LECTURE DE NOËL : APHORISMES DE NOËL / La chronique de DENIS BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Pour cette chronique, j’ai rassemblé trois recueils d’aphorismes publiés par CACTUS INÉBRANLABLE, l’éditeur qui ne s’arrête jamais même quand de méchants virus tentent de paralyser la planète. Cette chronique accueille des grands maîtres de la discipline dont pour la première fois un auteur espagnol très talentueux : Ramon EDER, puis un auteur confirmé de la collection des P’TITS CACTUS : Dominique SAINT-DIZIER et enfin un nouveau venu pétri de talent lui aussi : Pascal WEBER. Un très joli cadeau de Noël que nous offre le Cactus et que vous pourrez vous aussi offrir à vos amis lecteurs.

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Palmers Solitaires

Ramon Eder

Cactus inébranlable éditions

Ce livre est le premier recueil d’aphorismes traduits que j’ai lu et pourtant j’en déjà lu un bon nombre notamment dans cette belle collection. Je voudrais tout d’abord féliciter le traducteur, Philippe Billé, pour la qualité de son travail, je ne connais pas la version originale mais je peux assurer que la version française est excellente, il a remarquablement respecté les principes énoncés par l’auteur à travers certains de ses aphorismes. Je voudrais aussi le remercier pour ce qu’il m’a appris dans sa préface sur la pratique de l’écriture courte dans la culture espagnole. Je le cite : « Il faut dire que cette forme brève semble avoir été particulièrement prisée des Espagnols. Ils ont eu au vingtième siècle un grand maître du genre en la personne de Ramon Gomez de la Serna, qui a produit par milliers ce qu’il appelait des greguerias ». Ramon de la Serna dont je me souviens avoir lu le si délicieux « Gustave l’incongru » rempli d’humour et de drôlerie.

Ramon Eder considère moins l’aphorisme comme un calembour ou un jeu de mots que comme un trait d’esprit, un condensé d’humour, une économie de mots. Le préfacier évoque son approche de l’écriture courte à travers son propos introductif : « Le secret du style c’est d’être exact », a-t-il écrit quelque part, et lui-même a si bien appliqué la règle, qu’il peut être placé dans l’illustre lignée de l’autre grand Ramon, Gomez de la Serna (sinon même dans celle du grand ancien, Ramon Llull ». L’auteur consacre aussi plusieurs aphorismes à leur écriture, j’en ai noté quelques-uns :

« L’aphorisme est une arme chargée d’intelligence. »

« Le bon aphorisme est celui qui en dit plus qu’il n’y paraît, pas celui qui paraît dire plus qu’il ne dit »

« Un recueil d’aphorismes est une sorte de journal, non de ce que l’on fait, mais de ce que l’on pense. »

« Celui qui veut définir l’aphorisme échoue toujours, telle est la force de l’aphorisme. »

« Un aphorisme est une cage d’où s’échappe un oiseau. »

Dans ce recueil, il y en a d’autres mais ceux-ci montrent bien comment l’auteur considère l’écriture des aphorismes : un concentré d’intelligence, une économie de mots pour dire beaucoup en écrivant peu, un trait d’esprit, quelque chose échappant au monde cartésien relevant de l’inspiration spontanée. Il a aussi d’autres sujets d’inspiration comme celui qui a donné le titre à ce recueil : « Les palmiers solitaires dans des lieux déserts ne sont pas seulement des arbres, mais des symboles de quelque chose de magnifique ». Ou comme les deux suivants qui évoquent l’amour et la poésie :

« Les jeunes filles en fleur transforment les adultes en jardiniers mélancoliques. »

« Ravir des cœurs n’est pas interdit. »

Et pour conclure, en espérant que le traducteur en livre d’autres, je citerai ce dernier qui évoque tellement bien la situation que nous connaissons aujourd’hui : « Le danger de sortir dans la rue se voit relativisé par le danger de ne pas sortir de chez soi ».

Et je n’omettrai de dire que ce recueil est illustré de la main de l’auteur en le peuplant de personnages en noir sur blanc qui évoquent les statues filiformes et longilignes de Giacometti mais encore plus anguleuses et plus rectilignes. Le lecteur a ainsi l’impression que le livre est habité par les personnages que l’auteur évoque dans ses traits d’esprit.

Le recueil sur le site du Cactus

Cactus GIFs | Tenor

Avec une note légère de génie en fin de phrase

Dominique Saint-Dizier

Cactus inébranlable éditions

C’est le troisième recueil de Dominique que je lis, juste pour dire que je connais un peu le bougre, son talent, son impertinence, sa sagacité, ses traits d’esprits, ses formules fulgurantes, ses raccourcis scabreux et toutes ses autres qualités nécessaires à tout bon auteur d’aphorismes. J’avais noté lors de ma première chronique : « L’humour, il le traque au fond des choses les plus anodines là où se nichent l’incongruité, le paradoxe, l’insolite, le quiproquo, tout ce qui peut faire rire, … » et dans ma seconde : En quelques mots, il dessine un tableau saisissant, hilarant, désopilant qu’il serait difficile de rendre avec une telle fulgurance par n’importe quel autre moyen. Le court est l’une des flèches du carquois d’où il tire ses traits acérés ». Ces quelques mots, je pourrais les réutiliser pour commenter ce nouveau recueil mais j’ai préféré me référer à ce qu’en dit la station FR3 de sa région dont l’éditeur nous a gratifié d’un extrait : « … Dominique Saint-Dizier n’est pas un écrivain comme les autres ? les mots qu’il trace sont en effet toujours les mêmes, des mots piochés dans ses lectures, qu’il écrit ou plutôt qu’il dessine en miniature avec une plume de calligraphie sur des feuilles de bristol ». A première vue, nos avis sont assez proches et plutôt convergents, nous pouvons donc en déduire qu’ils sont à peu près crédibles.

Dominique, c’est un tâcheron des mots, son exigence est extrême, D’ailleurs, il a même fait un aphorisme de cette quête d’une certaine forme de perfection : « Je suis de ces écrivains contrariés qui ruminent longuement leurs phrases, avant de les jeter en pâture ». On comprend aussi que le titre qu’il a choisi n’illustre pas le résultat d’une quelconque facilité mais le dur labeur de l’auteur qui cent fois sur l’écritoire remet ses mots. « Les fins de mots difficiles sont la hantise d’un auteur. »

Le mot est son matériau de prédilection, il en a même illustré plusieurs de ses aphorismes, je n’en citerai que deux pour ne pas déflorer le recueil :

« Distrait – Qui a de la fuite dans les idées. »

« Manchot – Licencié en doigts. »

Et quand le mot est insuffisant, il tente l’expression ou le groupe de mots :

« Critique littéraire – Juge de lignes ». Celui-ci, je vais le glisser dans mes notes à utiliser en cas de rencontre avec un auteur ronchon.

Il ne limite pas à faire une sorte de dictionnaire de mots ou expressions illustrés par la plume d’une virtuose de l’aphorisme, il décoche aussi de jolis traits d’humour :

 « Le virage en épingle à cheveux sur le mont Chauve lui fut fatal ».

… même noir :

« Il sait tout faire de ses mains. Il a même étranglé sa femme ».

Et pour conclure, je voudrais remercier Dominique pour ce conseil avisé, j’en ferai bon usage même si je l’avais déjà mis en pratique sans réellement en avoir conscience :

« Après soixante-dix ans, on doit accepter l’idée qu’on n’est plus assez musclé pour décrocher la lune. »

Le recueil sur le site du Cactus

Cactus GIFs | Tenor

La zizanie dans le métronome

Pascal Weber

Cactus inébranlable éditions

Cet opus est le soixante-dixième de la fameuse collection « P’tits cactus » de « Cactus inébranlable éditions », après une telle production on pourrait craindre une certaine usure, une certaine routine, mais ce serait compter sans la perspicacité du boss qui, lui, a un flaire infaillible pour dénicher des nouveaux talents ou faire progresser les auteurs qu’il publie déjà. Et, en découvrant un talent comme l’auteur du présent recueil, Pascal Weber, il ne risque pas le manque de créativité, la routine, l’usure, … Il écrit sur la quatrième de couverture que : « Les aphorismes de Pascal Weber sont drôles, parfois ; poétiques, souvent ; surréalistes, généralement ; magnifiques, toujours ». Je ne saurais mieux dire tant j’ai apprécié l’art de Weber de délivrer des traits d’esprit percutants, de décocher des raccourcis foudroyants, de jongler avec les mots comme un artiste avec ses engins, et ce sans toujours s’accrocher à des jeux de mots ou calembours déjà trop souvent usités. Chez lui le sens, la percussion, l’effet font plus que le jeu sur les mots.

J’ai retenu quelques aphorismes pour illustrer mon propos :

« A vouloir peaufiner, peaufiner, peaufiner, on finit par ne plus voir que les os du poème ». (Clin d’œil à tous les poètes qui travaillent trop la forme et pas assez le fond).

« Des îles désertes, alors des marins les fusillent ». (Travail sur l’absurde).

« Si vous croyez que c’est facile de n’être qu’un homme compliqué ». (L’art du raccourci !)

« Il faut un sac rempli de silences pour récupérer la parole perdue ». (Et si ça ce n’est pas de la poésie…).

« Un homme grenouille s’est pendu à un noyer ». (Un bijou !)

« Avec les colombes, seuls les lapins ne croient plus en l’illusionnisme ». (Encore un raccourci brillant !).

« Ni Dieu ni maître ni éditeur ni ami ». (Clin d’œil pour l’éditeur…)

« Ce père m’a donné la main de sa fille unique, il aurait pu m’accorder le bras qui va avec ». (Surréaliste ?)

« L’écrivain à l’esprit testiculaire ne va pas pondre que des couillonnades » (On demandera à son éditeur !)

« La transpiration est le parfum des pauvres ». (On ne le sait que trop !)

Avant de conclure, je prends soin de vous rapporter cette recommandation de l’auteur qui pourrait être bien utile : « Les coincés de l’esprit, les sans-humour, les sans-amour, ils n’ont rien à faire ici ». Voilà, c’est dit ! Et de m’étonner avec lui à travers cette interrogation : « Pourquoi n’y-a-t-il pas encore un Prix Nobel de l’aphorisme ? », « Visiblement le siècle des lumières n’est pas celui-ci. »

Le recueil sur le site du Cactus

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