TROIS TEXTES tirés de LES PÉRÉGRINS d’OLGA TOKARCZUK (Noir sur Blanc)

Cartes gommées

Je gomme mentalement de mes cartes tout ce qui me blesse : les endroits où j’ai trébuché, où je suis tombée, ceux où l’on m’a frappée, outragée, piquée au vif, ceux où j’ai souffert. Tous ces lieux, d’un coup, cessent d’exister sur ma mappemonde.

Ainsi, j’ai effacé plusieurs grandes villes, et même une province entière. Peut-être en viendrais-je un jour à gommer un pays entier. Il faut dire que les cartes acceptent ce traitement radical avec beaucoup de compréhension ; elles doivent garder la nostalgie des taches blanches, de cette époque bienheureuse de leur enfance.

 Parfois, quand je suis amenée à retourner dans ces lieux sans existence (j’essaie de ne pas être rancunière), je deviens un œil mobile, évoluant comme un fantôme dans une ville spectrale. Si je me concentrais un peu plus, je pourrais passer ma main sans problème à travers les dalles de béton les plus compactes ou traverser les boulevards aux heures de pointe, en louvoyant sans dommage, impunément, silencieusement, au milieu de longues files de véhicules.

Or je me garde d’agir ainsi et j’adopte les règles du jeu des habitants de ces villes. Je tâche à chaque fois de ne pas dévoiler à ces pauvres gens que, gommés de la carte, ils sont devenus prisonniers de lieux d’illusion. Je leur souris et acquiesce à tout ce qu’ils disent. Loin de moi l’intention de les plonger dans la confusion mentale en leur révélant qu’ils n’existent pas.

Les Pérégrins - Olga Tokarczuk - Éditions Noir sur Blanc

Les marchands de prénoms

J’ai vu dans la rue de minuscules échoppes spécialisées dans la vente de prénoms pour les enfants à naître. Les futurs parents doivent s’y présenter suffisamment en avance pour passer commande. Pour ce faire, il est nécessaire de fournir la date exacte de la conception de l’enfant et aussi les résultats de l’échographie, car il est vraiment essentiel de connaître le sexe de l’enfant, quand on doit choisir un prénom. Le marchand consigne ces informations et dit de revenir quelques jours plus tard. Pendant ce temps, il dresse l’horoscope de l’enfant à naître et s’adonne à la méditation. Parfois, le prénom vient aisément, il se matérialise au bout de la langue en deux trois sons que la salive rassemble en syllabes, transposées ensuite par la main experte du maître en élégants caractère rouges sur une feuille de papier de riz.  D’autres fois, le prénom renâcle à sortir, il n’émerge qu’avec réticence, d’une manière vague, indécise, d’où la difficulté de l’enfermer dans des mots.  Dans ce cas, on fait appel à des technique de secours qui restent, cependant, le secret exclusif de chaque marchand de prénoms.

Les portes entrebâillées de ces échoppes encombrées de papier de riz, de statuettes de Bouddha et de prières manuscrites laissent voir les marchands de prénoms, penchés sur l’ouvrage, la pointe d’un fin pinceau suspendue au-dessus du papier. Parfois, le prénom tombe du ciel, par surprise, comme un pâté d’encre sur une feuille vierge – un prénom bien net, parfait. Devant une telle révélation, on ne peut rien faire. Bien sûr, cela n’est pas toujours du goût des futurs parents, qui auraient préféré un prénom plus doux et plein d’optimise, du genre Eclat de Lune ou Rivières Calme – pour leurs filles, et pour leurs garçons : Va Toujours de l’Avant, Intrépide ou bien Atteint son But. Et le marchand aura beau leur expliquer que Bouddha lui-même a appelé son propre fils Nœud Coulant, rien n’y fera. Les clients, en grommelant de mécontentement, iront voir la concurrence.

Entretien avec Maryla Laurent, traductrice des "Histoires bizarroïdes" d'Olga  Tokarczuk aux éditions Noir sur Blanc - Radio - Play RTS
Olga Tockarczuk

Lire l’avenir dans Cioran

Un autre homme, timide et doux, me racontait que, lorsqu’il partait en voyage d’affaires, il emportait toujours avec lui un ouvrage de Cioran, l’un de ceux composés de testes très courts.

Dans les hôtels, il posait son livre sur le meuble de chevet et, dès son réveil, il l’ouvrait au hasard, pour découvrir la phrase qu’il allait mettre en exergue de la journée. Cet homme était d’avis que dans les hôtels d’Europe, il fallait au plus vite remplacer tous les exemplaires de la Bible par des ouvrages de Cioran. Partout. Depuis la Roumanie jusqu’à la France. Il soutenait que la Bibl avait perdu sa pertinence quant à la prédiction de l’avenir. Imaginez, par exemple – m’a-t’il dit -, que vous tombiez par hasard sur ce verset de la Bible un vendredi du mois d’avril ou bien un mercredi de décembre : « Tous les ustensiles destinés au service du tabernacle, tous ses pieux, ainsi que tous les pieux du parvis, seront d’airain » (Exode, 27,19). Comment interpréter pareil message ? Mais du reste, il ne tenait pas mordicus à ce que ce soit du Cioran.

Il me défia du regard et dit :

  • Allez-y, je vous en prie, madame, proposez autre chose !

Rien ne me venait à l’esprit. L’homme a alors sorti de son sac à dos un bouquin tout mince, usé, lu et relu maintes fois, l’a ouvert au hasard et, aussitôt, son visage s’est illuminé.

  • « Au lieu de faire attention à la figure des passants, je regarderai leurs pieds, et tous ces agités se réduisaient à des pas qui se précipitaient – vers quoi ? Et il me parut clair que notre mission était de frôler la poussière en quête d’un mystère dépourvu de sérieux. »
  • Là, mon interlocuteur a arrêté sa lecture, un sourire satisfait au coin des lèvres.

Extraits de Les Pérégrins, Olga Kokarczuk, traduit du polonais par Grazyna Erhard, Editions Noir sur Blanc, 2010

Les livres d’Olga Tockarczuk, prix Nobel de littérature 2018, sur le site des Editions Noir sur Blanc

Olga Tockarczuk parle de Les Livres de Jacob

 

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