UN SECOND CENT DE NOUVELLES PAS NEUVES d’ANDRÉ STAS (Cactus Inébranlable)/ Une lecture d’Eric ALLARD

Abrégé de littérature portative

Si le sculpteur César réduisait des véhicules automobiles en parallélépipèdes, André STAS comprime ici des livres pour en faire des rectangles imprimés. Il n’en est pas, bien sûr, à son coup d’essai en matière d’expérimentations linguistiques sans parler de ses collages fameux.

Pour ce faire, Stas a ouvert la page d’un livre et en a choisi une phrase. Il a réitéré neuf fois l’opération pour obtenir un condensé de l’ouvrage de départ qui peut se lire comme un texte indépendant. Ce texte n’offrant pas les repères habituels de lecture, le lecteur doit fournir un effort (comme le montre bien Daniel Arnaut dans la postface) qui va s’avérer payant, dans le sens où, pour combler les pertes de sens liées à la rupture du continu narratif, il devra investir plus de soi que pour lire un texte courant. Car c’est dans les vides du récit que se réfugie l’imaginaire du lecteur.

On éprouve ici un peu la même sensation que lorsque, par distraction ou rêverie, on s’évade de la lecture d’un texte pour tenter d’y recoller ensuite, sans nécessairement revenir sur les mots balayés de notre attention.

On pourrait parler d’une expérience littéraire « cubiste » car, si le texte résultant de cette greffe présente bien des familiarités (il est comme formé de ses éclats) avec le livre initial, il s’en distingue aussi, produisant un effet d’étrangeté conduisant à multiplier les angles de lecture.

Cette décuple prise de livre met aussi l’accent sur la phrase comme unité narrative. Contrairement au (mauvais) roman ou essai qui présente des longueurs et dans lequel la phrase est volontiers superflue, inutile, dans ces nouvelles, formées chacun de dix phrases exactement, la phrase se révèle aussi indispensable qu’interchangeable. Car elle aurait pu se trouver ailleurs dans le texte, en  incipit ou en épilogue, par exemple, ou bien n’y pas figurer. D’où la fascination qu’exerce chaque phrase dans ce contexte.

Partant du principe d’équivalence pataphysique, André Stas a puisé dans des livres sans distinction de genre ou de (bon) goût  – pour autant que ce soit de la prose. Il « saute, écrit-il, hardiment  des grandes gueules aux voix obscures de la chose imprimée, le méchant livre valant bien un best-seller. »

Et il faut constater que sa bibliothèque recèle pour le moins de grandes gueules de qualité. Jean-Bernard Pouy n’a-t-il pas écrit à propos d’André Stas que « cet homme est d’une culture aussi confondante qu’envélopédique. Il sait tout sur tout, à condition que ça soit du domaine du poil à gratter les crétins, les coincés et les bourgeois ».

Ce recueil se présente au final comme un abrégé de littérature portative (pour citer le titre d’un ouvrage de Vila-Matas) qu’on peut parcourir comme les rayonnages de la bibliothèque d’un lettré.

Même s’il désigne le mouvement théorisé par Fernando Arrabal qui « magnifie à l’envi le charme déterminant de l’Universelle confusion », l’épithète paniques accolée à lectures (dans le sous-titre du présent ouvrage) prend ici son caractère familier : on se trouve pour le moins désemparé à la première lecture des textes, ne sachant à quels saints patrons des lecteurs se vouer.  

Ce que le dispositif met en exergue m’a fait penser à l’écriture fragmentaire de Roland Barthes, orientée sur la phrase et le lecteur, qui écrivait à ce sujet que « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur». Je pense notamment à son travail, dans S/Z, de séquençage en 561 lexies d’une nouvelle de Balzac. À ce propos, Barthes écrivait : « Le texte tuteur sera sans cesse brisé, interrompu sans aucun égard pour ses divisions naturelles”  (…) Cependant, ce qui est nié, ce n’est pas la qualité du texte (ici incomparable), c’est son naturel.”

Condenser un livre comme l’a fait Stas pour tirer l’essence du texte originel ou son caractère commun voire dispensable, c’est aussi acter la disparition de l’auteur et, par ailleurs, donner les pleins pouvoirs au lecteur-roi.

Voici, avant « l’absolue nécessiter de passer à d’autres choses », ma compression (à sa manière) du livre d’André Stas sous la forme d’une cent-et-unième nouvelle pas neuve.

Un second cent de nouvelles pas neuves

  • Merde, c’est vrai ! constata Tintin.

Pourtant il était parfaitement capable, dans des réunions d’amis, de s’exprimer avec abondance sur divers sujets littéraires, philosophiques ou obscènes. Les immeubles voisins se peuplaient alors souvent d’un public amusé ou inquiet suivant la gravité des troubles. Suivent des périodes obscènes : les gars de la Brigade noire peuvent chanter des chansons obscènes parce qu’ils sont les salopards de Mussolini et c’est merveilleux. Passer du clown au bouffon, ce sera comme passer du pareil au même, du semblable à l’identique, du similaire à l’analogue. On n’agissait d’ailleurs qu’à tout hasard, cela n’avait aucun caractère décisif. La copulation qui suivit, où je ne jouai qu’un rôle passif, ne m’a laissé qu’un souvenir confus. L’effet est étonnant, et presque immanquable. Les couilles pendent, et elles sont mobiles dans leur sac de peau, d’où leurs surnoms de gesticules, pendeloques, vagabondes, baladeuses ou vibreuses. Quand elle revint à elle, elle avait toujours la tête enfermée dans le sac, et elle ne savait pas où elle était.

André STAS

(Phrases de Pergaud, Bernard, Outers, Calvino, Saramago, Gombrowicz, Devereux, Arnaut, Montreynaud, Delfeil de Ton)

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

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