MICHELET, LES TRAVAUX ET LES JOURS de Paul VIALLANEIX (Gallimard) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Michelet, les travaux et les jours - Bibliothèque des Histoires - GALLIMARD  - Site Gallimard

Jules Michelet est un enfant de la Révolution.

Il naît à Paris en 1798 dans une église désaffectée occupée par l’imprimerie de son père. Ce dernier est un républicain convaincu. Il a monté la garde au Temple. L’impression en masse des assignats lui a procuré un semblant de prospérité avant que ses démêlés avec la dictature napoléonienne ne l’acculent à la ruine. Enfant, Jules Michelet connaît la pauvreté, le froid, la faim. L’épopée napoléonienne, si chère aux romantiques, le laisse de marbre : « J’entendais bien dire qu’on se battait fort. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su. Pour défendre et conserver quoi ? Ce n’était pas le bonheur public. Nous mourrions de faim ». Rien ne le prédispose au destin qui l’attend si ce n’est la foi naïve que son père lui a voué dès sa naissance et dont Jules continuera de s’étonner toute sa vie.

Il revient à Paul Viallaneix, grand spécialiste de Michelet, d’avoir débroussaillé pour nous le tortueux chemin qui mène de Jules à Michelet. Le joli titre Les Travaux et les jours traduit mieux qu’un long discours l’originalité de la démarche: il s’agit de suivre Michelet à la trace, année après année, au gré de ses nombreux travaux, de ses rencontres, de ses ruptures, dans l’exaltation de la création, le déchirement du deuil, l’abattement des désaveux. On devine sans peine que la tâche fut immense. La pléthore des sources pouvait égarer les meilleurs : Michelet a laissé une œuvre considérable et diversifiée, une correspondance nourrie et un journal aux dimensions fluviales…
Le pari est réussi : un assez convaincant portrait de Michelet se dégage : homme insaisissable, touche-à-tout de génie, exalté ou déprimé, souvent prophétique, réactionnaire à l’occasion, démiurge d’un bric-à-brac idéologique qui donne parfois le tournis. Dans ce défilé des jours, il manque parfois un recul, une mise en perspective. Je regrette que l’approche de la Révolution par Michelet ne soit pas davantage contextualisée et précisée, surtout dans les rapports entre christianisme et Révolution. L’époque est en effet féconde en travaux pour la plupart contemporains de ceux de Michelet. J’aurais aimé davantage de mise en perspective.

Au fil des jours, des années et des décennies, il est frappant de constater à quel point chez Michelet, la pensée de la mort façonne sa vision de l’histoire. La mort, si présente dans le quotidien des hommes de ce temps-là, suscite à la fois sa curiosité (il se passionnera pour l’anatomie et assistera à, plusieurs autopsies) et sa révolte. La beauté étrange que la mort dépose sur les traits de son ami Paul Ponsot le fascine puis aussitôt le révulse: « (…) la peau était froide et dure. Au toucher, c’était déjà de la terre, j’en frissonnai d’horreur et de douleur. Ce corps, si soigné tout à l’heure était sur de la paille pendant cette nuit si froide ». Les mots de sa grand-mère  parlant du grand-père abandonné à la solitude de la tombe lui reviennent : « Il pleut sur lui ». Même sidération mêlée d’effroi lors de la mort de Pauline, le seconde des trois femmes de sa vie. Même vertige que commente finement Paul Viallaneix. Cette vision de la mort «  remobilise l’idée de la perte inexorable qui consacre comme celui du présent au passé, le passage de la vie à la mort. Ne faut-il pas pour conjurer cette fatalité, renoncer à la vie d’individualité, où la mort sévit, pour une autre de généralité, comme peut l’être celle d’une communauté, d’un peuple, d’une nation, de la France dont le passé ne se coupe à ce point du présent ? ».

Oui, la grande affaire de Michelet, c’est le peuple. Son Histoire de France en est comme l’acte de naissance : le grand mérite de Michelet est d’avoir découvert  le monde des travailleurs, des batteurs de cuivre de Dinant, des tisserands de Gand, de tout « un monde de de travail, de sueur de fatigue où l’homme s’épuise à créer ».  Si, avec Michelet le peuple devient enfin un sujet c’est tout autant sur un plan historique qu’ontologique. Citant abondamment son Journal, Viallaneix montre bien, qu’après l’écroulement au moins politique et moral du christianisme dont il n’attend plus rien,  Michelet s’en remet à l’épiphanie du peuple, pierre angulaire non pas tant d’une religion de l’avenir que d’une communion républicaine, berceau de ce qui deviendra la laïcité à la française. Le peuple de Michelet est une transcendance dans l’immanence. Il y trouve tout à la fois, un sens,  le moteur de l’histoire et le point focal  de sa méthode : « Chaque fois que le genre humain se croit abandonné de Dieu, la vie renait dans la foule, dans le peuple.  Il faut refaire du passé un présent en y investissant non seulement un savoir mais aussi toutes les ressources du cœur. » . Pas de lutte des classes chez lui mais l’avènement fraternel du peuple.

Michelet, les travaux et les jours - Bibliothèque des Histoires - GALLIMARD  - Site Gallimard

« Investir dans l’histoire toutes les ressources du cœur ». Tout Michelet s’éclaire de ces quelques mots qui soulignent sa spécificité et son génie mais aussi ses limites.  Au sortir d’un deuil difficile, Michelet se rendit en Allemagne. A son retour, il nota dans son journal : « J’ai voyagé en Jules Michelet plus qu’en Allemagne ». On est presque tenté de dire la même chose de son immersion dans l’histoire. Que ce soit dans son Histoire de France (avec un bonheur variable) ou de manière quasi hallucinée, dans son Histoire de la Révolution française, on rencontre Michelet quasi à toutes les pages. Sa présence – parfois son intrusion – est constante. Une écriture passionnée au pouvoir incantatoire fait de lui un des grands écrivains de son temps. Il était conscient de son art et peut-être redoutait-il, comme le suggère Paul Viallaneix, que la postérité retienne de lui le génie du style au détriment de son apport à la recherche historique.

Paul Viallaneix revient aussi sur un pan moins connu de l’œuvre de Michelet et auquel l’historien tenait tout particulièrement. Il s’agit de l’histoire naturelle avec des livres comme L’Oiseau  puis L’Insecte, écrits avec la collaboration (non sans quelques heurts) de son épouse Athénaïs Mialaret. Une autre veine entre le pamphlet et le traité de morale nous donne encore  une série d’essais aujourd’hui déroutant mais qui, à l’époque connurent un succès retentissant : L’amour, La Femme, La Sorcière, La Mer… On y voit se développer un embryon d’histoire thématique appelée à prospérer.

Michelet, les Travaux et les jours est un livre foisonnant à l’image de l’œuvre décrite : touffu, inégal mais au final passionnant. On se promène le nez au vent sur des chemins allègres puis on peine parmi les ronciers. Michelet n’en sort pas plus sympathique : il est bien loin et tout à son œuvre lorsque ses enfants se meurent et l’attendent en vain. On suit sa silhouette massive dans le dédale d’un siècle tourmenté. Jamais sur les barricades ou dans l’opposition frontale – il laisse cela à Hugo qu’il admire -, mais toujours digne et intègre. Il se sait plus apte à la réflexion qu’à l’action, à l’enseignement qu’à la politique. Il laisse une œuvre déchirée d’éclairs et de fulgurances qui ne laisse personne indifférent. Je laisserai le dernier mot à cette langue de vipère de Sainte Beuve qui, à sa manière et en quelques mots traduit l’impression contrastée que procure la lecture de Michelet. Commentant le tome III de l’Histoire de France, il écrit dans une lettre à l’auteur : « Dans ce siècle d’anarchie que  vous peignez, il y a des endroits où je trouve comme l’entrain d’une ronde de sabbat. C’est poétique ; est-ce juste historiquement ? »  Cette amabilité ne contribua pas à rapprocher les deux hommes…

Le livre sur le site de Gallimard

Jules MICHELET chez Gallimard

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