2021 – ANNÉE DU RENOUVEAU : AVENTURES LATINOS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Il y a bien longtemps que mes déambulations littéraires ne m’avaient pas conduit vers l’Amérique du Sud, c’est donc un très grand plaisir pour moi de vous offrir une chronique dédiée à deux auteurs qui racontent des histoires qui se déroulent dans ces contrées. Juliana LEITE, Brésilienne pur jus, raconte la mésaventure d’une jeune carioca renversée par un bus et Paul VANDERSTAPPEN, vrai Belge connaissant bien le Chili, rapporte les aventures d’un compatriote ayant épousé une Chilienne et peut-être encore plus son pays et sa culture.

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Entre les mains

Juliana Leite

Editions de l’Aube

Cette lecture me rappelle celle de « Fado Alexandrino » d’Antonio Lobo Antunes, que j’ai faite il y a bien longtemps, j’ai retrouvé cette même façon de déstructurer le texte en racontant simultanément, par bribes, plusieurs histoires qui se mêlent, se mélangent, se rejoignent pour façonner l’intrigue principale du roman en laissant le soin aux lecteurs d’assembler ces parcelles d’histoires. Juliana Leite va peut-être moins loin qu’Antonio Lobo Antunes qui peut changer de sujet ou de narrateur à l’intérieur d’une même phrase, elle, elle reste au moins quelques lignes sur le même événement, la même description, le même personnage… Mais, en contrepartie, elle va plus loin dans l’anonymisation du texte, les personnages ont très rarement un nom, ils sont définis par une caractéristique ou une fonction, elle ne nomme jamais les lieux, seuls les bus sont bien identifiés par le numéro de leur ligne, le lecteur sait seulement qu’il s‘agit du marché, de l’hôpital, du logement quitté, du chalet loué pour les vacances… 

C’est ainsi qu’elle reconstitue, en mêlant les époques, en naviguant d’un lieu à l’autre, en évoquant un personnage et puis un autre, la vie de Magdalena, une jeune créatrice de tapisseries qui se retrouve dans le coma à l’hôpital après avoir été renversée par un autobus. Elle insère dans son texte, en italique, des petits passages qui évoquent le séjour de l’accidentée à l’hôpital, elle raconte les traitements subis pars la patiente, sa convalescence, sa vie avant l’accident, le retour à la maison, la rééducation, l’avenir qui s‘offre à elle. Ce texte, c’est le long chemin emprunté par les victimes d’un accident grave avec tout son lot de souffrances, d’espoir, de bonnes nouvelles, de doute et de séquelles à surmonter, à oublier ou peut-être à accepter pour vivre avec. Il évoque aussi l’énorme élan de solidarité déployé par l’entourage de la jeune fille : les tantes (les trois sœurs), Rai du matin, Rai du soir, le meilleur ami, l’employé de banque, les amis, …, toute une petite société évocatrice des classes populaires brésiliennes qui conjuguent très bien débrouille générosité.

Ce roman c’est une histoire simple comme en naissent de nouvelles, hélas, chaque matin mais aucune n’est racontée avec une telle empathie dans un tel style. Juliana est une grande écrivaine, elle possède un art très affûté de la narration en interprétant son texte par bribes – « Mais tu aimais bien, tu aimes toujours, les histoires racontées par petits bouts… » – en ne le consacrant qu’aux impressions, aux ressentis, les personnages, les lieux, tout le reste n’est qu’accessoire. Le lecteur ne ressent que ce que la malade éprouve, que ce son entourage ressent et craint. Tous ces petits faits mis bout à bout constituent un tableau à la fois sensuel et réaliste de la société brésilienne de notre époque.

Accident, incident, suicide ? Le sujet n’est que sous-jacent dans ce texte en couleur où l’orange apporte régulièrement son chatoiement au fil des pages et même une odeur quand il s’étale au marché sur les fruits du marchand voisin de stand de la jeune tapissière. Bleu aussi dans la collection de scarabées bleus de la jeune fille. Un texte chatoyant comme les couleurs d’un défilé carioca un jour de carnaval. Une histoire de reconquête des mains, les mains qui servent aussi bien à tisser qu’à écrire, « Tisser et écrie, deux choses qui se font avec les mains ». Magdalena devra donc « Utiliser ses mains pour survivre ».

Le livre sur le site de l’éditeur

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El curandero

Paul Vanderstappen

M.E.O.

La malédiction des mots

Au Chili, Pablo un Belge marié à une Chilienne, a assisté au transfert des cendres de son amie Gloria décédée beaucoup trop jeune. Il était l’un des témoins de son mariage. De retour en Belgique, il voudrait écrire sa vie pour lui rendre hommage, mais il n’y arrive pas, les mots se défilent comme s’ils étaient bloqués derrière une lourde porte restant obstinément coincée par une pierre aussi pesante que celle qui lui écrase l’estomac. Il consulte un psychologue qui essaie de le sortir de l’ornière le ramenant sans cesse vers ses chers disparus, trop tôt eux aussi comme s’il l’avait abandonné. Le praticien lui demande de faire revivre ses morts pour qu’il puisse évacuer les cauchemars qui l’assaillent régulièrement et le paralysent devant sa page blanche. « Ne pensez-vous pas qu’il serait-il pas temps de déterrer tous ces morts ? ».

En retrouvant le souvenir de ses morts, il fait son deuil et libère son esprit du poids qui le paralysait, il sait qu’il peut écrire son hommage mais il reçoit un mot de son psychologue lui dévoilant que sa thérapie n’est pas complète. « Vos aventures au Chili ne sont pas terminées : ce pays vous est redevable de quelque chose … ». Il doit boucler la boucle qu’il a ouverte à Vina del Mar quand il prenait des notes, sur le petit carnet qu’il a égaré, dans un café sous le regard de la caissière.

Là-bas, il retrouve la caissière, Luisa, et le petit carnet oublié, elle l’envoie vers Gabriel, le gardien du musée et de la mémoire de Pablo Neruda, qui lui fait comprendre comment retrouver la confiance en lui et l’art de domestiquer les mots. Il doit devenir El curandero, celui qui soigne. Il lui montre le chemin du maître : « … Je vois, peut-être cherchez-vous trop à les contrôler, à vouloir leur faire dire ce que vous n’arrivez pas à retrouver. Pablo Neruda expliquait qu’il faut laisser venir les mots ; simplement être là pour les accueillir… ». Avec Luisa, Gabriel et Pablo Neruda, il retrouve la confiance perdue depuis trop longtemps, devient le curandero de ses maux et il sait désormais qu’il peut écrire l’histoire de son amie Gloria.

Ce roman est écrit avec un grande justesse, on voit que l’auteur a exercé un métier en rapport avec les mots et le langage, il choisit les uns toujours avec une grand attention pour les glisser avec soin dans l’autre. Il mène son texte comme une véritable analyse psychologique, suivant son patient au fil des séances pour l’amener vers la résilience qui lui ouvrira les portes de l’écriture, le sortant du cruel dilemme dans lequel il était coincé : « Entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants. Je me sens piégé… ».

Quand Gabriel a ouvert les portes du musée dédié à Pablo Neruda, j’ai vu « Le facteur », employé éponyme du film dédié à Pablo Neruda alors qu’il était en exil en Italie et j’ai entendu cette musique que l’auteur semble énormément apprécier et que j’ai écouté des centaines de fois quand j’étais encore étudiant : « El condor pasa … ».

Le roman sur le site de M.E.O.

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