2021 – LECTURES ANTIVIRALES : BOUQUET DE CACTUS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Certains prétendent que le jus de cactus est excellent contre tous les virus, je ne sais si c’est vrai mais, en contrepartie, je sais que c’est excellent pour lutter contre la morosité ambiante et pour doper le moral des plus pessimistes. J’ai donc concocté une chronique avec le recueil de « Popoésie » des deux aèdes wallons, André STAS et Éric DEJAEGER, un recueil d’aphorismes de Pascal HÉRAULT et un roman de Pierre STIVAL.

Limitation de la poésie

André Stas & Éric Dejaeger

Cactus inébranlable Editions

Limitation de la poésie : Cours clastique en préparation au bac à ordures |  Objectif plumes

André Stas et Éric Dejaeger, comme chacun le sait désormais, sont deux grands spécialistes de la forme courte, c’est du moins à travers leurs ouvrages consacrés à ce type de littérature que j’ai découvert leur talent respectif et que j’ai apprécié leurs écrits. Ils ont réuni leurs deux talents pour relever un défi qu’ils se sont lancé eux-mêmes avec l’appui de leur éditeur ami (« éditeur ami » est l’anagramme de « Dieu maître » dirait Paul Weber mais, en l’occurrence, je n’en suis pas convaincu, ces « anars » de la plume n’ont pas plus de maître que de dieu). Ce défi consiste à proposer une parodie de poèmes classiques ou de chansons à texte et à succès pour en faire des « popoésies ». Le projet embrasse un millier de vers, une épreuve titanesque, une époustouflante performance de plume et, je parierais, un chantier … dionysiaque.

Pour bien comprendre leur projet, je citerai les propos du préfacier qu’ils ont dissimulé sous un pseudonyme qui évoque un autre contrebandier du texte, cette signature est de Jules Scouflaire (apparemment il n’en manque pas !). Donc, Jules précise : « L’un des complices choisira le texte de base avec les astreintes du 1er vers, l’autre complétera, assorti du deuxième et de ses obligations, etc., ceci alternativement… ». Ainsi, ils ont parodié une centaine de textes bien connus, célèbres même, en en recopiant la première strophe pour que chacun puisse l’identifier et en proposant ensuite, selon les règles et contraintes qu’ils ont définies, dix autres strophes de leur propre cru. Un cru qu’on dirait puisé dans le champ sémantique des paillardes estudiantines ou des chansons de corps de garde mais surtout dans le jus secrété par l’esprit particulièrement créatif de ces deux aventuriers de la poésie revisitée, mise au goût du jour, transformée en « popoésie ».

Comme je ne suis pas convaincu que vous ayez tous bien compris la finesse des contours de cet audacieux projet, je vous propose ci-dessous les deux premières strophes de deux textes que j’ai choisis arbitrairement : la parodie de L’Albatros de Baudelaire et celle de La Chanson des vieux amants de Jacques Brel :

« Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

Souvent, pour s’esbaudir, se vautrant sur un page,

Lui faisant gonfler l’os, poussant des cris pervers

Qui échauffent le sang, entrouvrant leur corsage,

Les reines au trou béant prennent un pied d’enfer »

« Bien sûr, nous eûmes des orages

Vingt ans d’amour, c’est l’amour fol

Mille fois tu fis ton bagage

Mille fois je pris mon envol

Fort dur, je l’eus, c’est trop dommage,

Au petit jour dans l’entresol

Millaud cherchait Gault sur la plage,

Tout pantois, suçant un Menthol. »

Maintenant, vous avez tout compris, vous imaginez sans difficulté l’ampleur, la pertinence et la qualité du projet, il ne vous reste plus qu’à vous jeter dans sa lecture mais comme le recueil est fort copieux vous ferez sans doute comme moi, vous laisserez le livre sur le coin de votre table et quand l’envie, ou le besoin, de s’éclaircir les idées se manifestera vous en lirez quelques textes. C’est excellent pour la santé mentale surtout en période de confinement.

Les auteurs disent se moquer de tout mais soyez bien sûr qu’ils connaissent parfaitement les règles littéraires et particulièrement celles du sonnet classique.

Le livre sur le site du Cactus

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Ma voisine dans tous ses états (ou presque)

Pascal Hérault

Cactus inébranlable Editions

En lisant ce texte, je me suis souvenu qu’enfant j’ai souvent chanté cette comptine répétitive où le ver suivant commence par la fin du précédent, « Le jeu des queues » comme l’appel les spécialistes du langage :

« selle de cheval (bis) / selle de cheval, cheval, cheval
cheval de course (bis) / cheval de course course

course à pied (bis) / course à pied pied
pied à terre (bis) / pied à terre, terre, terre
terre de feu (bis) / terre de feu, feu
fefolet, (bis) / fefolet lé lait
lait de vache (bis) / lait de vache vache
vache de ferme (bis) / vache de ferme, ferme, ferme
ferme ta …
 »

Pascal Hérault a dû avoir le même souvenir que moi en écrivant son texte et il a utilisé ce procédé en le mélangeant avec des anaphores. Ainsi de nombreuses phrases ou expressions commencent par « Ma voisine » ou par la reprise d’un mot figurant (ou semblable à un mot figurant) dans la proposition précédente. Pour mieux comprendre, je vous propose ci-dessous un court extrait de ce recueil :

« Ma voisine s’habille souvent en beige. Comme les murs du salon

Femme beige sur fond beige : où es-tu petite coquine ?

Du beige au Belge, il n’y a qu’un lettre de différence.

Ma voisine pratique l’humour beige.

L’humour beige est involontaire. Ceux qui le pratiquent ne s’en rendent même pas compte.

Entre le clair et le foncé, qui est le roi des Belges ?

Ma voisine est née dans le Calvados, mais elle s’est pas mal éventée depuis.

Dans le Calvados… ».

Ce texte est un objet étrange, un OLNI (objet littéraire non identifié), une création, une invention de Pascal Hérault pour raconter une histoire d’amour. En effet, il semble bien que le narrateur soit amoureux de sa voisine mais ne sache pas comment le lui dire. Mais, je crois que c’est avant tout un exercice d’écriture pour inventer une nouvelle forme d’expression. Dans tous les cas c’est encore une belle trouvaille du Cactus car ce texte est un vrai bijou. Sa lecture m’a fait beaucoup rire et j’y trouvé quantité d’aphorismes, allitérations, assonances, calembours et autres jeux de mots. C’est une véritable compilation de traits d’esprits, de raccourcis fulgurants, de mots ou expressions employés à double sens ou contre sens, de mots détournés, de jeux sur les homophones ou les mots qui se ressemblent tout en ayant un sens absolument différent.

Un truc que je n’avais jamais lu, une superbe découverte !

Le livre sur le site du Cactus

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Une caravane attachée à une Ford Taunus

Pierre Stival

Cactus inébranlable Editions

Une caravane attachée à une Ford Taunus de Pierre Stival - Benzine Magazine

Depuis un certain temps Cactus inébranlable éditions avait concentré sa production autour de sa collection emblématique : « Les P’tits cactus » mais son âme et cheville ouvrière n’a pas pu résister, et on le comprend, quand il a découvert ce texte de Pierre Stival, il l’a publié dans son rayon roman en le sous-titrant : « Roman à haut potentiel poétique ». Ce roman est en effet un texte de très haut nveau littéraire comme ceux qu’on découvre en général dans des maisons spécialisées dans la littérature dite « exigeante ». L’auteur raconte des souvenirs d’une vie antérieure quand il était enfant certainement ou un peu plus grand ou peut-être dans certains cas même adulte. Il se souvient d’une rue longue, très longue si on se fie aux numéros des maisons qu’il visite, presque toujours révélés. Il écrit ses souvenirs dans des textes courts, comme d’autres peignent des tableaux, qui se succèdent dans son roman comme ceux de Moussorgski dans son exposition.

Il déambule dans cette unique rue comme un chat errant qui sait toujours où trouver quelque chose à se mettre sous la dent, un peu de compagnie, quelques caresses douces et même un peu d’amour. Ses textes sont souvent comme la transcription des rêves récurrents qui le ramènent à cette époque où il avait la folle envie de partir en vacances en Espagne où il n’est jamais allé et où il n’ira sans doute jamais. Des rêves d’enfant qui se nourrissent de fantasmes, d’envies, de désirs inassouvis, de frustrations… A travers ses rêves, il reconstitue peu à peu cette rue maison par maison, sans oublier la maison qui se déplaçait pour voyager jusqu’en Espagne, cette rue qui fut le siège de ses déceptions et frustrations, cette rue qu’on croirait triste et sinistre mais qui ne l’est peut-être qu’à travers les souvenirs de l’enfant. « Un petit vent dans ma tête souffle sur mes souvenirs ».

Personnellement, ce qui m’a plus intéressé dans ce livre, c’est le processus littéraire utilisé par l’auteur pour faire exister son héros. Le lecteur ne sait jamais qui il est, l’auteur n’en parle que très peu. Il se contente de le dessiner en creux en décrivant minutieusement son environnement, en révélant ses souvenirs, en racontant ses rêves, comme un mouleur utilisant le procédé de la cire perdue : le sujet ne se révèle qu’après la fonte du moule. Dans ce roman, le héros se dessine peu à peu avec ses souvenirs et ses insatisfactions au fur et mesure que l’auteur décrit le milieu où il a vécu. « C’est une rue qui n’a plus ni début ni fin. Un tube de maisons, des carrefours perdus, de coins disparus, un univers clos ». Un univers qu’il n’a jamais pu quitter à bord de la caravane blanche accrochée à une Ford Taunus. Eternelle frustration, symbole de la vie qu’il a menée dans cette ville au bord de l’eau.

Le roman sur le site du Cactus

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