2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : DÉCLINS MAGHRÉBINS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette chronique, j’ai réuni deux livres qui racontent des histoires qui se passent dans villes maghrébines au moment où elles connaissent des problèmes importants. Ahmed TIAB installe la sienne dans une ville qu’il ne nomme pas, en proie à la violence notamment celle qui oppose les forces gouvernementales et les extrémistes islamistes. Juliette JOURDAN raconte, elle, une histoire qui se déroule dans le contexte de la ville de Casablanca au moment où elle commence à perdre son statut de capitale africaine attirant tous les plus fortunés même ceux qui se sont enrichis illégalement.

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Vingt stations

Ahmed Tiab

Editions de L’Aube

Un homme hagard, perdu, le narrateur, prend le tramway arrêté justement devant lui, c’est un nouveau mode de transport urbain dans la ville. Il ne sait pas où il va, il se laisse aller au rythme des stations, des montées et des descentes de voyageurs. Son périple devient une traversée de la ville qu’il redécouvre au fur à mesure que défilent les vingt stations du parcours de la ligne. Chaque station évoque un moment de sa vie et un aspect de la ville et de la vie qui y trépide. A la première station, il se souvient de son enfance en voyant monter les enfants qui rejoignent leur établissement scolaire. A la station suivante, il se souvient de la violence qui a baigné son enfance : la mère volage et battue par un père violent et encore plus volage, la grand-mère méprisante qui a réussi à chasser cette mère maltraitée et maltraitante, les gamins de l’école qui le prenait pour leur tête de Turc… Et le voyage continue comme ça, enchaînant la répudiation de la mère, l’arrivée d’une jeune marâtre, la découverte de l’amour avec celle-ci, la mort du père…

Et ainsi de suite, au fur et à mesure de la montée des passagers et du défilé du nouveau paysage urbain, le voyageur revit sa vie, l’aventure qui l’a amené dans la situation déplorable qu’il connait aujourd’hui. Cette histoire c’est l’histoire d’un citoyen tout à fait ordinaire, honnête et travailleur qui ne rêve que de construire un foyer chaleureux et amoureux. Mais la vie en a décidé autrement, dans un pays plein de haine et de tension, il a eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Il refuse la fatalité, demande la justice qu’il n’obtient pas, il crie alors vengeance !

Cette dramatique aventure c’est celle de l’Algérie coincée entre la violence des « ninjas » nationalistes et celle des islamistes intégristes. Le héros ne veut ni de l’une ni de l’autre mais il les subira tout de même. Ce magnifique texte est un cri de douleur, de colère, de désespoir qui génère la pitié et l’empathie pour cette innocente victime. Quelle tristesse de voir un si beau pays s’infliger des telles souffrances ! « Plus personne ne lève les yeux pour admirer ces visages pétrifiés, témoins silencieux de la déliquescence d’une ville où chacun demeure le dos cintré sous le poids de sa pénible existence et semble incapable de voir le bleu fabuleux dont le ciel lui fait don tous les jours ».

Le narrateur n’hésite pas à pointer son doigt dans la direction de ceux qui n’ont rien fait pour sauver le pays mais qui, tout au contraire, ont cultivé la violence et la haine au détriment des innocents. « Ils ont fait comme pour la dernière guerre, arrangé l’histoire pour rendre le présent acceptable ». La plaie est immense, la cicatrisation n’est pas encore envisageable. « Nous le savons tous, le pardon ne suffira pas car il n’est pas né de la justice. Celle-ci fut dispensée avec désinvolture par un pouvoir douteux. Les haines sont toujours là, enfouies sous les faux-semblants ».

J’ai admiré ce texte magnifique qui s’enroule comme une rhapsodie pour ramener le narrateur au début de son histoire oubliée sous la violence des événements. Un réquisitoire sans concession pour dénoncer tous ceux qui ont fait de ce pays de cocagne un bagne au service d’un pouvoir dictatorial.

Le roman sur le site de L’Aube

*

La fille de Casablanca

Juliette Jourdan

Autoédition

Amazon.fr - La fille de Casablanca - Jourdan, Juliette - Livres

1956, « Rock around the clock » déferle sur les ondes, la Nouvelle Vague arrive sur les écrans, tout le monde lit « Bonjour tristesse », …. Casablanca est alors, selon l’auteure dans une interview sur son site, la New-York africaine. La noblesse et les élites locales avec les hauts fonctionnaires français y côtoient les riches colons : propriétaires terriens, industriels, affairistes plus ou moins honnêtes, bandits en tout genre, diplomates et espions, parfois les deux en même temps, professionnels libéraux plus ou moins réguliers. La ville a atteint le summum de son rayonnant, quelques indices montrent que les temps sont en train de changer, les ruptures sont perceptibles : les factions politiques s’opposent de plus en violemment, la métropole semble prête à abandonner son protectorat. La communauté juive migre vers la France ou l’Espagne, les métropolitains se rapatrient, les colons hésitent encore mais beaucoup quittent déjà le pays. Seuls ceux qui possèdent d’importants biens fonciers s’efforcent de croire encore en un avenir possible pour eux dans ce pays en voie d’indépendance.

C’est dans ce contexte où tout peut basculer rapidement que Georges Burou, gynécologue radié de l’ordre en France mais adulé de ses clientes au Maroc, reçoit un jour Jean ou Jenny selon les jours et les lieux. Sa réputation est grande, il « fait naître de beaux bébés joufflus, met un terme aux grosses accidentelles, répare les hymens malencontreusement déchirés. Des femmes qui n’arrivaient pas à avoir un enfant tombent enceintes grâce à ses bons soins… ». Jenny, la postérité lui conférera ce patronyme, croit en son immense talent, elle le consulte et lui demande : « Docteur, … aidez-moi à devenir une vraie femme ! » Jean avait un corps de fille qu’il façonnait à l’aide d’hormones mais il était affublé des attributs masculins. Dans un premier temps, Burou refuse, à sa connaissance, cette opération n’a jamais été tentée mais après une longue réflexion il la croit possible et y voit l’occasion de devenir une célébrité médicale mondiale.

Le problème anatomique ne lui semble pas impossible à résoudre, les questions d’éthique ne l’ont jamais vraiment préoccupé, il peut se décharger du risque médical sur sa patiente, rien ne l’empêche donc de tenter cette expérience qui n’est folle que pour ceux à qui il s’ouvre de son projet. En mai 1956, il le met à exécution et Jenny sera la première d’une très longue liste de clientes, plus de huit cents, qui seront opérées dans cette fameuse clinique. Certaines patientes sont connues mais la plupart est restée anonyme.

Juliette Jourdan s’est longuement documentée pour recréer Casablanca et la vie qu’on y menait à cette époque, pour décrire l’intervention chirurgicale mais elle a totalement recréé le personnage de Jenny qui a disparu sur la Côte d’Azur après son opération. Nul ne sait ce qu’elle est devenue, elle restera la première à avoir muté du masculin au féminin, le premier homme à devenir une femme. Georges Burou sera un grand précurseur qui révolutionnera l’art de réapproprier à une femme le sexe qu’elle n’avait pas reçu lors de sa conception. Il gardera secret son protocole opératoire jusqu’en 1973, il deviendra alors le fondement de tous les travaux sur le sujet.

C’est la quatrième édition de ce livre dont le sujet est toujours autant d’actualité, Juliette l’a complètement relu et révisé. Elle maitrise parfaitement cette question tant d’un point de vue anatomique que d’un point de vue psychologique mais ce que j’ai surtout apprécié dans son texte, c’est la qualité de ses descriptions : des personnages, de leurs vêtements, des divers lieux qu’ils fréquentent tant pour leurs activités que pour leurs loisirs.

Ce texte n’évoque pas seulement la naissance d’une nouvelle discipline chirurgicale, il démontre surtout la fin d’un monde. La fin du système colonial avec tout son faste, souvent artificiel, ses abus, ses excès, sa démesure et son absence de contraintes. Certains comme Burou y trouveront le contexte idéal pour tenter des expériences audacieuses et s’enrichir à l’ombre des griffes du fisc.

Le livres sur Amazon

Le site de Juliette Jourdan

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