VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE : GREED/LES RAPACES d’Éric VON STROHEIM (1924).

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

OFF : Greed/ Les rapaces (Erich von Stroheim, 1924)

Daniel MANGANO à la mise en place, 

Ciné-Phil RW au contrepoint.

Greed/Les rapaces, film muet de Erich von Stroheim, Etats-Unis, 1924, 130’ ou 239’ en restauration, 530’ dans une version originale perdue. 

Génie et rapaces

Une œuvre inclassable

Les Rapaces (film, 1924) — Wikipédia

Daniel :

La genèse de Greed en fait une œuvre plus « extraordinaire » (au sens premier du terme) encore, mais aussi le produit de la réduction d’un film qui n’existe plus. N’est-ce pour autant qu’un somptueux modèle réduit dont l’original aurait disparu ? Reprenons du début pour tenter d’éclairer un parcours zigzagant et chaotique, une trajectoire en quête perpétuelle d’aboutissement.

Au départ, un roman

Daniel :

Tout commence par une fascination, celle d’Erich von Stroheim (1885-1957) devant un roman halluciné de 1899, un monument de la littérature encore trop mal connu chez nous : McTeague de Frank Norris. Ce dernier est souvent présenté comme un disciple de Zola et son livre comme le premier roman naturaliste américain. Avant tout, c’est l’intensité des descriptions et la démesure des personnages qui frappent von Stroheim. Subjugué, il va vouloir faire une adaptation de l’ouvrage en tout point fidèle afin de le respecter dans toute sa complexité. Et, pourtant, le roman et le scénario présentent quelques différences. Le cinéaste veut restituer la chair même du livre ?  En fait, il va le sublimer.

Que raconte le roman de F. Norris ?

Daniel :

McTeague est un ancien chercheur d’or devenu dentiste grâce à un apprentissage sur le tas, qui s’installe à San Francisco pour exercer. C’est un géant d’allure assez débonnaire, à la force colossale mais intellectuellement très limité, qui allie tendresse, maladresse et brutalité.

Son meilleur ami, Marcus, lui amène un jour sa cousine Trina pour des soins, mais le dentiste s’en éprend, au point de vouloir l’épouser. Marcus, malgré ses vues sur la demoiselle, lui cède la place. Un geste chevaleresque qu’il regrettera : Trina va gagner une coquette somme grâce à un billet de loterie. Marcus, amer, sera convaincu d’être le dindon de la farce. Les relations entre les deux amis vont se détériorer et prendre une tournure toujours plus violente. L’argent gagné sera le poison de la discorde, le révélateur du caractère de chacun.

Phil :

Je perçois pour ma part deux films juxtaposés. Un premier s’achève avec le mariage, il s’agit d’un Bildungsroman, qui est encore un récit de rédemption : Mc Teague, mal dégrossi et impulsif, des allures de bon à rien violent mais traversé par une inflexion poétique, parvient à incurver son destin, à se construire une vie : en suivant un dentiste charlatan, en s’installant comme dentiste avec succès, en rencontrant la femme de sa vie. Un 2e film, de déconstruction, débute avec le ticket de loterie de la mariée, qui nous projette dans la noirceur de plus en plus absolue (avec la vente de la cage aux oiseaux du couple en point d’orgue symbolique ?).

Daniel :

J’ai du mal à le percevoir comme Bildungsroman car si McTeague change de statut social, il n’évolue guère sur le plan de la personnalité, ce qui est l’essence du roman de formation.

Phil :

Il SEMBLE avoir changé sur le plan de la personnalité, selon moi, s’être adouci/civilisé. A ce moment-là du film.

Les contenus

Daniel :

Un trio de personnages hors normes, une cupidité pathologique, une fourmilière humaine croquée avec justesse, des destins secondaires entrecroisés tout aussi significatifs et un final diabolique dans l’immensité d’un désert brûlant et hostile… Quand on connaît la démesure même de von Stroheim, on imagine à quel point son enthousiasme a pu être aiguisé par ces ingrédients. Mais cet emballement fiévreux va le conduire à vouloir tout dire du livre de Norris et, au-delà, à tenter l’impossible : un film de près de neuf heures (du jamais vu alors dans le cinéma muet) tourné dans des conditions épiques.

Phil :

Oui, il y a une volonté de dire beaucoup et sans doute trop. J’en arrive à me demander si le montage, en resserrant et coupant, n’a pas permis d’élever la texture du film, en déployant un suggestif très prégnant. D’où ces détails du récit qui semblent chargés de sens, indiciels : le McTeague amoureux (et sympathique) du début n’en embrasse pas moins Trina quand elle est sous anesthésie (une forme atténuée de viol ?) ; Trina, une fois mariée, peine à quitter le toit familial, comme si la consommation charnelle la révulsait.

 

Les Rapaces (Erich von Stroheim, 1924) - La Lanterne

Paradoxes !

Daniel :

Il est piquant de constater que la folie des personnages semble avoir contaminé le réalisateur lui-même, aussi acharné à terminer son grand œuvre que le trio infernal est déboussolé par la folie de l’or.

Ensuite, alors que von Stroheim se veut le plus conforme possible par rapport au roman, il va par son talent et son inventivité en faire une œuvre véritablement originale sur le plan formel, bien loin des adaptations plates auxquelles sont souvent voués les romans naturalistes. Il transcende le livre et en magnifie l’esprit, peut-être justement parce qu’il a compris qu’au fond, le roman de Norris n’appartient pas vraiment à la catégorie « réaliste » dans laquelle on l’a hâtivement rangé.

Le projet de film

Daniel :

A la vision des autres films de von Stroheim, on se dit qu’un élément du roman a dû le titiller : son implacable sadisme.

Phil :

Un penchant pour le sadisme… quand il se met en scène. En effet. Car il est amusant d’observer qu’Erich von Stroheim, comme acteur, a souvent renvoyé une image opposée. Celle d’un homme profondément humain, empathique. Songeons à ses magnifiques interprétations dans La grande illusion (Renoir, 1937) ou Les disparus de Saint-Agil (Christian-Jaque, 1938).

Daniel :

Certes, mais le label attribué par Universal, « The Man You Love To Hate », ne se retrouve pas que dans ses mises en scène (Blind Husbands/Maris aveugles, Foolish Wives/Folies de femmes), il le suit dans quelques réalisations de ses collègues : The North Star, The Lady and the Monster, etc.


Daniel :

Un autre aspect qui intéresse le cinéaste : l’action se passe à San Francisco, une ville qu’il a connue avant d’émigrer vers Hollywood et dont il entend brosser un portrait collectif à travers plusieurs portraits, à l’instar de Frank Norris. Rappelons que le cinéaste, né en Autriche dans une famille de commerçants juifs, s’embarque pour les USA en 1909, prétend à son arrivée être comte et descendre d’une famille de la noblesse autrichienne. L’affabulation comme une seconde nature, mais cela lui permettra de jouer de nombreux rôles d’aristocrates au cinéma, dans ses propres films (Foolish Wives)ou dans ceux des autres (La grande illusion).

Phil :

Erich von Stroheim a-t-il influencé Hergé et l’imaginaire de plusieurs générations de Belges ?

Dans l’un de ses films, The Wedding March/La symphonie nuptiale (1928), que j’ai vu il y a quelques années, le père du héros est le prince… Ottokar. Quand on sait à quel point les influences d’Hergé sont à chercher du côté du cinéma plutôt que de la bande dessinée…

Daniel :

Bien vu ! Hergé aurait d’ailleurs confié que le colonel Sponsz était inspiré en partie par le personnage incarné par von Stroheim dans La grande illusion.


Daniel :

Lorsqu’il décide d’adapter le roman de F. Norris à l’écran, von Stroheim s’est déjà fait une réputation controversée en quelques films. Un réalisateur talentueux, perfectionniste, en quête maladive d’authenticité mais dictatorial, volontiers capricieux, ayant du mal à terminer ses films et tournant plus que jugé nécessaire, mais surtout dilapidateur, dépassant allègrement les budgets (celui de Foolish Wives est multiplié par cinq !), ce qui finira par entraîner son éviction des studios Universal par le jeune producteur Irvin Thalberg, après une série de conflits homériques.

Phil :

Il y a aussi les contenus mêmes des films. Dans Foolish Wives, le héros opère comme escroc en compagnie de deux partenaires féminines, il courtise une troisième femme, en met enceinte une quatrième, veut violer une cinquième, etc. Dans Queen Kelly, le passe-temps de la reine consiste à se promener nue, une jeune fille perd sa culotte, etc. La censure a eu beaucoup de boulot ! Un exemple de séquence retirée : l’éclatement d’un bouton de pus en gros plan.

Daniel :

Avec Greed, von Stroheim a trouvé sa quête, son Graal. Le projet prend naissance sous les auspices de la société indépendante Goldwyn Pictures, mais celle-ci va fusionner pour devenir la fameuse MGM, qui engage… Thalberg, auquel est confiée la post-production. Les deux adversaires d’hier se retrouvant comme Marcus et McTeague dans la Vallée de la Mort ? Si Thalberg trouvait déjà que von Stroheim tournait trop long chez Universal, que dire du projet en question ? Greed est en fait le combat d’un homme seul, avec son ambition artistique obsessionnelle, contre un système qui met au premier plan le succès public, synonyme de succès au box-office.

Avaricia, Los rapaces, Greed, de Erich von Stroheim > Cineforever Cine el  septimo arte

Un tournage dantesque

Daniel :

Le nombre de scènes à refaire témoigne des hésitations du créateur, les délais et budgets ne sont pas respectés, les conditions de tournage (deux mois en plein été  dans l’endroit le plus chaud et le plus bas sur terre, la vallée de la Mort, un désert minéral à plus de 300 kilomètres de toute végétation, où grouillent scorpions, serpents et tarentules, par des températures dépassant les 50°) sont horribles : une quinzaine de membres de l’équipe seront rapatriés à Los Angeles ; Jean Hersholt, l’acteur incarnant Marcus, perdra douze kilos dans l’aventure ; un cuisinier décédera ; von Stroheim et deux de ses cameramen rédigeront leur testament.

Il faut dire qu’Erich von Stroheim veut toujours tourner en décors réels et, si possible, retrouver ceux qui ont inspiré Norris. Pour des scènes dans la mine d’or, il descend à 900 mètres alors qu’une cinquantaine de mètres aurait suffi. Bref, il épuise son équipe mais le résultat est grandiose : un effet d’authenticité reflète et transcende par son esthétique les descriptions originales. Techniquement et artistiquement, il innove aussi : l’or étant le motif principal du film, pour certaines copies, il va teinter en doré toute une série d’éléments, non seulement les pièces d’or mais aussi la cage aux oiseaux que McTeague trimballe jusque dans la vallée de la Mort.

Le résultat officiel

Daniel :

Lorsqu’il présente sa création en avant-première à un panel de la MGM, en janvier 1924, la version comporte 42 bobines, ce qui approche sans doute les 9 heures de projection. Bref, un film inexploitable aux yeux des professionnels de la société. Une douzaine de personnes extérieures aux studios verront cette version longue (elles seront les seules) et émettront des avis partagés.

Chargés de revoir leur copie, von Stroheim et ses collaborateurs tenteront de réduire le film de moitié, de le projeter dans les salles en deux parties, sacrifiant notamment les intrigues concernant des personnages secondaires pour se concentrer sur les trois protagonistes. Ainsi, un autre couple possédé par la fièvre de l’or, Maria (qui a vendu le billet de loterie) et Zerkow, disparaît. Il en ira de même de l’histoire d’un troisième couple, des voisins timides réunis par leur solitude, contrepoint positif au couple McTeague/Trina. D’autres scènes sont rognées ou éliminées, mais cela ne suffit pas ; la MGM s’empare de la post-production pour réduire le film à une durée d’environ 2 heures 10 (dix bobines seulement seront conservées) et en livrer une version visible en salle… que le maître reniera. La censure imposera encore quelques coupures supplémentaires au nom de la morale (et de la décence langagière dans les intertitres). À sa sortie, le film sera un échec à la fois public, critique et financier.

Phil :

Von Stroheim pourra encore tourner quelques films (le dernier sortira en 1933) avant d’être évincé par le système. Mais il restera dans le milieu comme acteur. Parfois sollicité en ce registre par des confrères cinéastes en admiration pour le metteur en scène. Quelques années avant sa mort, il jouera un rôle inoubliable dans Sunset Boulevard/Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950), mise en abyme de la machine hollywoodienne à broyer les talents. Il y joue un rôle assez proche de sa trajectoire, celui d’un metteur en scène déchu, qui fait office de majordome (et d’ange-gardien) pour une star elle aussi déchue (Gloria Swanson), qu’il faisait briller jadis. Une prestation émouvante, sinon bouleversante, et une sortie glorieuse à travers l’amertume du décor : il obtient une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle masculin.

La sentence des experts et du temps

Daniel :

La plupart des grands réalisateurs (d’Eisenstein à Visconti, en passant par Renoir et Orson Welles) sauront reconnaître le chef-d’œuvre, même sous sa forme raccourcie, et le film sera redécouvert dans les années 50, commençant à apparaître dans les listes des meilleurs films de tous les temps.

Lors de l’Expo 58, la Cinémathèque royale de Belgique publiera le scénario intégral du film, qui servira de base à la publication de trois ouvrages détaillés s’efforçant de reconstituer la version originale à l’aide d’indications et de photos de plateau prises lors du tournage intégral. Se posera alors la question d’une possible reconstitution, malgré la perte de la plupart des bobines.

Il faudra attendre l’initiative de Turner Entertainment en 1999 pour voir apparaître une version de 4 heures, composée de la version de 2h10 complétée par plus de 650 images fixes provenant des scènes perdues à jamais. Un travail de bénédictin pour aboutir à un document hybride, unique dans les annales de l’histoire du cinéma, permettant de mieux appréhender le projet initial.

Les Rapaces - film 1924 - AlloCiné

Un chef-d’œuvre tel quel !

Daniel :

Si l’on approuve la volonté de donner à voir autant que possible la version longue perdue, la version de 2h 10 telle qu’en l’état doit être considérée comme une œuvre à part entière, qui a sa logique, sa cohésion esthétique et dont l’imaginaire témoigne d’une indéniable cohérence. Elle démontre à suffisance que von Stroheim a peaufiné son style et réinventé la grammaire de son art.

La distribution, d’abord. Pas de noms ronflants mais des acteurs moyennement ou peu connus, ce qui renforce le sentiment de réalisme : ils font corps avec les personnages et leur apparence physique même va dans le sens de l’esthétique du film, entièrement vouée à sublimer les ravages opérés par la pulsion de l’or. Gibson Gowland (McTeague) a une carrure puissante de géant mais ses boucles à la Harpo Marx lui confèrent une douceur presque angélique. Zasu Pitts (son épouse Trina) est frêle, menue, comme avare de son corps, mais la tiare de cheveux entortillés qui couronne sa tête semble être la marque de sa position de possédante. Jean Hersholt (Marcus) est plus agité, un roquet teigneux à la moue dédaigneuse dont l’amertume est peinte sur le visage.

Phil :

Les physiques des protagonistes m’ont moi aussi interpellé, comme rarement. Depuis les boucles blondes de l’homme fruste Mc Teague jusqu’à la singulière ressemblance entre l’héroïne et l’immense Lilian Gish, en passant par la répulsion suscitée par Marcus, qui semble la vulgarité et la rapacité incarnées.

Daniel :

Les mains sont particulièrement symboliques : les lourdes paluches de McTeague (des battoirs capables de délicatesse), celles effilées, comme faites pour compter les sous, de Trina et celles, nerveuses et tourmentées de rage, de Marcus.

Phil :

J’ai relevé beaucoup d’images qui mériteraient un arrêt… sur image. Des éléments symboliques amènent une mise en abyme, une anticipation de l’avenir : le chat qui rôde autour de la cage des oiseaux, le corbillard qui passe à l’arrière-plan, derrière la fenêtre, lors de la cérémonie nuptiale et de la remise des alliances.

Daniel :

Deux manifestations du fatum, le destin funeste et inexorable.


Daniel :

Le montage est tout en contrastes, particulièrement étudié pour donner au film son tempo alternant énergie et moments d’accalmie. Deux exemples :

. McTeague, au début du récit, s’extrait d’une mine d’or située dans un décor sylvestre. Il pousse un wagonnet, trouve un oiseau et le prend pour lui donner un baiser. La caméra opère un gros plan sur ses lèvres effleurant le bec. Aussitôt après, lorsqu’il jette à bas de la colline un autre travailleur qui a malmené l’oiseau, le plan se fait très large, montrant les effets de la brutalité de McTeague.

 . Lors du mariage de McTeague et Trina, un moment d’émotion entre les mariés contraste avec le grotesque breughélien de la noce, la rage rentrée de Marcus et surtout la vision par la fenêtre ouverte de cet enterrement évoqué supra par Phil.

L’une des raisons de ces gros plans récurrents ?  Le film parle de petites gens auxquels le destin confère une stature de héros tragiques. Ils doivent dominer l’image comme les personnages des enluminures du Moyen-Âge. Le décor lui-même se fera de plus en plus grandiose au fur et à mesure de la tragédie, jusqu’à culminer dans le désert minéral, au sol écaillé, de la vallée de la Mort. Cette alternance très près/très loin rythme toute la progression du film.

Autre caractéristique : tout est hénaurme. Enfant, j’avais été impressionné par le titre d’un film de George Stevens qui s’étalait en grandes lettres sur les affiches : GÉANT. Que dire alors de Greed ? Il est le reflet de l’époque du roman, le siècle nouveau : l’Amérique est alors en plein essor, en plein devenir, puisant, pompant et creusant ses ressources naturelles immenses pour devenir la nation dominante au niveau mondial. Le mot d’ordre est d’entreprendre. C’est la naissance des grands trusts, l’avidité est omniprésente. Ce qu’illustrent différentes scènes du film. Dont le repas de noces : les mandibules travaillent sans relâche, les mâchoires puissantes s’activent, engloutissant la nourriture avec énergie.

Phil :

Une métaphore du capitalisme ?

Daniel :

Le travail sur la profondeur de champ est minutieux. Contrairement à d’autres films de l’époque, l’élément en gros plan ne laisse pas l’arrière-plan dans le flou. On peut y voir un témoignage de fidélité au roman de Norris : magnifier les protagonistes tout en respectant la diversité des détails et descriptions dont le livre regorge.

Pour les lumières, le matériel d’éclairage de studio est parfois délaissé au profit de simples lampes à incandescence, afin de mieux restituer le grain de la peau et d’accentuer le réalisme.

Transposant l’écrit dans un autre langage, celui de l’image, von Stroheim cherche à recréer l’émotion chez le spectateur par l’expressivité des visages et des corps, il va jusqu’à faire ressortir l’animalité de ses personnages.

Conclusions

Daniel :

On ne sort pas indemne de la vision de Greed. On ne saura jamais ce que le film aurait pu être s’il avait pu tenir la longueur prévue. Les ciseaux des monteurs de la MGM ont été plus redoutables que les rapaces du désert, malgré leur souci de faire du bon travail.

Phil :

« On ne saura jamais… ». En effet. Pourtant, une évidence me happe. De la contrainte naît très souvent un surcroît d’imagination et le déploiement du génie consiste souvent à contourner, résoudre, transcender plutôt qu’à rouler en roue libre. Pensons aux magistrales réussites du théâtre nées sous la règle des trois unités. Il y a certainement de nombreux chefs-d’œuvre qui ont pâti des coupes imposées par les producteurs mais il ne faut pas confondre les producteurs de ces temps lointains avec d’autres, plus actuels. Ces producteurs étaient souvent, comme les grands éditeurs en littérature, des êtres hybrides, dansant entre nécessités artistiques et économiques. Von Stroheim aurait-il réussi, avec ses 9 heures, une sorte de mini-série télévisée (le haut-de-gamme de HBO) d’une ampleur formidable ou aurait-il embourbé son spectateur ?

Et n’oublions pas non plus que les créateurs se trompent parfois ou souvent sur leurs créations. Voltaire ne jure que par ses pièces ou son épopée, que l’histoire littéraire balaie, quand elle élève au septième ciel ses contes, qu’il prenait plus à la légère. Etc.

Daniel :

Un film tronqué, et renié par son auteur, qui est un chef-d’œuvre. Un film complet que l’on ne retrouve que sous forme de livre*. Un réalisateur ruiné par sa prodigalité alors qu’il aborde le sujet de l’avarice. Décidément, Erich von Stroheim aura été un paradoxe vivant. Pour la plus grande gloire du cinéma.

Mais ma dernière pensée va aux acteurs qui ne figuraient que dans les scènes coupées et dont les rôles ne subsistent qu’à l’état de photogrammes.

Daniel Mangano à la barre, Ciné-Phil RW au contrepoint.

* The Book of Erich von Stroheim’s Greed (d’Herman G. Weinberg) inclut de nombreuses scènes supprimées sous forme d’images fixes.

Youtube offre la version de 130 minutes :

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