LECTURE DE RECONFINEMENT : DESTINS EXCEPTIONNELS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

J’ai rassemblé dans cette chronique deux textes extrêmement différents évoquant des milieux à l’opposé l’un de l’autre. D’un côté il s’agît de l’histoire d’une fille déterminée, volontaire, surmontant les obstacles les uns après les autres, ne pliant jamais malgré tous les pièges qu’on lui a tendus, pour fonder un ordre capable de soigner les plus démunis et enseigner aux plus éloignés de la culture, tout en refusant toutes les ségrégations qu’elles soient déterminées d’après le sexe, les origines ou d’autres raisons encore. De l’autre côté le sort d’une fille battue par son père, sa mère, ses beaux-pères successifs, humiliée, martyrisée et pourtant cherchant encore de toujours se relever pour retrouver la place qui était la sienne quand elle était tout de même parvenue à devenir mannequin international.

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La sainte entreprise

Pascale Cornuel

Alma éditeur

Pascale Cornuel, agrégée de l’université, docteur ès lettres, a consacré sa thèse et l’ensemble de ses travaux à Anne, sœur Anne-Marie en religion, Javouhey fondatrice des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny au début du XIX° siècle. Elle a tiré de ses travaux le présent ouvrage dans lequel elle raconte la vie et l’œuvre de cette religieuse particulièrement déterminée qui, contre vents et marées, contre l’administration et le clergé quand ils s’opposaient à sa vocation, a fondé un ordre qui aujourd’hui encore est présent sur les cinq continents où il poursuit son œuvre d’enseignement et de soins aux malades.

Anne Javouhey est née, en 1779, aux confins de la Bourgogne et de la Franche-Comté dans un petit village à proximité de la bourgade de Seurre. Contrairement à ce qu’elle a souvent dit, sa famille était relativement aisée, son père était un paysan suffisamment fortuné pour posséder de belles terres qu’il pensait confier à Anne au moment de prendre sa retraite. Mais, son vœu ne s’est jamais réalisé, sa fille, après des débats houleux avec lui, s’est enfui pour entrer en religion. C’est ainsi qu’elle rencontra, à Besançon, Jeanne Antide Thouret la fondatrice des Sœurs de la Charité. Et, c’est dans cette ville qu’elle eut une vision qui la montrait entourée d’enfant de toutes les couleurs auxquels elle enseignait la religion, la lecture et l’écriture et tout ce qu’on apprenait aux enfants à cette époque. Après moult voyages entre la France et la Suisse autant pour échapper aux sicaires de la Révolution que pour trouver l’ordre qui conviendrait le mieux à sa vocation, elle finit par fonder le sien : Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny dans lequel elle entraina ses trois sœurs, puis une nièce.

Rapidement, elle a installé un établissement à Paris qui se fit remarquer de ceux qui avaient en charge les colonies et qui pensèrent que les méthodes qu’elle appliquait pourraient y avoir de bons résultats. C’est donc à Saint Louis du Sénégal qu’elle conçut ce qui devait être sa grande œuvre, la Sainte Entreprise comme certains la dénommèrent rapidement. Elle voulait construire un village qui pourrait être reproduit à moult exemplaires, autant que nécessaire pour accueillir les esclaves libérés. Elle heurta de nombreux milieux notamment les colons qui supportaient très mal d’être privés d’une main d’œuvre gratuite et qui n’admettaient pas que des Noirs puissent être considérés à l’égal des Blancs, que des femmes occupent des postes réservés aux hommes. Son projet, pour les colons, n’avaient que des inconvénients, les esclaves libérés, installés au village noir de Mana, cultivaient ce dont ils avaient besoin et non des productions exportables et donc lucratives pour les maîtres. Le monde d’Anne Javouhey était un monde égalitaire où chacun pouvait manger à sa faim, recevoir un enseignement, être soigné correctement dans le respect de sa dignité. Mais c’était aussi et même surtout un monde catholique qui vénérait le Dieu des chrétiens, un monde qui pourrait produire son propre clergé, un monde qui pourrait se passer des Blancs. C’était la meilleure manière de se faire des ennemis particulièrement tenaces et féroces, sa vie fut donc une lutte perpétuelle contre tous ceux qui ne respectaient pas le sens de sa vocation.

Pascale Cornuel

Pour comprendre l’œuvre d’Anne Javouhey, il faut aussi se replonger dans son enfance quand le choc révolutionnaire atteignit le fond des campagnes, quand les églises furent pillées, les prêtres martyrisés, les ordres religieux dispersés. Cette haine anticléricale attisa la foi de certains qui devinrent encore plus déterminés dans leur foi et parfois même intégristes dans leurs pratiques. Anne et sa famille combattirent aux côtés des catholiques pour sauver ce qui pouvait l’être et plus tard reconstruire un clergé régulier et séculier capable de réimplanter la religion chrétienne en France. En créant son ordre, elle a participé à la recréation du clergé français mais elle a aussi fourni de nombreuses sœurs hospitalières dont le pays, avec toutes les guerres qu’il menait, avait un grand besoin, et de très nombreuses sœurs enseignantes dont la France et ses colonies avaient un tout aussi grand besoin. Son œuvre en gênait certains mais trouvaient beaucoup d’encouragements auprès de ceux qui défendaient l’enseignement pour tous, des soins dignes même pour les fous et les lépreux souvent fort mal traités, et surtout l’émancipation des esclaves afin qu’ils ne sombrent pas dans un statut encore plus contraignant que celui qu’ils quittaient en étant soi-disant libérés.

Jusqu’à son dernier souffle, elle a lutté parcourant la France et le monde pour visiter, mobiliser, restaurer, relever ses fondations souvent mises à mal. Elle avait peut-être un défaut qui était, peut-être sa plus grande qualité, elle n’acceptait aucune autorité qui fut contraire à sa mission divine. Son énergie, sa détermination, sa ténacité étaient immenses, quand toutes et tous croyaient qu’il n’y avait plus de solution, elle s’en remettait à Dieu et les événements lui donnaient presque toujours raison. Le clergé ne fut pas son plus mince adversaire de nombreux évêques et clercs acceptaient mal qu’une femme puisse avoir de si énormes responsabilités, qu’une femme puisse s’imposer devant la hiérarchie cléricale, qu’une femme punisse un homme ayant battu sa femme. Sa vision d’une société égalitaire entre les hommes quel que soit leur condition, leur origine et leur sexe n’était pas acceptable par tous mais beaucoup d’humanistes la soutinrent comme le grand poète Lamartine. Elle fit preuve même, en certaines circonstances, d’un réel œcuménisme, réservant toujours une bonne écoute aux propos humanistes.

A son époque, sa vision du monde n’était peut-être pas acceptable pour tous mais, aujourd’hui, elle peut être, sur bien des points considérée, comme une pionnière. Elle n’était pas très diplomate, pas très bonne gestionnaire, mais elle avait une qualité fondamentale pour moi, elle avait toujours un objectif dont elle ne changeait jamais, et ceci la rendait très crédible. Elle savait où elle allait, sans savoir toujours comment elle pourrait y aller, mais la plupart du temps elle atteignait son objectif car le vouloir est plus fort que le savoir et le pouvoir.

C’est un énorme travail qu’a accompli Pascale Cornuel, ce livre c’est non seulement un biographie extrêmement précise, c’est aussi l’analyse, presque au jour le jour, de la mission que cette sœur s’est donnée mais c’est aussi une formidable page d’histoire qu’on a un peu oubliée aujourd’hui : la reconstruction du clergé séculier et régulier après l’anéantissement par la Révolution, la participation du clergé à la colonisation, le rôle du clergé dans l’émancipation des esclaves libérés, le rôle des sœurs dans la reconnaissance des compétences des femmes, elles ont largement contribué à démontrer ce que toutes les femmes pouvaient accomplir. Et, bien d’autres choses encore tant le champ de l’œuvre est vaste dans le temps, l’espace et la diversité des actions et des engagements.

Et félicitations encore à l’auteure, qui en historienne avisée, n’est jamais tombée dans les pièges de la religion, des différentes idéologies, des courants de pensée, …, son texte est d’une clarté absolue et d’une impartialité exemplaire.

Le livre sur le site de l’éditeur

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Pleure, tu pisseras moins

Dawa Ma

M.E.O.

Pleure…

En lisant ce livre, j’ai pris une grosse baffe en pleine tronche, avant d’écrire la moindre ligne. Après cette lecture il m’a fallu un bon moment pour reprendre mes esprits, digérer toute la colère que j’avais accumulée, dominer toutes les envies de meurtre qui m’avaient trotté dans la tête, essayer de comprendre comment une gamine devenue adulte à cinq ans, tabassée, humiliée, violée, exploitée de mille façons peut devenir un mannequin international, replonger dans les séquelles de tout ce qu’elle a subi et rebondir, une fois, deux fois, trois fois, …, rebondir encore et encore pour se battre toujours et encore, pour gagner son combat dantesque contre les forces du mal incarnées par ceux qui sont les plus proches d’elle, par ceux qui devraient être là pour l’aimer, la choyer et la défendre contre le mal.

L’histoire atroce que raconte Dawa Ma, c’est son nom de scène, c’est une petite française qui, comme toutes les autres, n’a pas choisi ses parents et qui a hélas tiré un mauvais numéro, l’un des pires peut-être, c’est la sienne, celle qu’elle a vécue depuis sa plus tendre enfance. Elle a choisi de l’écrire pour régler ses comptes avec tous ceux qui l’ont martyrisée. « …, le petit Chaperon rose s’est métamorphosé en louve. Et il revient aujourd’hui d’entre les paumés pour liquider les méchants, armé jusqu’aux dents d’un simple stylo… Parce que parler peut aussi tuer ». Elle raconte cette histoire en alternant d’une part les chapitres du journal intime qu’elle a tenu de 2013 à 2016 et d’autre part le récit qu’elle a écrit pendant son confinement à Londres au printemps dernier. Dans ce dernier texte, elle raconte tout ce qu’elle a vécu avant et après s’être confié à son journal et tout ce que son histoire lui a appris, tout ce qu’elle en a tiré, toutes les séquelles dont elle n’arrive pas à se débarrasser, le combat qu’elle mène pour elle et pour tous ceux qui ont subi les mêmes traitements.

Elle commence son récit par une phrase terrifiante en s’adressant à son père décédé alors qu’elle n’avait que quatre ans : « Je suis devenue adulte le jour de ta mort et femme à cinq ans par ce lui qui te remplaçait dans le lit de ma mère, un homme que tu aurais écartelé … ». tout pourrait être dans cette phrase mais hélas, mais après il y a eu bien plus encore … la vie dont elle se souvient commence entre son père et sa mère biologiques : « « La plupart des souvenirs que m’ont laissés Roméo, père dépressif et colérique, et Eglantine, mère cruche, arrogante et ridicule, sont d’une extrême violence ». Eglantine et Roméo se sont mariés trop jeunes parce que Dawa frappait à leur porte, elle n’était pas très dégourdie, il était violent et cavaleur, il ne donnait pas d’argent à la mère pour élever les quatre mômes qu’il lui avait donnés en quatre ans. « Je me rappelle avec précision les huissiers fouinant dans mes coffres, emportant mes livres et le peu que nous possédions devant des parents ébahis, trop jeunes, impuissants, désespérés ».

Dawa Ma
Dawa Ma

Elle l’a plaqué, est rentrée chez ses parents avec sa progéniture, il a voulu les récupérer, la famille a fait obstacle, il est rentré chez lui et s’est pendu. Dawa avait quatre ans. La mère est rentrée en ville, dans une cité, avec sa marmaille et après avoir été battue est devenue elle-même violente, laissant souvent ses enfants à l’abandon. Dévergondée, elle a vite ramené un gars à la maison violent, violeur, sadique, cynique qu’elle a flanqué à la porte quand les mômes se sont plaints. Mais bien vite un autre encore pire est venu s’installer à la maison pour une longue durée, jusqu’à ce que Dawa le mette dehors du haut de ses quinze ans avec un couteau pointé sur son gras bide.

C’est ce long calvaire qu’elle raconte dans ce livre dans lequel elle dénonce aussi tous ceux qui n’ont pas vu, pas entendu, pas voulu voir, pas voulu écouter et même seulement entendre, la famille, les amis, les voisins, les services sociaux, la police, les écoles, …, ils sont nombreux bien trop nombreux pour que nous acceptions une telle indifférence. Elle raconte aussi son combat pour se protéger en même temps que ses frères et sœur dont elle avait souvent la charge, les violences répétées, les humiliations récurrentes, la déscolarisation alors qu’elle était une bonne élève, le viol régulier, la prostitution, elle pensait avoir tout supporté, tout digéré quand de nouveaux troubles sont apparus avec le stress post-traumatique et sa cohorte de symptômes la démolissant régulièrement. Mais encore une fois, elle a lutté, retombant, se relevant, plongeant dans les abîmes pour toucher le fond du fond et rebondir encore en prenant appui sur ce fond. Ce fameux stress c’est le lot de tous ceux qui sont « Incapables d’affronter les causes de leur mal-être, qu’ils ont refoulées au plus profond par ce qu’elles faisaient trop mal, ils stagnent dans leurs émotions perturbatrices ».

Elle a connu toutes les déchéances, elle a tutoyé les étoiles … de la mode (elle est devenue mannequin internationale, adulée en Extrême-Orient notamment), elle a été à nouveau exploitée, elle a tout jeté, elle s’est relevée encore une fois pour reprendre ses études, pour reconstruire une autre vie. « Accepter m’a permis de me préparer à émerger. Plus forte ! »

Ce livre est un témoignage bouleversant, une plongée au plus profond de l’horreur, un combat titanesque. Il m’a écœuré, mis en colère, mouillé les yeux de pitié, de douleur et d’émotion devant toute l’énergie, la détermination, la volonté, … que cette gamine a dû et su déployer pour essayer de se sortir de tous les pièges qu’on lui a tendus. Et c’est de la belle littérature, écrite avec beaucoup de justesse et d’émotion sans jamais se complaire dans de geignardes lamentations.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Dawa Ma

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