2020 – LECTURES DE NOËL : LE COURT SOUS TOUTES SES FORMES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Ceux qui me lisent régulièrement savent sans doute que j’ai un petit faible pour les formes littéraires courtes, j’ai donc décidé de construire une rubrique avec des textes courts de forme différentes. J’ai retenu un très joli recueil de nouvelles de Liliane SCHRAÛWEN, un autre de textes courts de Jean-Claude MARTIN et enfin la « bible » que Paul LAMBDA a consacrée, après des années de travail assidu, à la compilation de citations particulièrement pertinentes. J’aurai certainement l’occasion de vous reproposer des rubriques de ce genre car je reçois beaucoup de recueils de textes, courts, aphorismes, poésies, nouvelles, etc…

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Exquises petites morts

Liliane Schraûwen

M.E.O.

Petites morts

Eros et Thanatos, le titre de la dernière nouvelle de ce recueil pourrait être celui de ce livre qui évoque la lutte sans merci que se livrent sans cesse les deux compères de la mythologie grecque. Mais, celui proposé par l’auteure et l’éditeur est excellent, il évoque parfaitement la jouissance, toujours extrême et souvent ultime, que les héros des nouvelles de ce recueil peuvent ressentir. Personnellement, j’aurais peut-être penché pour un titre qui évoquerait plutôt l’exacerbation, l’exacerbation des sentiments, l’exacerbation des douleurs et des plaisirs… L’exacerbation et le raffinement, le raffinement dans les plaisirs, les tortures, la mort, et même le cynisme.

Liliane Schraûwen que j’ai découverte récemment dans un excellent recueil de poésie, Nuages et vestiges, publié chez Bleu d’encre, qui évoquait déjà une certaine forme d’exacerbation des sentiments, des sensation et des comportements. J’ai relu mon commentaire de ce recueil et j’y ai trouvé ces quelques lignes qui pourraient tout aussi bien illustrer les présents textes : « Une vie de femme pleine de douleur, de souffrance, de violence, de trahison, d’abandon, un vie de désillusion et de désespoir. Une vie comme trop de femmes en ont subie. Une vie de femme mise dans des mots mis en vers, des poèmes pour dire l’inacceptable ». Dans ce recueil de nouvelles, il ne s’agit, bien sûr pas d’une vie de femme mais de vies de femmes et d’hommes qui se rencontrent un peu brutalement, parfois même se percutent, se froissent, se déchirent, se démolissent… dans un grand choc que l’amour seul peut produire quand il est à son comble, exacerbé à l’extrême.

Comme le coup de foudre fulgurant que cette fille et ce garçon éprouvent quand un choc brutal les projette l’un contre l’autre alors qu’il n’en était qu’aux préliminaires. Comme la déception que ce garçon ressent quand il entend la voix de la fille, belle, belle, tellement belle qu’il la désirait ardemment. Comme l’ultime étreinte que Dominique inflige à son au mari qu’elle ne supporte plus mais qu’elle aime tellement. Comme le supplice qu’une femme voulant entrer dans le petit peuple des amoureux légendaires, inflige à son mari avant de le rejoindre dans un autre monde pour y vivre un autre amour tout aussi passionnel. Comme le souffrance et le plaisir ressentis par ce fétichiste léchant le pied de sa voisine au moment où un choc brutal permit à la fille de lui fracasser le nez. Et comme dans les treize autres textes de ce recueils dans lesquels Liliane Schraûwen raconte des amours exacerbés, passionnels, violents extrêmes, explosant de plaisirs sensuels, charnels, souvent confondus avec la douleur. « Je connais bien cet état où tout se confond, quand on ne sait ce qui domine, du plaisir ou de la souffrance ».

Ces textes écrits sur le fil du rasoir sont tranchants comme la lame qui s’immisce entre deux côtes, explosifs comme un orgasme trop longtemps contenu, et pour qu’ils atteignent l’extrême sensualité qu’ils dégagent et le haut niveau littéraire qu’ils atteignent sans jamais tutoyer la vulgarité ni la pornographie, il faut toute la finesse de la plume de Liliane et surtout l’immense raffinement de son vocabulaire, de son style et de son art de conteuse. Pour conjuguer plaisir souffrance, elle conjugue érotisme et littérature dans la même élégance et la même délicatesse.

Le livre sur le site de l’éditeur

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Lire un jardin

(l’aube viendra-t-elle)

Jean-Claude Martin

Tarabuste Editeur

Jean-Claude Martin - Poésie de l'instant - L'Actualité Nouvelle-Aquitaine —  science et culture, innovation

C’est le troisième recueil de Jean-Claude Martin que je lis cette année, c’est un auteur prolifique et talentueux qui a séduit différents éditeurs (Gros textes, Le Merle moqueur, Tarabuste éditeur, Les carnets du dessert de lune, pour les ouvrages que j’ai lus) et qui m’a séduit moi aussi comme lecteur. Après avoir écrit une encyclopédie de l’alphabet, ça peut paraître abscons mais il a édité un recueil dans lequel il a inséré un texte inspiré par chacune des lettres de notre alphabet. Il a aussi écrit un autre recueil où il évoque les filles qu’il a connues ou celles qu’il voudrait encore séduire. Dans ce nouvel opus, il évoque son jardin, l’endroit où il aime se prélasser, baguenauder, laisser couler doucement le temps sans laisser prise à toutes les tensions qui envahissent notre époque. « Je me méfie du matin parce qu’il traîne toujours en laisse l’après-midi. Mais, au soleil adolescent, je bois un verre d’eau claire. Des oiseaux chantent. Tout le monde a l’air à peu près gai ce matin… »

« L’auteur confesse : « J’adore pratiquer « la poésie de chevalet », ce qui signifie qu’il s’installe au jardin pour écrire ses textes qui sont de la véritable poésie en prose écrite à l’aide de phrases courtes, particulièrement bien venues dans des textes courts comme celui-ci que j’ai choisi pour toutes les impressions visuelles qu’il dégage :

« Le jour se lève. Joyeuse boucherie. Du sang partout. Contrairement aux idées admises, la naissance est un sale moment. Mais le temps. Vous nettoie une scène de crime mieux que le plus méticuleux des assassins. En quelques minutes le bébé est présentable. Rayonnant. Vaniteux… »

Cette poésie dégage calme, quiétude, irénisme, humilité, …, comme dans un cloître où « Quelques minutes suffisent pour s’y apaiser la tête, et, regardant le ciel, espérer être meilleur… ». Comme dans ce cloître « On baisse la tête pour entrer dans mon jardin. Non que ce soit un lieu de recueillement, ou un lintottroba (linteau trop bas). Seulement quelques branches d’arbre qui se laissent aller. Humilité plus qu’humiliation, passage un peu masqué : normal, c’est un jardin secret ! »

Ses textes sont aussi des mines pour les amateurs d’aphorismes, allitérations, assonances, calembours et autres jeux avec les mots. Ce petit texte en est un bel exemple :

« Parmi tous les jardins, le zen a mon affection. Parce qu’il cultive les cailloux, et qu’on ne cultive jamais assez les cailloux. Le jardin zen est fait pour l’esprit, pas pour la culture. Peu d’espace lui suffit. Tant pis si l’on ne peut s’y promener. Sable, râteau, deux trois pierres, du gravier… Dieu est gravier ! Bref : où il y a zen, il y a plaisir … ».

Mais, « Une cloche tinte dans le soir lointain… » serait-ce le carillon de Bruges que Pierre Selos chantait si magnifiquement ?

« Et j’entendais le carillon de Bruges

Le carillon de Bruges

Monter dans le matin

Et j’entendais le carillon de Bruges

Le carillon de Bruges

Au lointain ».

Le livre sur le site de l’éditeur

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Le cabinet Lambda

Paul Lambda

Cactus inébranlable éditions

« 5 014 citations à siroter, croquer, injecter ou infuser », un fantastique travail de recherche, de compilation et de sélection qui, s’il n’avait pas été aussi productif, aurait pu provoquer la fabrication d’un immense collier de perles mais Il y a beaucoup trop de perles dans ce recueil pour un seul collier et même des dizaines de colliers. J’ai moi-même commencé, au moins deux fois dans ma vie, un tel travail mais je l’ai bien vite abandonné tant il est astreignant et contraignant, j’apprécie ainsi d’autant mieux l’œuvre de l’auteur. Bien évidemment, je n’aurais jamais pu lire ces quelques milliers de citations avant de rédiger une chronique dans des délais raisonnables., donc, j’ai appliqué la méthode prônée par Paul Lambda, j’ai feuilleté, j’ai pioché, je me suis baladé dans l’ouvrage guettant les mots que je voulais voir illustré par un grand esprit et je me suis laissé accrocher par quelques citations que j’ai trouvé particulièrement spirituelles, drôles, surprenantes, étonnantes et parfois même éblouissantes.

Pour donner aux lecteurs qui liraient cette chronique, une idée assez concrète de l’immense travail commis par le compilateur, j’ai reproduit ci-dessous une vingtaine de citations qui a attiré mon attention et qui, je l’espère, titillera le leur et les incitera à se procurer l’original. Un livre comme celui-ci, on ne le lit pas, on le dépose précieusement sur le coin de son bureau et on y revient chaque fois qu’on a besoin d’un bon mot, d’une citation, d’un trait d’esprit, … , lorsqu’on veut retrouver la source originelle d’un bon mot, ou tout simplement quand on a envie de déguster de la littérature spirituelle condensée comme une essence dans son huile. Cet ouvrage était nécessaire, il est là mais les auteurs écrivent et écriront encore longtemps et il faudra alors remettre une nouvelle compilation en chantier. Paul, une nouvelle mission d’intérêt littéraire attend ton talent et ta pugnacité pour donner une suite à ce formidable travail.

Voici les quelques citations qui ont attiré mon attention mais j’aurais pu en ajouter beaucoup, beaucoup d’autres, … presque toutes, il n’y a aucun déchet dans la sélection de l’auteur. C’est comme dans le cochon, tout est bon.

Aphorisme – Eric Chevillard : « L’aphorisme parfait serait un mot d’enfant filtré par la barbe d’un vieux sage. »

Briller – Jean-René Huguenin : « … tu ne brilleras jamais pour moi que du côté où je t’éclaire… »

Chant – Emil Cioran : « Dans ton âme il y avait un chant : qui l’a tué ? »

Désirer – Roland Barthes : « On écrit avec son désir et je n’en finis pas de désirer. »

Ecrire – Philippe Djian : « Ce qui pousse un type à écrire, c’est que ne pas écrire est encore plus effrayant. »

Foi – Louis Scutenaire : « J’ai une foi inébranlable en je ne sais quoi. »

Grave – Arto Paasilinna : « Le plus grave dans la vie c’est la mort, mais ce n’est quand même pas si grave. »

Histoire – Arno : « Les humains resteront dans l’histoire comme ceux qui ont cru la faire. »

Innocence – Charles Nodier : « Quiconque est parvenu à discerner le bien et le mal a déjà perdu son innocence. »

Journalisme – André Gide : « J’appelle journalisme, en littérature, tout ce qui intéressera demain moins qu’aujourd’hui. »

Kafka, Franz – Daniel Desmarquets : « Le vrai portrait de Kafka, n’est-ce pas ‘L’homme qui chavire », la sculpture de Giacometti. »

Livre – Hervé Gulbert : « Un livre en soi n’est rien, ou n’est que peu : « c’est l’imagination des autres qui le fait, qui le refabrique (…). »

Modestie – Georges Perros : « Il y a pire que la modestie. C’est la peur de l’orgueil. »

Noir – Guy Goffette : « Maintenant c’est le noir. Les mots c’était hier. »

Oser – Soren Kierkegaard : « Oser, c’est perdre pied momentanément. Ne pas oser, c’est se perdre soi-même. »

Perdu – Antonin Artaud : « Laissons se perdre les perdus. »

Quitter – Louis Calaferte : « Ce qu’on croit quitter ne nous quitte pas. On ne quitte pas : on s’éloigne. »

Réalité – Mahmoud Darwich : « J’affronte la réalité brutale en insistant sur son contraire. »

Savoir – Pétrarque : « Beaucoup quittent cette vie sans avoir su ce qu’ils voulaient. »

Talent – Jules Renard : « Le talent, c’est le génie rectifié. »

Urgence – Daniel Pennac : « L’urgence n’est pas de l noter mais de le vivre. »

Vie – Eugenio Montale : « Il faut trop de vie pour en faire une. »

Whisky – Olivier Hervy : « Le whisky voudrait nous faire croire qu’en vieillissant on devient meilleur. »

L’auteur conclut cette compilation avec cette citation : « « L’art de citer, c’est savoir où s’arrêter. » Robertson Davies ». Alors, peut-être ai-je failli ?

Le livre sur le site de l’éditeur

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