mais tellement drôles :

« Que de bijoux de famille perdus, sur la route qui mène de Castres à Sion ! »

Le recueil sur le site de l’éditeur

Le blog d’Eric DEJAEGER

SOYONS POSITIFS !

L’image contient peut-être : arbre, ciel et plein air

SOYONS POSITIFS ! Trucidons le négatif ! Emasculons-le! Invaginons-le ! Hybridons-le ! Faisons-lui rendre gorge ! Empoisonnons-le ! Enrageons-le! Enverbons-le! Adjectivons-le ! Traînons-le dans la boue ! Traquons-le ! Saignons-le ! Noyons-le dans le non ! Nions-le ! Ecartelons-le ! Badigeons-le ! Bondageons-le ! La-la-lalons-le ! Lalanne-lons-le ! Etripons-le ! Martelons-le ! Soudons-le ! Soudoyons-le ! Amenuisons-le ! Ebénisterions-le ! Réflexologieplantons-le ! Homéopathisons-le jusqu’à le dissoudre ! Méditons-le jusqu’à ce que yoga s’ensuive ! Carrérons-le avec Emmanuel et sa mère d’Encausse ! Académisons-le ! Mamellons-le ! Tétanisons-le ! Emmagasinons-le ! Vendons-le ! Covidons-le ! Masquons-le jusqu’à ce qu’on le complote ! Compostons-le jusqu’à ce qu’il pourrisse ! Menottons-le jusqu’à ce qu’il se déchaîne ! Marquons-le au fer ! Martyrisons-le ! Piétinons-le ! Talonnons-le ! Marchons-lui dessus jusqu’à le marathoner ! Punchons-le ! Bataillons-le !… Enfin, Georges-Louis Bouchezons-le ! Magnettons-le ! Prévotons-le ! Hedebouweons-le ! Nolletons-le & Maouanelons-le ! Desmettons-le… jusqu’à ce la démocratie respire !