2020 – LECTURES DE NOËL : DE FINES FLEURS DE POÉSIE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Pour cette rubrique, j’ai eu la grande chance de lire au cours des dernières semaines des recueils de poésie qui m’ont enchanté : deux recueils venus de Belgique, celui d’Anne-Marielle WILWERTH et celui de Martine ROUHART, et un autre venu du Liban (mais édité en Belgique aussi), patrie de la douleur et du désespoir en cette fin de décennie, écrit par Montaha GHARIB. Qu’elle trouve en la nouvelle année de nouvelles raisons d’espérer et qu’elle ne doive pas se contenter d’essayer de survivre. Cette rubrique c’est aussi l’occasion de saluer la très grande pertinence des choix éditoriaux de Claude DONNAY au cœur de sa petite maison d’édition, par la taille mais grande par le talent, BLEU d’ENCRE.

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Là où s’étreignent les silences

Anne-Marielle Wilwerth

Bleu d’encre

Anne-Marielle WILWERTH Là où s'étreignent les silences - Bleu d'Encre  Editions et Revue

En haut à gauche (en pensant à Erri de Luca) de chacune des pages de ce recueil : un quintil, deux ou trois mots par vers, rarement plus, une extraordinaire économie de mots pour évoquer la mer, les champs et les prés, les rivières, un monde presque vide, originel, peuplé seulement de quelques petits animaux mais surtout d’un silence intense. Le silence que l’auteur a placé en exergue à ce recueil sous la plume d’Eugène Guillevic « Le poème est la sculpture du silence ». Ce silence paradoxalement tellement audible dans la douce musique des mots choisis par l’auteure :

« … avec ses vastes prairies / où s’étreignent / les silences. »

« …/ la même danse que le silence. »

« Gratter l’allumette / d’un juste silence / … »

« Derrière la grand-voile du silence / l’horizon / … »

Un silence musical pour évoquer la douceur de vivre, la lenteur affectée du geste, la fragilité des choses, le peu confinant au rien qui constitue le monde qu’Anne-Marielle dépeint. Un monde en totale contradiction avec la fureur de vivre et de détruire que nous connaissons actuellement.

« On la voudrait plus douce / cette vie… »

« Les petits ouragans de douceur »

« Remonter du puits / le seau de la lenteur / … »

« Les ombres frêles »

« Ce rien qui pèse beau / Nous frôle / … »

« …/ nous irons / vers un lieu paisible / qui désapprend et renouvelle. »

Anne-Marielle emmène le lecteur par le bout des mots qu’elle disperse avec parcimonie comme pour respecter le silence qu’elle voudrait nous réapprendre pour nous fous faire oublier la folie qui nous oppresse :

« Prenons le temps / d’écouter / les mots impatients / … »

Et nous lirons à voix haute ce sublime quintil comme une prière aux dieux de l’espace et de l’éther pour qu’il nous redonne le silence originel :

« Il bruine sur le sublime / Nous lui parlerons / en phrases courtes / afin que sa densité / ne faiblisse ».

Le recueil sur le blog de Bleu d’Encre

Le site d’Anne-Marielle WILWERTH

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Comme un derviche emporté dans un ciel d’été

Montaha Gharib

Bleu d’encre

Montaha Gharib est une auteure libanaise née à Baalbeck dans la plaine de la Bekaa plus connue aujourd’hui pour les conflits sanglants qui s’y déroulent encore au XXI° siècle que pour la riche histoire que la cité vit depuis plus de quatre millénaires. Une telle profondeur historique marque sans conteste les populations qui se succèdent sur ce sol depuis plus de quarante siècles en construisant une culture d’une belle épaisseur et d’une grande densité. Héritière de cette longue histoire et de cette immense culture, Montaha Gharib enrichit ses vers des traditions, légendes, croyances …, qu’elle a récoltées auprès de ces ancêtres. Dans ce recueil qu’elle a divisé en deux « mouvements », l’un intitulé « Danse du renoncement », l’autre « Danse de l’enchantement », elle les laisse filtrer dans ces vers sans jamais l’affirmer. J’ai cru sentir cette influence sans jamais avoir lu explicitement des vers écrits à cette intention même si certains vers semblent bien explicites.

Dans ces trois vers du premier mouvement, elle indique bien que son pays a connu plus de souffrance que de bonheur :

« La vie est une chimère, une illusion,

Un champ brûlé, ravagé par la souffrance

Où s’efface toute trace de bonheur ».

Plus loin encore, c’est la douleur qui affleure :

« Dans la vie

Un jour au paradis

Le reste en enfer ».

Emporté dans la danse du derviche, les mots sont le refuge de la poétesse :

« Mots

Vous êtes mon refuge contre tous les maux ».

Nourrie de la souffrance de son pays, la poétesse ne compte pas se laisser emporter dans le tourbillon du renoncement, elle veut croire encore en la vie, que l’amour sera plus fort que la guerre et qu’il réchauffera son corps refroidi. L’espoir est toujours possible :

« Le jour s’achemine vers sa fin

Toi tu renais à la vie ».

Même si la guerre a tué l’amour, il faut croire encore car la vie est possible ailleurs même au prix de l’exil. Le plaisir n’est interdit à personne, tout le monde y a droit :

« Oui, j’ai tant envie

De cueillir le fruit défendu ».

Le recueil se termine comme une prière, à Astarté peut-être vénérée en ces lieux avec Baal, une prière pour un amour qui semble impossible. Peut-être que trop de contraintes s’opposent au plaisir des femmes ? Peut-être que les temps et les mœurs ne sont pas favorables aux amours ? Alors, Poétesse chante encore ta prière en forme de rapsodie pour que le derviche t’envoie l’amoureux que tu attends et qui t’aimera :

« Peu importe d’où je viens ni où je vais

Enlace-moi

Laisse-moi frissonner contre toi.

Que ta sève coule en moi !

Je veux sucer jusqu’à la lie

Le nectar des plaisirs interdits ».

Ces vers ont beaux comme l’amour qui réunit deux corps en ébullition, comme un poème d’amour venu de la nuit des temps, comme un derviche qui tourne à tout jamais sous un ciel étoilé !

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers

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Dans le refuge de la lumière

Martine Rouhart

Bleu d’encre

Poèmes en trois temps - Le Carnet et les Instants

Après avoir lu ce recueil de poésie arachnéenne où quelques mots seulement posés délicatement, deux ou trois par vers … pas plus, disent la quiétude, le calme, la sérénité d’un monde irénique, un monde qui ne connaitrait ni le bruit, ni l’agitation, aucune des perturbations qui le transforment en une ruche affolée par des envahisseurs mal intentionnés, j’ai eu envie de jouer à un petit jeu, juste pour lire une seconde fois ce recueil. J’espère que Martine ne m’en voudra pas, j’ai recensé les thèmes récurrents de son livre et j’ai trouvé dans la musique du silence quelques belles expressions, quelques jolis vers qui expriment un état entre la musique et le silence, une musique tout en douceur qui évoque « La musique du hasard » écrite par Paul Auster :

« Dans la musique / du silence … nos silences / sont si légers … Le chant intime / de l’arbre / a couvert le silence … les ailes silencieuses / des étoiles … entendre un souffle … Je survole la vie /passant de chant en chant … »

Cette musique du silence est illuminée par des vers de lumière ou se diffuse la clarté écrite par Martine :

 « ils cueillent la clarté … ce qu’il faut de clarté … pose ailleurs un clair-obscur … sa profondeur de lumière … comme colombe / qui se cogne aux murs / sans trouver / la lumière … »

Dans ce silence et dans cette clarté règnent les oiseaux seuls êtres vivants qui peuplent les poèmes Martine, animaux totémiques et emblématiques de ce recueil :

« des oiseaux / dans le bleu … une course d’oiseaux … une hirondelle … Les élans précipités / des mésanges … Les poèmes / qu’écrivent les hirondelles / en plein vol …. Dans mes songes / passe un oiseau blanc … Les oiseaux se défroissent … les maisons des oiseaux / s’effeuillent … je convie souvent / mon oiseau intérieur… »

Dans ce recueil, Martine Rouhart peint avec quelques mots seulement un monde où seules la musique et la lumière éclaireraient le vol des oiseaux, des oiseaux comme des colombes de la paix, des oiseaux pour égayer un monde qui serait trop calme dans la seule lumière du silence. Et, pour conclure, la poétesse s’envolera dans la clarté et la musique :

« s’il te plait / prête-moi / tes ailes … mais dans mes sommeils / sans mémoires / je vole »

Le recueil sur le blog de Bleu d’Encre

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