NOUS ET LES OISEAUX de CARINO BUCCIARELLI (M.E.O.) / Une lecture d’Éric ALLARD

Nous et les oiseaux

Par une nuit d’un hiver rude comme on n’en connaît plus guère dans nos régions, après que son véhicule a été immobilisé le long d’une autoroute, Stéphane Delatour laisse son épouse, prénommée Olga, et ses deux jeunes enfants dans l’habitacle pour partir en quête d’une borne téléphonique. En route, il aperçoit sur un bas-côté un anorak rouge qui recouvre vraisemblablement un cadavre. Après avoir appelé les services d’un dépanneur, il ne retrouve plus son véhicule ni ses passagers.

Après quelques minutes de marche dans la neige, il remarque une corneille qui l’observe et, lorsqu’il va ensuite déclarer à la police la disparition de ses proches, il observe la tête noire d’une corneille dans la cadre posé sur le bureau de l’inspecteur… 

À partir de cette situation de départ, l’action se déploie comme en faisant des boucles ; les éléments de départ vont être redistribués d’une façon subtile. Les protagonistes de départ se découvrent des espèces de doubles ; les Delatour, les Olga se multiplient… Les identités sont pour le moins troublées, remises en cause ; les noms recouvrent plusieurs personnages qui semblent les marionnettes d’un démiurge, pris dans un rêve raisonné et fantomatique.

Très vite, les oiseaux (corneilles, mésanges, moineaux, chouettes hulottes), plus ou moins protecteurs, plus ou moins menaçants, apparaissent et agissent comme des reflets ou des référents des actions humaines. On peut même dire que les volatiles acquièrent au fil des pages plus de réalité que les personnages, déboussolés, qui, néanmoins, semblent manifester une espèce de déni par rapport à ce qui leur arrive, par mesure de protection mentale : pour ne pas sombrer définitivement.

À la lecture, on est plusieurs fois décontenancé, pris de vertige. Malgré les chausse-trapes, les diversions, les tentatives de faire perdre pied au lecteur, l’auteur maîtrise son sujet tout du long du roman. Et c’est un bonheur de lecteur, d’être ainsi malmené, conduit à se poser des questions essentielles et existentielles sur notre rapport à autrui, à notre devenir mortel  de même qu’à ces drôles d’animaux que sont les oiseaux, sur le sentiment d’étrangeté et ce qui le provoque.

On peut penser qu’en autres choses Carino Bucciarelli adresse un clin d’oeil  à Olga… Tokarczuk, la Nobel de littérature de 2008, l’auteure de Sur les ossements des morts, dont il cite en exergue une phrase. L’autre citation est un aphorisme de Jodorowsky : «  Huit pattes sans araignée tissent une toile invisible. »

En 2000, après la lecture, notamment de Samuel est mort (L’Âge d’homme) de l’auteur, j’avais écrit : « Bucciarelli montre l’interchangeable de nos vies ; il montre les limites de notre identité, sur quoi elle bute, ce qui la fonde : presque rien. (…) »

Lecteur trop habitué à te laisser porter par les récits cousus de fil blanc, laisse-toi prendre au jeu de ce récit ; tente d’en dénouer les flis et mobilise à cette fin, comme rarement, toutes tes ressources mentales !

Le roman sur le site des Éditions M.E.O.

Les Dossiers de Remue-Méninges (VIII) : Carino BUCCIARELLI

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