ULRIKE MEINHOF – HISTOIRE, TABOU ET REVOLUTION de VÉRONIQUE BERGEN (Samsa) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

« Malheur à celui par qui aucun scandale n’arrive ». Cette aphorisme mis par Véronique Bergen dans la bouche de Thomas Münzer fictivement convoqué par elle au procès d’Ulrike Meinhof, aurait pu constituer l’épigraphe de son livre tant il exprime la quintessence de ce texte brillant, virtuose, érudit, poétique mais par-dessus tout – qualité rare – : inconfortable et dérangeant.

Véronique Bergen reprend à nouveaux frais l’ouvrage paru en 2011, Aujourd’hui la révolution, fragments d’Ulrike M. En s’attachant à contextualiser la trajectoire de la Fraction armée rouge au cœur des années de plomb et à décrypter les raisons qui ont mené l’extrême gauche tout comme l’anarchisme libertaire à tourner le dos au  mirage des grandes mobilisations pacifistes et, surtout à abandonner le pouvoir des mots pour celui des armes, V. Bergen poursuit une œuvre dont chaque jalon souligne toujours davantage la grande cohérence.

Récit, essai érudit, roman, biographie, ce livre brasse tous les genres, poésie comprise.

Très astucieusement construit, le livre est écrit à la première personne. Dans sa prison de Stammheim, soumise à la torture du régime d’isolement, Ulrike Meinhof revient sur ses années de lutte, prépare sa défense et convoque les figures tutélaires de son engagement : Netchaïev, Thomas Münzer, Rosa Luxembourg, sans oublier sa « sœur »  Antigone.

Sans (trop) prendre parti, l’autrice s’attache à recadrer une époque que l’on nous a appris à juger par le prisme honnis du terrorisme en oubliant un peu vite le chemin qui mena une femme comme Ulrike Meinhof de la foi en l’empire de la parole au choix contraint des armes, dans une Allemagne devenue la base arrière des Etats Unis dans leur folle embardée du Vietnam et plus encore gangrenée à tous les étages par d’anciens nazis recyclés à la sociale démocratie. Si on peut allumer un incendie avec un poème, on ne peut guère l’éteindre ainsi : en ces jours où « le passé nazi tient la main du présent qui contamine à son tour celle du futur » se contenter de « faire monter les mots sur les barricades non seulement maintenait dans l’impuissance  mais signait une collaboration passive » avec l’inacceptable. On ne comprend pas ces années de plomb ni le silence tout aussi pesant qui les suivit si on refuse d’apercevoir ce vautour du passé qui ronge les entrailles de toute une génération poursuivie par la même malédiction que celle des Labdacides : « rien en notre race n’échappe à la souillure ».

Certes, à certains moments, on se sent bousculé et indisposé par une violence qui prétend trouver sa légitimité dans un anti-impérialisme qui, aujourd’hui paraît curieusement complaisant à l’égard du communisme soviétique ou pis encore des dérives maoïstes.
On ne peut cependant qu’être séduit par le style de feu de l’autrice qui comme un brasier illumine sauvagement cette nuit sans en dissiper toutes les ombres.

Une des réussites de Véronique Bergen est d’aborder intelligemment la question de la légitimité de la lutte armée et surtout de scruter avec nous la ligne de crête d’où  toute révolution est sans cesse menacée de basculer dans son contraire et de sombrer dans les travers qu’elle combat : « dans l’étoffe d’une révolution, il ne faut jamais coudre les parements légués par l’adversaire. Résister, s’opposer à une situation insupportable , c’est avoir la vigilance de n’hériter d’aucune de ses ruses. Retourner la logique de l’Etat conte lui-même n’autorise aucun calque de nos luttes sur sa terreur ». Il faut prendre garde à ne pas devenir semblable à ceux que l’on combat.

Reste que le choix de la violence armée, fut-elle ciblée, choque : s’arroger le droit de distinguer entre les innocents et les coupables ne relève-t-il pas d’un fantasme de toute puissance. A l’inverse il questionne notre propension à faire trop aisément aveu d’impuissance, alibi commode pour détourner notre regard des injustices qu’aucune légalité ne répare.

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En s’attachant en priorité à la figure d’Ulrike  Meinhof, Véronique Bergen fait surgir par contraste, tout ce qui la distingue de ses compagnons de lutte comme Andreas Baader et Gudrun Ensslin. Le premier se prend au jeu des moyens détournés de leur fin, à une forme dissociée de son contenu tandis que la seconde brûle d’un absolu qui la sépare du monde et la fiance à la mort. On ne gravit pas sans péril le versant sacré ou religieux d’une idée.

Au regard de ses comparses, Ulrike est à mes yeux la véritable révolutionnaire du groupe, une illustration presque parfaite de ce que Deleuze et Guattari semblent avoir en tête lorsqu’ils écrivent : « Le succès d’une révolution ne réside qu’en elle-même, précisément dans les vibrations, les étreintes, les ouvertures qu’elle a données aux hommes au moment où elle se faisait, et qui composent en soi un monument toujours en devenir, comme ces tumulus auxquels chaque nouveau voyageur apporte une pierre. La victoire d’une révolution est immanente, et consiste dans les nouveaux liens qu’elle instaure entre les hommes, même si ceux-ci ne durent pas plus que sa matière en fusion et font vite place à la division, à la trahison » .

Pas étonnant dans ce contexte qu’au-delà des figures révolutionnaires qu’elle convoque, Véronique Bergen ponctue son texte de nombreux vers de Rimbaud, poète qu’elle place en surplomb de tout son ouvrage. Au détour de presque chacun des chapitres c’est un véritable chant d’action de grâce rimbaldien qui s’élève : « inventer la lutte, c’est la doter d’un idiome neuf, bâtir sa grammaire, se lancer dans l’alchimie du verbe ». Il faut réconcilier le verbe et l’action, en retrouver la ligne harmonique. A la prose terroriste s’oppose une manière de poétique de la guérilla.

Outre son intérêt historique et philosophique l’ouvrage de V. Bergen se manifeste également par sa grande qualité littéraire. A titre personnel je range les livres dans deux catégories : la première comprend les écrits de toutes sortes quel qu’en soit le genre, romanesque, historique, essai, journalistique et qui se recommandent par un intérêt narratif, informatif ou par le simple (mais précieux) délassement qu’ils procurent. La seconde recoupe la première mais y ajoute cette petite musique qui n’appartient qu’à celui qui en a le don et que l’on reconnait dès les premiers mots. C’est par l’usage particulier qu’un auteur fait de sa langue que je perçois le mieux sa présence au monde. C’est son style : c’est lui qui me fait le plus goûter une œuvre et, qui pour moi, fait l’essentiel de son prix.

Véronique Bergen appartient à cette catégorie. Son style ne se résume pas à un beau geste mais sert intimement le sens de son texte. Il suffit pour s’en convaincre de relire le chapitre « privation sensorielle » où elle décrit l’inhumain régime d’isolement auquel est soumise Ulrike Meinhof : « Le silence n’a pas d’anfractuosité où se cacher. Son étendue glabre est un sabre qui taillade le cerveau. Pour préserver le langage, on crisse des dents, on cale des mots-étoiles contre la voûte du palais ; pour n’être l’otage du rien, on répertorie sur sa chair les grains de beauté, les ongles cassés, les cicatrices. Recenser, cataloguer les paysages de sa peau, c’est la sauver. » Véritable manifeste que nos ministres successifs de la justice ferait bien de lire, tant le scandale du régime d’isolement pratiqué, certes à moindre échelle dans nos prisons, est un attentat contre la personne humaine. Plus loin, mêlée à un souvenir d’enfance  c’est une délicate évocation de la neige (présente dans presque tous ses livres) qui fait notre délice : « La neige ne confie pas le monde au sommeil, mais lui donne une autre respiration, plus ample, moins tendue ».

On l’aura compris, Ulrike Meinhof – Histoire, tabou et révolution est un grand livre qui ne laisse pas indifférent. On peut s’offusquer d’un point de vue qui autorise la violence comme dernier barrage contre la collaboration passive à l’inacceptable. Mais une souillure originelle mine nos sociétés que Pascal, cité de manière inattendue, a bien cernée : « Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force ». D’autres étoiles naîtront au firmament.

Le livre sur le site de l’éditeur

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