LETTRE À MAISON DE FAMILLE de CLAUDE LUEZIOR

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Claude LUEZIOR

Voici que mes doigts parcourent ce portail, velours de métal encore prégnant de mon enfance. Entrer dans l’univers matriciel. Revenir dans le soupir du vent, respirer le sourire d’un parfum, sentir les paupières d’un seuil entrouvert.      

Réveiller le silence. Descendre les trois marches. Passer en revue les bosquets de roses percluses d’attente puis monter jusqu’au faîte, à la ligne de partage entre tuiles et cieux. Là s’oxydent les souvenirs, là s’emmêlent des racines plongeant dans les voûtes majestueuses d’un oubli. La vareuse paternelle jette ses ocres, une invisible main astique un cuivre, un plumitif naissant joue les gammes des mots qui le fuient. La pendule muette remonte l’espace sans égrainer ses minutes : quel absurde horloger a-t-il émietté le temps en unités alors qu’il n’est que fluidité ?       

Maison de brique et de broc. Palais pour poète en déshérence.

Tu es vasque pour mythes ébréchés, nécropole d’émois où se bousculent encore les ombres du jardin premier. Ta façade, ridée de fissures bénignes, a la noblesse d’un visage à peine fripé par la bourrasque : stigmates sur un front que l’amour n’a cessé de préserver.

 Ouvrir mes paumes nues à tes ombres sentinelles, à tes arcades, gardiennes du mystère. De chaque creux s’évade une silhouette,  en chaque coin luit une patine, un suintement d’âme, quelque toile arachnéenne tissant une illusion.

 Célébrer le solennel et recueillir l’identité d’un trésor perdu puis retrouvé dans l’immobile lamentation des heures. Vivre tes voiles qui s’évaporent, jubiler sur la frange incertaine de tes oripeaux, trésor d’une épaisseur de vivre cousue main, humble et pénétrant joyau sur l’étoffe de ma mémoire.

 Plus loin, je respire ta pelouse où batifolent des fleurs sauvages, locataires par myriades qui profitent joyeusement des vacances. Les branches baroques des arbres se disent centenaires et lancent l’ivresse de leurs bourgeons ; clématites et lierres s’articulent savamment autour d’un angelot n’ayant pour respirer que sa vénielle prière de stuc.

D’un côté, tu es bure de pierre et de l’autre, foisonnance végétale : binôme où s’allient l’âme gardienne des choses et la création de la chlorophylle.         

Maison de Famille si grave qu’elle m’entraîne en une indicible prière. Si gravide en souvenirs que ma fibre fœtale s’y loge comme nymphe en son cocon de soie. Rugueuse et brillante, ta silhouette est mienne. Au seuil d’un Paradis.

                                                        Claude Luezior
                                                        in : Une dernière brassée de lettres, Editions Tituli, Paris

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