LES DOSSIERS de REMUE-MÉNINGES (VIII) : CARINO BUCCIARELLI

Extrait du Remue Méninges #23 en 2000

Carino Bucciarelli | Chroniques Asynchrones

L’INVENTEUR DE PARABOLES

En ce monde où nous oublions,

Nous sommes ombres de qui nous sommes

Fernando Pessoa

Si nous avons convié Carino Bucciarelli à notre table, ce n’est pas tant parce qu’il est « un poète de chez nous » que parce que sa poésie

recèle une énigme susceptible d’ouvrir une brèche dans notre paysage mental, sclérosé par nos habitudes de voir et de penser. Doutant de la réalité de ce monde, il investit méticuleusement le désert   qui nous « mène en bateau ». Mais au contraire de Nerval dans Aurélia, Bucciarelli ne rêve pas d’accéder à une nouvelle forme d’aventure intérieure, tant il est persuadé qu’au grand jeu du « qui suis-je ? », toutes les cartes sont faussées et redistribuées aux plus offrants. Pas plus rêveur que visionnaire, il se contente de réduire en cendres ce que nous croyons être et de balayer d’un revers de la main tous les a priori nous empêchant de percevoir les « signes de  vie » qui fondent l’émotion de l’univers. Faisant la part belle à la folie et à l’insensé, il exorcise notre fantôme et brise ainsi l’épais miroir qui nous sépare de ce que nous sommes vraiment. Pour le poète, l’adage de Gide selon lequel « on ne fait pas de bonne littérature avec de beaux sentiments » est plus que jamais d’actualité, tant il exècre à recourir au miel transparent des artifices poétiques qui ne servent qu’à adoucir les mœurs. Poésie imbibée de forces immanentes puisées au cœur de l’inconnu ; poésie mettant en scène un propos jubilatoire, ironique voire insolite ; poésie enfin qui n’a pas conscience d’elle-même, et qui pour cela, est une des plus porteuses que notre paysage littéraire ait enfanté.

Pierre SCHROVEN

+++++

SAMUEL EST MORT (L’Age d’Homme, 1999)

L’homme est mauvais conducteur de la réalité

Pierre Reverdy

Après La Main, où un homme fait le sacrifice d’une  de ses mains pour récupérer son fils, et L’inventeur de paraboles, recueil de nouvelles insolites qu’on lit comme autant d’émerveillements, Carino Bucciarelli continue avec Samuel est mort de dresser, par fictions interposées, un catalogue des valeurs prétendûment humaines pour mieux les mettre à mal.

vont imperceptiblement basculer, l’assassiné va devenir l’assassin, le En quatre parties et trois intermèdes, les données initiales du roman meurtre changer d’objet comme si la mort pouvait être échangée sans que l’axiome de départ, l’annonce (au sens de jeu de cartes) ne soit modifiée : Samuel est mort, et reste bien mort. Bucciarelli met en scène l’interchangeable de nos vies ; il montre les limites de notre identité, sur quoi elle bute, ce qui la fonde : presque rien, peut-être notre appartenance à un genre sexuel, puisque Mercredi devient Samuel, et non Agnès ou Ondine, les personnages féminins du récit.  Le passage, la passe, s’effectuent  par l’aquisition d’un autre contexte familial, d’une autre femme. Est-ce à dire que seules nos pulsions charnelles nous conduiraient ? Le nom en tant que mot, signe au-delà du corps vivant, nous survivra de toute façon plus longtemps. On dira de nous : Untel est mort, quand notre conscience sera éteinte et que nous ne serons plus là pour le croire.

Cette histoire aux lignes apparemment claires mais qui très vite se chevauchent, s’entremêlent comme deux courbes de graphiques qui brouilleraient leurs repères sur les axes n’est qu’un prétexte à peindre l’aspect, somme toute, romanesque de nos existences : la surprise des rencontres qui se dissipe dans le continuum relationnel, notre mémoire oublieuse de nos passions comme de nos emportements d’hier, la trajectoire qui mène de nos envies à nos dégoûts, acquisitions et supposées propriétés de toutes sortes qui nous appartiennent au fond si peu.

Il ressort de cette lecture une impression de malaise, née de cette chaleur  qui fait fondre les certitudes, de cette impossiblité foncière à sortir de soi puisque soi est aussi bien chacun, que rien ne nous distingne d’autrui dans l’état d’indiférenciation généralisé, que je est vraiment un autre.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce roman que de nous avoir donné sous des dehors de roman policier, une rare impression de vie dans ce qu’elle a de pathétique, de convenu, de formidablement dérisoire.

Une lecture d’Eric ALLARD   

+++++

L’ENTRETIEN

Dans vos écrits, vous mettez à mal tout ce à quoi l’homme accorde ordinairement de l’importance et par rapport à quoi il se réfère pour construire son identité : repères familiaux, sexuels, mémoire, statut des objets, forme humaine, sentiments…Que reste-t-il à l’homme en propre ?

 Je ne me suis jamais posé la question : comment l’homme est arrivé à écrire sur des thèmes similaires ? Ce sont des thèmes qui d’office se sont imposés, des thèmes qui me passionnent aussi chez les autres écrivains . Et il est vrai que mon œuvre a une certaine cohérence de ce point de vue là : elle tourne toujours autour des mêmes sujets… Personne n’est réellement désabusé chez moi, mes personnages ont tous en commun d’être soit fous soit de vivre un décalage par rapport à leur propre normalité et surtout de vivre dans un monde qui a une logique mais une logique de l’absurde… On a parfois dit que j’écrivais des nouvelles fantastiques. Ce qui est faux. Le fantastique est un genre bien particulier . On part du commun et puis brusquement arrive quelque chose de surprenant. Chez moi, d’emblée, on est dans un univers tout à fait cohérent où les choses ont une normalité tout à fait différente de notre normalité de tous les jours. Pour la logique de la narration, tout colle, tout paraît naturel, du moins dans le livre. Tout est à sa place. Le lecteur, lui, est surpris. Mais le personnage et l’intrigue sont décrits de façon tout à fait naturelle, ce qui n’est pas du tout commun au genre fantastique.

 Vous écrivez dans Dialogues Anonymes : « Les actes insensés, je les explique. ». Vous écrivez aussi ce qu’on peut appeler des histoires insolites. Il semble que l’écriture de fiction réponde chez vous à un besoin de sortir du sens commmun, de déranger par l’écriture l’ordre conventionel des choses… Insolite, oui. Dans ma poésie, également. Je ne fais pas de différence . L’univers de ma poésie et l’univers de mes romans et nouvelles se tiennent assez bien. Evidemment ma poésie est narrative, c’est mon

genre de base. Je ne fais pas de distinction entre ces deux genres. Evidemment le côté illogique, insolite, apparaît plus dans mes narrations. Quoique j’aie écrit un recueil qui s’appelle « Forme humaine » et qui est tout à fait axé sur ce thème là. C’est un mince recueil auquel je tiens vraiment beaucoup, une série de 33 petits poèmes en prose  basés sur l’illogique et sur l’absurde.

 On distingue dans vos ouvrages deux styles : l’un, baroque, éclatant, plus dévolu aux poèmes épiques ; l’autre fait d’une écriture blanche, comme gommée de tout artifice. Est-ce délibéré ou non ? Comment disposez-vous des couleurs de votre palette ?     Oui, c’est vrai. Je passe du baroque à l’intimisme. Je pratiquais ces deux genres de façon tout à fait naturelle;  il a fallu qu’on me le fasser remarquer. Effectivement, dans mes poèmes, certains sont extrêmement intimistes, d’autres plus baroques. Dans mon écriture narrative, on trouve le même cheminement. Mon dernier livre, Samuel est mort est intime,disons, beaucoup plus froid pour ce qui est de l’écriture ;  les situations ne sont pas explosives. Dans les nouvelles du recueil précédent, on était dans un monde beaucoup plus mouvant  mais je tiens beaucoup à l’unité de style pour une œuvre déterminée. Que ce soit pour un recueil de poèmes ou un livre en prose, il doit y avoir une tonalité. Et la tonalité baroque était présente dans l’aventure de L‘Inventeur de Paraboles, même si les nouvelles étaient très différentes les unes des autres. Pour Samuel est mort, il y avait cette tonalité un peu détachée, un peu froide que j’ai  gardée parce que je tiens beaucoup à la cohérence d’une oeuvre. Et forcément si j’avais démarré un livre sur un ton plus accentué, centré sur le mouvement, l’humeur ou le burlesque, j’aurais gardé ce ton. Un livre paraît vite inégal s’il présente des ruptures de ton non contrôlées. C’est parfois le cas chez certains auteurs qui simplement par absence de cohérence n’arrivent pas à tenir un style. J’écris des livres courts et ce genre de ruptures serait mal venu. Ou alors il y a une rupture totale, comme je le fais parfois. Dans mes nouvelles, la rupture crée le mouvement de mon écriture. D’ailleurs j’écris un

roman en ce moment qui présente également une tonalité propre.  Toujours dans mon univers particulier, fait d’illogisme. Je ne sais pas si on peut le placer dans un genre intimiste ou baroque. C’est également un livre qui garde une tonalité d’un bout à l’autre. Je crois qu’après cela – car je suis quelqu’un d’assez méthodique – je vais écrire un recueil de nouvelles. J’ai déjà quelques nouvelles écrites  proches de celle de l’Inventeur de Paraboles.

Le peintre Francis Bacon disait en substance que la présence simultanée de deux figures crée un simulacre d’action, donc une narration. Comment, chez vous, naît la fiction ? De quoi, de quelle confrontation ?

J’évite de me poser cette question, de savoir comment j’en arrive à écrire ce que j’écris, simplement pour ne pas briser un mécanisme qui fonctionne. L’acte créatif est  à la fois très simple et très compliqué. Les choses chez moi se font car j’évite justement de creuser le pourquoi.

Ritsos est certainement celui des créateurs de votre panthéon artistique qui est le moins connu. Pourriez-vous nous en parler ?

 Ritsos a une œuvre colossale. D’une telle clarté et d’une telle profondeur. Je l’ai lu abondamment avec une joie immense et forcément il y a une répercussion dans mon œuvre… Il écrivait une poésie terriblement narrative qui vraiment coule de source.

Quel est le dernier auteur qui vous ait bouleversé ?

 Les poèmes de Sylvia Plath qui viennent d’être édités en langue française. Ils n’étaient pas disponibles avant.

Votre présence au sein du comité de rédaction de l’excellente revue LE FRAM est en quelque sorte un retour aux sources, vous qui aviez déjà participé à l’aventure de la revue SIMULACRES. D’une manière générale, comment percevez-vous le rôle des revues dans le paysage des lettres belges de langue française ?

Malheureusement je perçois assez mal le rôle des revues dans notre pays. Ca intéresse trop peu de monde pour s’en soucier réellement. Carl Norac et Karel Logist étaient désireux de faire cette revue et je me suis simplement joint à eux. Je ne voulais pas être hors du coup, je dirais, affectivement puisqu’eux désiraient le faire. C’est plutôt une histoire d’amitié. Je ne trouve pas qu’il soit important de faire des revues mais elles ont un rôle informatif. Ma lecture des revues est assez limitée d’ailleurs.

Parmi vos influences littéraires, j’ai relevé le nom de Maurice Maeterlinck. A côté des écrivains « décalés » que sont Michaux, Beckett, Ritsos, voire Kafka que vous citez également, la présence de Maeterlinck ne manque pas de surprendre quelque peu…

J’ai précisé qu’il est terriblement limitatif de se restreindre à dix noms. J’ai mis des géants. Dans le cadre d’une revue, il est plus facile pour un lecteur de s’y reconnaître, de mettre un cadre. On en arrive à tracer des contours  trop formels, qui cloisonnent ce que je suis. Je ne suis pas qu’écrivain dans la vie, et la vie, c’est extrêmement varié. On peut être tour à tour deux choses différentes et se réaliser dans ces choses-là. … S’il fallait une liste beaucoup plus étendue, il y aurait place pour les poèmes de Maeterlinck.  Serres chaudes  de Maeterlinck,  une lecture très courte mais qui a été un véritable émerveillement. . A ce moment-là, cette œuvre,disons mineure entre guillements – il n’y a rien de mineur – a été pour moi aussi importante que Kafka. Sur un temps beaucoup plus court ! Les seuls écrivains que je relise sont certainement Ritsos et Kafka. La portée de certains est imprévisible. Par exemple, Sylvia Plath, je ne sais pas si dans cinq ans, j’y penserai encore. En tout cas cette lecture, aujourd’hui, m’a réellement interpellé.

Dans quelle mesure vos origines italiennes ont-elles influencé votre écriture ?

 Je dirais non, d’une façon claire. Je suis tout le contraire d’un écrivain social. D’un autre côté, on est construit par son passé… Etre un enfant d’immigré  est important, cela a probablement des répercussion réelles  sur mon écriture, mais je ne peux pas  faire un rapport étroit : étant donné que je suis d’origine italienne, j’ai écrit ceci. Non. Mais il est vrai que vivre un décalage m’a certainement porté à l’écriture qui est la mienne. Peut-être que si mes parents étaient restés dans leur pays d’origine, je n’aurais pas écrit.  Je suis né ici dans une situation tout à fait particulière. Mais je dois dire que je suis fort impliqué dans la littérature de Belgique. C’est un pays de décalage. Même pour les écrivains d’ici. C’est le pays d’Henri Michaux ; un Français n’aurait jamais écrit une œuvre comme la sienne. C’est  parce qu’il était belge, c’est-à-dire de nulle part. Un pays étrange, curieux, aux frontières mal définies… Magritte ne pouvait être que d’ici. Forcément un créateur de Belgique devra se recréer un univers qui sera original. Ou d’une grande banalité. Quand l’œuvre est réussie, ça donne des résultats tout à fait fantasques. C’est vraiment le pays du surréalisme, plus que la France, formellement intéressant mais fort ennuyeux alors que le surréalisme belge est plein d’humour, de fantaisie…

« Plume » de Henri Michaux est l’exemple-type de l’anti-héros un tant soi peu désabusé, le même Henri Michaux qui disait : « Il serait inouï qu’il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu’un homme pût, si actif soit-il, les combattre toutes efficacement dans la réalité. Une des choses à faire : l’exorcisme. L’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier ». Vous reconnaissez-vous dans cette affirmation où Michaux parle d’exorcisme en tant que révolte ? Quelle est votre position par rapport aux écrivains « engagés » (Kérouac, Ginsberg) ? 

Révolte contre l’intellectualime, ce genre de choses ? Jamais ! Le mot désabusé, non plus.Une forme de fatalisme, certainement. Ils ont raison plus que moi, il faut donner un sens à ce que nous sommes. Mais je n’arrive pas à comprendre où ils vont chercher l’énergie de s’engager pour des idéologies. C’est une chose que je respecte sans du tout la comprendre. Je me dis : « Mais sur quelle base peut-on s’engager politiquement ou philosophiquement ? » J’en suis incapable. Il y a une vocation au néant chez moi, que je combats chaque jour, heureusement, et avec succès. J’ai appris à combattre ce fatalisme, à le maîtriser et à pouvoir mener une vie sociale. Je suis extrêmement pondéré ; par méthode j’ai appris à combattre cette vocation au néant qui est mon fonds naturel…

Mais malgré cela, je suppose que Michaux continue de vous interpeller ?

Michaux me parle beaucoup. Il me parle moins quand il théorise.  Là, il voudrait dire que l’écriture serait une catharsis. Non, cela non !

Je ne sais même pas pourquoi j’écris, sans doute par besoin de donner un sens à ce qu’on est. J’ai besoin de bâtir quelque chose pour échapper à ce fatalime. On a besoin de construire ; dans mon cas je bâtis, entre autre choses, une œuvre littéraire.

Parmi vos influences littéraires, j’ai relevé le nom de Maurice Maeterlinck. A côté des écrivains « décalés » que sont Michaux, Beckett, Ritsos, voire Kafka que vous citez également, la présence de Maeterlinck ne manque pas de surprendre quelque peu…

Aucun artiste ne fait cela. Mais la musique anglaise de l’époque est tout simplement exaltante. Dans les années 60, il y a eu des engagements. Pas dans les années 70. Beaucoup plus créatives et beaucoup moins engagées, et je dois dire que la musique anglaise n’était pas une musique engagée politiquement. Les mouvances qui m’intéressaient étaient les mouvances typiquement artistiques.

Oui, mais à partir du moment où s’ébauche une démarche créative, n’enclenche –t-on pas machinalement  un mécanisme de rupture avec l’ordre naturel des choses ?

On va décaler le mot engagement. Je me passionne pour l’engagement culturel et il y avait un engagement culturel et artistique total chez ces musiciens. Pourquoi cette musique là ? C’est une question de génération. Je suis né en 58. Donc je terminais mon adolescence dans les années 70 et  je viens  d’un milieu où on n’avait pas accès à l’art classique .La musique à laquelle j’avais accès passait par la radio. Tout simplement grâce à certaine littérature de magazine, cette musique anglaise a été ma musique classique. Par un effet de coïncidence, quelques créateurs ont donné de grands morceaux que pour des raisons historiques et non artistiques  on n’ose pas mettre à côté de noms comme ceux de Bach ou de Mozart… Je n’accorde pas plus d’importance à la littérature qu’à la peinture ou à la musique. Tout cela se tient. Je suis passionné par la création artistique.

Voici quelque temps, vous considériez l’album «Rock bottom » de Robert Wyatt comme un des albums du siècle ; c’est vrai qu’il se dégage de cet album la même force créatrice que sur les premiers albums de Pink Floyd (a saucerful of secrets) par esemple… Pour moi, ils ont la même importance. Ils ont compté autant pour moi que l’écoute de Bach plus tard, même plus car les grands chocs artistiques, on les reçoit dans l’adolescence. Simplement parce qu’on est plus frais. J’ai découvert Mozart et Bach bien des années après. Pour cette raison, les grands musiciens classiques n’ont pas chez moi la même place sentimentale. Même les  grands chocs en musique classique sont aussi des œuvres décalées. J’ai éprouvé une immense joie à l’écoute des Variations Goldberg de Bach par Glenn Gould simplement parce que c’est aussi une œuvre en marge, une œuvre un peu folle, non statufiée. Rien de plus pénible que la musique du passé qui est simplement jouée parce qu’elle fait partie du monde classique etc. Rapporté à la musique des années 70, ce qui se fait actuellement ne tient pas la comparaison.

Pour conclure, j’aimerais que vous évoquiez brièvement « Howl » de Ginsberg qui, si je ne me trompe, a beaucoup compté pour vous…

Ginsberg était un homme engagé, une fois de plus. Mais je n’ai pas reçu son livre comme ça. Son livre est une fête des sens, un livre humaniste. C’est un ouvrage extraordinaire. Ce n’est pas un gros volume mais c’est d’une telle démesure dans le baroque. C’est aussi un volume qui tient la relecture malgré son côté «époque ». Ce qui n’est pas le cas de certaines œuvre prétendues importantes et qui, dix ans après, sont absolument illisibles.  

                                              Propos recueillis par Eric ALLARD et Pierre SCHROVEN

+++++

Ses dix œuvres préférées du XXè siècle 

  1. Tout Kafka
  2. Tout Ritsos
  3. Tout Magritte
  4. Plume de Michaux
  5. Absalon Absalon de Faulkner
  6. Tout Bach
  7. Les premiers disques du groupe anglais Genesis
  8. Quelques passages des films de Fellini
  9. Quelques tableaux de Van Gogh
  10. En attendant Godot de Beckett

+++++

INÉDITS

A mes côtés I

   Je partage ma salle de bain avec P. C’est l’initiale que je lui ai donnée, faute de l’avoir entendu me dire son nom. Jamais il ne vient dans d’autres pièces. Confiné dans ce réduit aseptisé, il me dérange très peu. Lorsque je nettoie, il se perche sur le rebord de la baignoire, comme un oiseau patient. Il se déplace même sur son support afin que je puisse aisément passer l’éponge à récurer sur toutes les surfaces.

   P. est humain, je le sais, malgré son absence totale de pudeur – il vit nu et ne s’en inquiète pas. Humain, car quel animal prendrait plaisir à vivre à mes côtés.

A mes côtés II

   Cette fois, c’est un Tueur du Brabant qui s’est installé chez moi. Ne me demandez pas par où il s’est introduit ; moi qui ferme ma porte à double tour et ai condamné toutes les fenêtres, je me trouverais incapable de vous répondre.

Lui et sa bande ont tué 28 personnes. Je ne m’étonne pas de le voir porter une cagoule toute la journée pour protéger son anonymat, avachi tel un porc dans mon fauteuil. Il me parle de temps à autre, comme à un domestique, d’une petite voix nasillarde.

La haine autant que la peur me paralysent ; et le jour où j’eus le courage de lui conseiller de trouver une autre cache, il me mit au défi, dans un rire narquois : « Est-ce que tu as des alternatives à me proposer ? » Mais il m’aurait tué si je lui avais révélé ses écarts de grammaire.

A mes côtés III

   Me voilà obligé de partager mon cercueil avec un crocodile. Mes enfants ont fait montre d’une attitude bien libérale durant mes obsèques : ils ont autorisé cet animal à pénétrer dans ma dernière demeure. « Seul, votre père aura froid, leur a-t-il dit. Et à moi, cela me fera de la compagnie. Ma vie a été si difficile, je mérite bien un peu de repos. Je vous ne conjure, ne soyez pas cruel. »

   Moi qui avais demandé l’incinération, je subis une mort dont personne ne voudrait. Tout est de ma faute, j’ai si mal éduqué mes trois garçons. Leur désobéissance, leur lâcheté, leur incompréhension à mon égard sont nées de mes propres carences. L’éternité, désormais, me fera mesurer combien j’ai eu tort en assouvissant chacun de leur caprice.

A mes côtés IV

Je n’avais aucune envie de recevoir une taupe de plus. J’ai besoin d’espace, je ronfle, mon corps fait de nombreux bruits. Sa présence m’oblige à un perpétuel contrôle sur moi-même. Déjà j’ai chassé mes précédentes compagnes (des taupes à chaque fois, oui, je l’avoue !) afin de vivre tous les états physiques dont je suis capable. Devant un rongeur, le plus humble soit-il, la gêne me paralyse et le bonheur qui devrait accompagner chaque seconde de mon existence s’enfuit.

   Alors, dites-le moi, vous, pourquoi une taupe de plus s’est installée chez moi ! Appelez-en à sa raison : sa place est dans une galerie ; soyez convaincant, je vous en conjure.

Carino BUCCIARELLI

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s