BELGIQUES de VÉRONIQUE BERGEN (Ker) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Belgiques est une collection de nouvelles dont chaque recueil, confié à un auteur, est, un portrait composite de la Belgique. Le Belgiques de Véronique BERGEN vient de paraitre voici quelques semaines.

Véronique Bergen

A la manière d’un vitrail avec ses couleurs, ses lieux et ses personnages, il dessine une allégorie de la Belgique toute en nuances : une relative douceur y contraste avec une histoire parfois violente et sauvage ; une étonnante nuée d’artistes marque leur siècle tandis que couronnant le tout s’exprime sans vergogne  un sens rare du saccage urbanistique.

Au fil des nouvelles, on retrouve les thèmes récurrents de l’œuvre de Véronique Bergen : l’écologie, la sensibilité au vivant sous toutes ses formes, l’effroi devant l’extinction massive de la biodiversité, la figure de l’anarchisme. Pour notre plus grand bonheur, nous renouons également avec ce style si personnel, précis, rigoureux mais multipliant les inventions lexicales et d’un grand pouvoir d’évocation.

Reflets de sa Belgique, les nouvelles de Véronique Bergen sont plus encore un hommage à Bruxelles dont, en esprit, nous  arpentons avec elles, quelques-unes des rues à jamais disparues. Nous pénétrons dans des quartiers à la mémoire mutilée par les délires modernistes d’une époque ou la volonté cynique d’éradiquer la pauvreté du centre-ville en la faisant physiquement disparaître.

L’hommage est souvent sombre, proche du martyrologue : on ressent l’attachement charnel de Véronique Bergen pour cette bibliothèque de pierre dont chaque volume arraché est une blessure, une perte irrémédiable. J’ai en tête les mots de Nougaro :

« Carillons, sonnez tous à cette capitale
Que la guerre épargna et que la paix massacre
»
Et pourtant, étrange magie, Bruxelles reste si belle et l’attachement qu’elle suscite, si profond, inséparable de l’âme de ceux qui y habitent.

Je ne peux ici évoquer toutes les nouvelles. Je me contenterai de trois : L’Anarchiste et le Roi, la cinquième des dix nouvelles du recueil, Une Forme, une mesure, un chiffre qui ouvre le volume et enfin, La Rue des pianistes qui le ferme.

L’Anarchiste et le Roi, suit la trace de Gennaro Rubino, anarchiste italien débarqué à Bruxelles le 26 octobre 1902 et auteur d’un attentat manqué contre Léopold II, alors au plus fort de son impopularité : quelques semaines plus tôt des ouvriers manifestant à Louvain en faveur du suffrage universel ont été massacrés.  Mal préparé, Rubino manque sa cible. A peine le convoi royal s’éloigne-t-il  « qu’une foule se jette sur lui, qu’un essaim d’humains  le ceinture, l’étrangle en tonnant « Vive le Roi ». ». Personne dans la foule ne l’acclamera en héros. Ce que Michelet appelait « l’imbécile tradition de l’incarnation monarchique » triomphe : Rubino a « échoué à libérer la lie de la terre » 
Ce petit texte à la charnière du volume me semble exemplaire de la tonalité grave du recueil : par l’évocation de l’anarchisme qui en ce temps-là suscite espoir et frayeur, il traduit cette difficulté qui est toujours la nôtre,  de mettre en place un modèle de société autre que celui qui nous conduit à l’abîme.

Mais je l’ai dit, les différents textes s’insèrent entre deux nouvelles dont la première se démarque par un geste de résistance et la seconde par l’ouverture à ce que l’humanité produit de plus beau : la musique.

Une Forme, une mesure, un chiffre rend compte du séjour totalement fictif du très réel mathématicien Alexandre Grothendieck et de son chien Georg à Saint-Idesbald.
Une ambiance shakespearienne se dégage des premières pages :  » Georg, penses-tu que Paul Delvaux, le peintre de Saint-Idesbald, s’élançait sur la plage les jours d’orage, plissant les yeux pour observer les combats entre la mer et les nuages, la détresse des bateaux en perdition, la palette des couleurs générée par une nature en furie ? A qui appartiennent les yeux qui nous regardent depuis la digue ? Pourquoi avons-nous atterris sur la côte belge ? »

Sur fond d’éléments déchaînés, dans la nuit wagnérienne zébrée d’éclairs et bousculée par la sauvagerie des flots, mathématicien de génie et fils d’anarchiste, Grothendieck s’interroge sur le dévoiement des mathématiques. Pour lui, elles « sont une mystique, une connexion avec le mystère, une quête spirituelle (…) » qui, par sa faute et celle de ses collègues « ont accouché d’un monstre, servi les intérêts militaires et industriels, la conquête spatiale ».

C’est l’occasion pour Véronique Bergen d’évoquer le groupe écologique « Survivre ou vivre » fondé par Grothendieck en 1970 qui, dès cette époque, rompt avec les mathématiques et s’investit dans la lutte contre le désastre écologique qu’il pressent avant beaucoup d’autres : il entre en résistance.

La Rue des pianistes est dédiée à Martha Argerisch, pianiste que Véronique Bergen affectionne tout particulièrement.
Avec légèreté et drôlerie Bergen a choisi un chat pour témoin de l’emménagement de la pianiste dans une vielle maison de maître de Bruxelles. Pas n’importe quel chat : un chat mélomane !

Nous quittons ce beau recueil en restant comme ce chat, à quelque distance, de l’immeuble occupé par Argerich tandis que, par une fenêtre restée entrouverte, s’échappent dans l’air du soir, les notes éparses d’un prélude de Chopin.

Le livre sur le site de KER Editions

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